L'Humanité de Jaurès à nos jours
Colloque
Bibliothèque nationale de France, 1er - 2 avril 2004

Le 18 avril 1904 apparaissait le premier numéro de L’Humanité, lancé sous l’égide de Jean Jaurès. Un siècle après sa naissance, le présent colloque se propose d’analyser les caractères originaux et les grandes évolutions d’un quotidien qui, compte tenu de ses fortes singularités (organe de parti et acteur de la vie politique) occupa une place à part dans l’histoire de la presse du XXè siècle.
Rassemblant des spécialistes de l’histoire politique, sociale, culturelle et de l’histoire de la presse, français et étrangers, la rencontre privilégiera quatre axes de réflexion.

 

 

Programme

 
Présentation du colloque : Christian Delporte
De g. à dr. : Madeleine Rebérioux, Christian Delporte (président de séance), Anne-Claude Ambroise-Rendu, Pierre Albert

Le Journal de Jaurès

- Jaurès à L'Humanité (Madeleine Rebérioux)
- Les sociétés de l'Humanité, de 1904 à 1921 (Pierre Albert)
- L'"autre information" dans l'Humanité : le crime, la catastrophe, le sensationnel, 1904-1914 (Anne-Claude Ambroise-Rendu)

- L'Humanité, du socialisme au communisme (Alexandre Courban)
- La figure de Cachin (Serge Wolikow)
De g. à dr : Alexandre Courban, Christian Delporte (président de séance), Serge Wolikow
De g. à dr. : Yves Lavoinne, Serge Wolikow (président de séance), Annie Burger-Roussenac, Jean-Yves Mollier

L'Humanité, de 1920 à la guerre

Un journalisme militant
- Paul Vaillant-Couturier, rédacteur en chef de l'Humanité (Annie Burger-Roussenac)
- Le fait-divers : ironie et point de vue de classe. l'entrée d'Aragon à l'Humanité (Yves Lavoinne)
- Tardieu et la tentative d'interdiction de l'Humanité (Jean-Yves Mollier)

L'Humanité, outil de propagande et "organisateur de masses"
- L'Humanité et le film militant (Tanguy Perron)
- Les almanachs de l'Humanité (Yolène Dilas)
- L'Humanité et l'édition française. Enjeux autour d'une lecture militante, 1920-1939 (Marie-Cécile Bouju)

Regards croisés
- L'Humanité et La Vie ouvrière, 1920-1929 (Sylvain Boulouque)
- L'Humanité et Le Canard enchainé (Laurent Martin)

     
L'Humanité, organe du Parti communiste (depuis 1939)

Qui dirige l'Humanité ?
- L'Humanité clandestine (Yves Santamaria)
- L'Humanité, une entreprise de presse ? (Patrick Eveno)
- La direction du PCF et l'Humanité (Philippe Buton)
- André Stil, rédacteur en chef de l'Humanité, 1950-1958 (Gérard Bonet)

De g. à dr. : Pierre Albert (lecteur de Gérard Bonet), Philippe Buton, Claude Pennetier (président de séance), Yves Santamaria, Patrick Eveno
De g. à dr. : Jean Vigreux, Béatrice Fleury-Vilatte, Jacques Walter, Claude Pennetier (président de séance), Paul Boulland, Eugénie Saitta
L'Humanité et la stratégie communiste (depuis 1945)

Affaires françaises
- L'Humanité face à la répression, 1949-1962 (Frédérick Genevée)
- Appelés et rappelés en Algérie vues par l'Humanité (Ludivine Bantigny)
- L'Humanité face aux "affaires", IV-Vème Républiques (Jean Garrigues)

Le communisme et le monde
- Les dessins anti-américains dans l'Humanité des années 1950 (Christian Beauvain)
- L'Humanité et la "détente" (Laurent Rucker)
- L'Unita et l'Humanité : étude comparée (Marc Lazar)

De g. à dr. : Jean Garrigues, Jean-François Sirinelli (président de séance), Frédérick Genevée, Ludivine Bantigny
 Conclusion du colloque : Serge Wolikow  
     
Comité d’organisation :
- Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaine, Université de Versailles-St Quentin-en-Yvelines (Christian Delporte, Laurent Martin)
- Centre d’histoire de l’Europe du Vingtième siècle
- Fondation nationale des Sciences politiques (Jean-François Sirinelli, Pascal Cauchy)
- Centre d’histoire sociale du XXè siècle, Université Paris I (Claude Pennetier, Danièle Tartakowsky)
- Institut d’histoire contemporaine, Université de Dijon (Serge Wolikow, Alexandre Courban)
 
