Editorial
Christian
Delporte, Marie-Anne Matard-Bonucci, Ouzi Elyada
Les médias, l’indicible et l’in-montrable
La commémoration du 60è anniversaire de la libération
du camp d’Auschwitz-Birkenau, en janvier dernier, a
donné lieu à un déploiement médiatique
sans précédent : dossiers et numéros
spéciaux dans tous les journaux, émissions de
radio, livres illustrés, expositions… Mais, pour
l’occasion, sans nul doute, c’est la télévision,
qui, toutes chaînes confondues, a mobilisé le
plus de moyens pour couvrir l’événement
: retransmission en direct des cérémonies officielles,
reportages tournés à Auschwitz, séquences
d’archives au 20 heures, documentaires, fictions, et
même docu-drama (Auschwitz, la solution finale, produit
par la BBC). Rien de tel, dix ans plus tôt, pour le
50è anniversaire de l’ouverture des camps.
Le propos du présent de dossier n’est pas d’expliquer
les raisons, déjà largement avancées
par d’autres, de cet apparent changement d’attitude,
ni d’instruire le procès des médias, davantage
tentés par la mise en spectacle de la mémoire
de la Shoah que par sa contextualisation. Il s’agit
plutôt de mettre en rapport la puissance d’information
des médias et les phénomènes historiques
infiniment complexes que constituent les génocides.
Les médias, en effet, ne jouent pas seulement un rôle
fondamental dans la divulgation et, partant, dans la prise
de conscience générale des génocides.
Ils fournissent au grand public les éléments
d’explication et d’interprétation mais
aussi, avec le temps, contribuent à nourrir la mémoire
et les représentations collectives des phénomènes
génocidaires. Cette fonction qui, dans le monde contemporain,
caractérise les médias, ne s’applique
évidemment pas seulement aux génocides. Mais
ces derniers représentent un enjeu tel dans l’histoire
humaine qu’ils engagent, plus que tout autre, la responsabilité
des acteurs médiatiques. Pas de conscience universelle
des génocides sans médias. Et c’est au
prisme des mots et des images diffusés par la presse
écrite ou audiovisuelle, c’est à la lumière
du cinéma d’archives ou des films de fiction,
c’est, guidés par les documents exposés
dans les musées, que les opinions publiques se représentent
la nature et l’ampleur de l’extermination des
juifs ou des tsiganes, le génocide arménien,
ou ceux qui ont marqué l’après-guerre,
au Cambodge ou au Rwanda. Qu’on se souvienne du procès
Eichmann, en 1961. Plus de 600 journalistes du monde entier
se pressent, alors, pour assister au « Nuremberg du
peuple juif ». Les séances sont filmées
pour la télévision ; pour les télévisions
étrangères, car Israël en est alors dépourvu
; pour le monde et pour la mémoire. En Israël
même, la radio retransmet le récit bouleversant
des témoins. Par le procès Eichmann, et grâce
à la formidable résonance de la machine médiatique,
la Shoah intègre, et la mémoire des juifs et
la mémoire universelle.
Touchant à l’indicible et l’in-montrable,
submergeant l’entendement humain, le génocide
brouille les repères du journaliste-témoin.
Disons-le clairement : pour des raisons liées parfois
à l’aveuglement collectif, plus souvent à
l’incapacité de maîtriser l’événement,
les médias sont « passés à côté
» de tous les génocides, comme l’illustre
cruellement, expériences obligent, le dernier cas du
Rwanda. L’information s’accommode mal de l’assourdissant
silence qui entoure les exterminations humaines comme de l’absence
de preuves par l’image, devenue, avec la presse moderne,
le témoignage de la vérité.
Il est beaucoup question d’image dans le dossier qui
suit. Et les auteurs nous en montrent, dans des contextes
très différents, les limites voire les dangers.
La carence des photographies, de l’extermination elle-même,
bien sûr, mais aussi de ses effets, pousse à
une surexploitation des rares clichés existants, sans
interrogation sur leur « représentativité
». Mises en scène, construites dans un scénario
qui joue sur les sentiments et l’émotion, elles
peuvent même, transformant le réel, déformer
la réalité.
Peut-on, sur un sujet qui touche si spontanément à
l’affect que la destruction programmée d’êtres
humains, écarter la tentation émotionnelle ?
Evidemment, non. Cependant, lorsque la démonstration
des médias, cultivant ici une tendance qui s’est
considérablement renforcée avec l’ère
de l’audiovisuel, repose essentiellement sur l’émotion
collective, on court le risque de la confusion, de la schématisation
voire de la banalisation. La mémoire des génocides
– la dernière commémoration de la libération
d’Auschwitz en fournit l’exemple -, se plie aux
lois du spectacle médiatique. Oubliant l’histoire,
les médias livrent au public, sans les contextualiser,
informations, images et témoignages à profusion.