     
Les actes du colloques paraitront en septembre 2004 (Editions Nouveau Monde)

L'Humanité
Article paru dans l'édition du 1er avril 2004

Entretien. Histoire d'un journal pas comme les autres


L'Humanité de Jaurès à nos jours : aujourd'hui et demain, des historiens vont confronter l'état de leurs recherches.Christian Delporte, historien du journalisme, professeur à l'université de Versailles, a coorganisé le colloque sur l'Humanité qui se tient à la Bibliothèque nationale de France.

Vous ouvrez à la BNF un colloque sur l'histoire du journal l'Humanité. Cela représente cent ans d'un journal qui, par sa position singulière dans le paysage médiatique français, touche à des disciplines diverses : histoire sociale, histoire de la presse, science politique. Comment vous êtes-vous organisés et quelles sont les lignes directrices de ce colloque ?

Christian Delporte : Peut-être puis-je commencer par dire ce que nous ne désirions pas faire. Nous ne voulions pas d'un énième colloque sur l'histoire du Parti communiste, avec cette seule particularité qu'elle aurait été considérée du point de vue de l'Humanité. Des colloques sur l'histoire du PCF, ce n'est pas ce qui manque. En revanche, rien n'avait été fait encore, en termes de colloque, sur l'histoire de ce journal dans sa qualité de journal. D'abord parce que l'histoire d'un journal appelle une consultation d'archives, qui étaient encore récemment indisponibles. Ensuite parce que beaucoup ont considéré jusqu'alors que l'Humanité était la voix de son maître et qu'en conséquence il n'y avait pas d'intérêt à l'étudier singulièrement. Cela dit, le champ de connaissances à couvrir afin d'évoquer scientifiquement l'histoire de ce journal est si vaste qu'à quatre laboratoires nous n'étions pas trop pour coorganiser le colloque. Nous avons défini ensemble les perspectives générales que nous souhaitions voir développer. Elles touchent tout à la fois l'histoire générale de la presse, la place qui a pris l'Humanité, l'histoire des interactions entre le Parti communiste et le journal qui lui était lié, enfin celle des relations de ce média particulier avec ses lecteurs. Ensuite, nous avons lancé un appel à contributions. Le colloque, en lui-même, s'est bâti à partir des retours que nous avons reçus. Ils ont été nombreux. Je ne dis pas que nous avons pu couvrir toutes les questions qui se posent historiquement à propos de l'Humanité : nous manquions de temps et, sur certains questionnements, il n'y a pas eu encore de recherche. Mais nous avons essayé d'en embrasser le maximum d'aspects.

Les réponses reçues à votre appel à communications proviennent-elles uniquement d'historiens ?

Christian Delporte : À ma grande satisfaction, non. Les participants sont issus d'horizons différents et leurs préoccupations sont diverses. Certains sont des historiens de la presse, comme Alexandre Courban, qui s'est attaché au passage effectué par l'Humanité entre le socialisme de ses origines et le communisme ; Sylvain Bouloque et Laurent Martin, qui vont nous expliquer les rapports que l'Humanité a entretenus avec le Canard enchaîné et la presse syndicale. D'autres, comme Yolène Dilas, de l'université Paris-X, qui a étudié les almanachs de l'Humanité, sont sociologues. Il y a encore des spécialistes des médias de la période contemporaine : Béatrice Fleury-Vilatte et Jacques Walter nous ont proposé de dire quelque chose de la transmission de la mémoire de l'Humanité par le biais des familles. Enfin, l'économie est, elle aussi, présente grâce à Patrick Eveno, spécialiste d'histoire économique de la presse, qui a choisi d'exposer l'entreprise Humanité.

Tant de points de vue, pas de fil d'Ariane qui traverserait cette diversité de contributions ?

Christian Delporte : Il y a une grande question derrière tout cela : est-ce que l'Humanité est un journal comme les autres ? A priori, ce n'est pas exactement un journal comme les autres. L'Humanité est le seul journal à avoir traversé le siècle avec tant de persévérance rédactionnelle et éditoriale. Le Figaro, en comparaison, seul à arborer à peu près le même âge, n'offre pas la même constance. Plus impliqué dans l'économie de marché, il a été racheté de nombreuses fois et le journal du début de siècle n'a rien à voir avec celui des années trente, qui lui-même est sans rapport avec le Figaro des années cinquante. Idem entre celui-ci et le journal que nous connaissons sous ce nom aujourd'hui. L'Humanité est donc un incomparable journal d'opinion. Et pourtant il y est, comme partout ailleurs, question de fabrique d'information, de lecteurs, de journalistes.

Qu'attendez-vous au final de ce colloque ?

Christian Delporte : De trois choses l'une : si vous faites l'inventaire, vous constaterez l'indigence quantitative de ce qui a déjà été fait sur le sujet, j'attends donc d'abord un apport d'information scientifique non négligeable û nous publierons les actes de ce colloque assez rapidement, dans l'année. Au-delà du cas d'espèce, j'espère aussi que nous pourrons approfondir deux thèmes qui sont aujourd'hui d'importance : comment fonctionne un outil organisateur de masses û du coup, quelles ont été les marges, les négociations possibles entre la rédaction de l'Humanité et la Parti communiste ? Et ce qu'a pu être, ce que peut être aujourd'hui un journalisme militant ? Enfin, nous n'avons pas négligé le temps du dialogue avec la salle. Il était hors de question que ce colloque soit ressenti comme un long tunnel de communications. Nous attendons tous beaucoup du débat.

Entretien réalisé par Jérôme-Alexandre Nielsberg

Page imprimée sur http://www.humanite.fr
© Journal l'Humanité


L'Humanité
Article paru dans l'édition du 1er avril 2004

Entretien. Dialectique du quotidien et de l'organisation politique


Responsable du laboratoire d'histoire contemporaine de l'université de Bourgogne, Serge Wolikow s'est particulièrement intéressé à la figure de Marcel Cachin.

Votre laboratoire d'histoire contemporaine, à l'université de Bourgogne, coorganise le colloque sur l'histoire de l'Humanité. Dans quelles perspectives ?

Serge Wolikow : Le laboratoire d'histoire contemporaine que je dirige travaille sur le mouvement ouvrier en France. Aussi, des études y sont-elles développées sur le lien entre la presse et les courants politiques, comme sur la structuration de ce que l'on pourrait appeler le débat d'idées ou le débat politique dans ce pays. Or, l'Humanité tient dans ce champ de travail un rôle tout à fait central. C'est donc par ce biais que nous avons été amenés à réfléchir notre participation au colloque. Nous apportons à la discussion plusieurs contributions, chacune se référant à un aspect de cette double problématique. Le journal fondé par Jaurès, pour rester fidèle à ses objectifs premiers, à savoir être un journal d'opinion accessible au plus grand nombre, a été obligé de s'adosser à une organisation politique solide. Alexandre Courban va expliquer comment et pourquoi l'Humanité est ainsi passée du socialisme au communisme. Mais cet adossement, cet appui ont créé une tension, devenue par suite constitutive de la dynamique de l'Huma. Le journal s'est en effet appuyé sur une organisation dont il est très vite devenu l'organe de représentation : dans l'entre-deux-guerres, le Parti communiste compte quatre à cinq fois moins d'adhérents que l'Humanité de lecteurs. C'est le premier moment. Mais, après la Seconde Guerre mondiale s'effectue un renversement, l'organisation des communistes devient puissante et le journal passe à un rôle de prolongement de son activité politique. Cette dialectique du rapport entre l'Humanité et le Parti, tout à fait intéressante, aide à comprendre le fonctionnement même du journal. Elle est envisagée par deux contributions. À la lumière du travail de dessin caricatural antiaméricain mené par l'Humanité dans les années cinquante, c'est l'apport de Christian Beuvain ; par la communication de Frédéric Genevée, dont la thèse porte sur l'attitude des communistes face à la répression. Il y a enfin deux autres problématiques qui nous intéressaient, auxquelles le journal a été tout de suite confronté, que l'on peut lier : la question du rapport du journal, et des publications qui l'accompagnent, avec le lectorat ; celle de la difficile conjugaison d'une volonté rédactionnelle critique et l'attente des lecteurs en ce qui concerne l'information en général, mais aussi l'information sportive, des faits divers, etc. Ces deux problématiques font l'objet de deux autres tribunes. Anne-Claude Ambroise-Rendu va intervenir sur les faits divers et Jean Vigreux parlera de la manière, grâce à la Terre, dont les communistes se sont adressés à la paysannerie.