A lui de faire le tri. L’émotion, tout autant,
préside à l’essor des musées de
la Shoah : le cas américain, étudié ici,
souligne combien ces médias offrent une vision infiniment
simplifiée de l’extermination des juifs, soumise
à une redoutable forme de déterminisme.
Mais, bien sûr, le chapitre le plus délicat concerne
le film. Nous n’évoquerons pas la controverse
qui a opposé Lanzmann et Didi-Huberman sur l’exploitation
de l’image d’archive pour « dire »
la Shoah, ni la polémique sur l’usage de la fiction
pour « raconter » l’extermination des juifs.
En revanche, on abordera ici les effets, sur le récit
historique, de l’apparition des nouveaux genres télévisuels,
et notamment l’irruption des « docu-dramas »
qui, à dessein, cultivent l’ambivalence entre
le réel et la fiction et bénéficient
d’une audience considérable. Leur utilisation
partisane risque d’en faire des instruments d’autant
plus redoutables que le message est insidieux, comme le montrent
certains programmes de la ZDF sur la fin de la Seconde Guerre
mondiale.
Le génocide ne peut se dire ni se montrer. Formidable
paradoxe pour les médias, source d’erreurs, d’approximations,
d’excès en tout genre. Le présent dossier,
à travers quelques exemples, nous indique comment journaux,
télévision ou musées ont cherché
à le surmonter.
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Claire Blandin, L’histoire au Figaro littéraire
Cet article cherche à expliquer dans quelles rubriques
et de quelle manière Le Figaro littéraire, hebdomadaire
indépendant de la Libération aux années
1970, parle de l’histoire. Le rapport à la science
historique est, en effet, un bon indicateur de l’évolution
des cultures politiques du journal. De l’obsession de
la Seconde Guerre mondiale à une histoire « paillettes
» préparant le tourisme culturel, c’est
aussi l’évolution de la publication, de l’hebdomadaire
littéraire au news-magazine, qui transparaît.
History
at Figaro littéraire Claire Blandin
This essay investigates where and how Le Figaro littéraire
wrote about history. From 1945 to 1970, the newspaper became
a newsmagazine and focused on history for tourism. But, talking
for example about the Second World War, Le Figaro littéraire
also shows its political meanings.
Entre
presse nationale parisienne et journaux locaux de province
: l’émergence d’une presse régionale
en Ile-de-France Aude Rouger
La presse régionale et locale d’Ile-de-France
constitue, dans les recherches sur les médias, un objet
délaissé. C’est son apparition et son
ancrage progressif dans la région de la capitale que
nous nous proposons d’étudier dans cet article.
D’abord dotée uniquement de petits hebdomadaires
locaux implantés dans les départements, la région
parisienne ne possédera pas de quotidien régional
avant les années 1960, avec la régionalisation
du Parisien Libéré. La montée en puissance
des groupes de presse dans tout le pays n’épargnera
pas les journaux régionaux et locaux franciliens, qui
connaissent par ailleurs, à l’heure actuelle,
des difficultés particulières.
Between
the national press and provincial local newspapers : the emergence
of a regional press in the Paris Ile-de-France region Aude
Rouger
The regional and local press of the Paris Ile-de-France region
constitutes, in media studies, a neglected object. It is its
apparition and its progressive anchorage in the region of
the French capital that we aim to study in this paper. First
merely possessing small local weeklies established in its
departments, the parisian region did not get a regional daily
paper before the 1960’s, with the regionalisation of
Le Parisien Libéré. The rise of media groups
in the whole country did not spare the regional and local
newspapers in Ile-de-France, which experience specific difficulties
today.
La presse française
de Turquie, canal de tranmission des idées
de la Révolution, Joëlle Pierre
En Turquie, les premiers journaux furent d’abord écrits
en français, avant d’être bilingues et
qu’enfin apparaisse une presse turque proprement dite.
Conséquence : on compte en Turquie depuis deux siècles
plus de 700 journaux écrits en langue française.
Au début, la presse française de l’Empire
ottoman a surtout eu le rôle de répandre les
idées de la Révolution française. Et
l’on peut affirmer que ce phénomène n’est
certainement pas étranger à la création
de la République de Turquie en 1923.
French newspapers in Turkey: a medium
for the Revolution's ideas, Joëlle Pierre
In Turkey, the first newspapers to be published were written
in French. Later on, they would become bilingual and, eventually,
newspapers in Turkish would appear. As a consequence, in the
course of the past two centuries, Turkey has had more than
seven hundred newspapers written in French. In the beginning,
the French press of the Ottoman Empire mostly served the purpose
of spreading the ideas of the French Revolution and it seems
legitimate to affirm that the phenomenon is closely linked
to the creation of the Turkish republic in 1923.
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