Vous avez donc opté pour une approche de l'Humanité que l'on pourrait qualifier d'extérieure au processus même du journalisme.

Serge Wolikow : Si l'on essaie de faire l'histoire ancienne de ce journal, on se trouve immédiatement face à la difficulté des archives. Au-delà de l'Humanité, c'est la conservation des archives de la presse qui fait d'ailleurs problème. Pour la période récente, c'est plus facile. On peut associer à la recherche ceux qui fabriquent un journal, à différents niveaux. Mais cette démarche est encore balbutiante. Raison pour laquelle si le colloque enregistre un regain d'activité autour de l'histoire de l'Humanité, celle-ci reste surtout axée sur son rapport à la population, au Parti et sur le contenu éditorial, ce que produisent les journalistes, ce que les lecteurs peuvent lire. Je peux illustrer ce problème d'archive à partir de ma propre contribution sur Marcel Cachin. Dirigeant politique, militant, et directeur de l'Humanité. Or nous avons très peu de documents sur cette longue et importante période de son existence.

À propos de Marcel Cachin, justement. Une figure dans laquelle nous retrouvons beaucoup des tensions, sinon des contradictions, inhérentes à la direction d'un tel journal : action politique et journalisme, obligation d'un contenu rédactionnel critique vis-à-vis du système capitaliste et nécessité d'informer sur le sport, les jeux...

Serge Wolikow : Ici encore la fonction, en quelque sorte, forme l'homme. La plupart des directeurs de l'Humanité n'étaient pas hommes de presse avant leur prise de responsabilité. Arrivant au journal ils en découvrent les multiples contraintes : financières, économiques, de parution, de diffusion. Et ces hommes s'identifient très vite au journal. Au point que leur forme principale d'identité politique au sein même de l'organisation finit par se confondre au journal. Cachin est l'exemple même de cela. Dans ses carnets, on remarque ainsi que, non seulement, il note presque chaque jour le tirage du journal, mais qu'il prépare toutes ses interventions publiques en croisant les préoccupations du Parti et celles du journal. Marcel Cachin est particulièrement intéressant en cela que c'est lui qui assure la transition entre l'Humanité du socialisme et l'Humanité du communisme. En l'étudiant, on s'aperçoit qu'il y a des éléments de continuité très forts entre ces deux étapes de la vie du journal, permis certainement par la longévité politique, et tout simplement existentielle de Cachin.

Entretien réalisé par J.-A. N.

Page imprimée sur http://www.humanite.fr
© Journal l'Humanité

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Résumés des communications


Madeleine Rebérioux, Jaurès à L'Humanité

L'Humanité n'est pas née en 1904, mais entre 1904 et 1914. Jaurès, pourtant peu présent au journal, en garda toujours la direction, y compris lors de ses élargissements rédactionnels, en 1906, notamment, et en 1912.

Madeleine Rebérioux, historienne, a succédé à Ernest Labrousse, à la présidence de la Société d'études jaurésiennes. Son premier livre sur Jaurès date de 1959 ; son dernier, de 1994. Elle est responsable, avec Gilles Candar, de l'édition des Œuvres de Jaurès, chez Fayard.


Pierre Albert, Les sociétés de L'Humanité, de 1904 à 1921

Les avatars entre 1904 et 1921 des deux sociétés anonymes qui furent propriétaires du journal L'Humanité, celle de 1904 et celle de 1907, sont aujourd'hui biens connus, dans les grandes lignes du moins, car des détails de leur histoire nourrissent encore des polémiques. Certains des actionnaires fondateurs figurant dans les statuts originaux furent-ils de simples prête-noms de commanditaires occultes ? Comment, en 1907, la Société nouvelle du journal L'Humanité se substitua-t-elle à celle de 1904 ? Comment furent transférées à d'autres actionnaires les parts de certains souscripteurs ? Qui souscrivit aux augmentations successives de capital ? Comment fut assurée en 1920 la transmission de la société de la SFIO au Parti communiste ? C'est à ces questions déjà posées par les chercheurs précédents que l'exposé espère entend répondre.

Pierre Albert, professeur d'histoire contemporaine (émérite en 1998) a dirigé l'Institut français de Presse (Université Paris II Panthéon-Assas). Il a notamment publié : Histoire de la presse nationale, 1871-1879 (sa thèse), tome 3 de l'Histoire générale de la presse française (PUF, 1972), Histoire de la presse (PUF, QS ?, 10è édition 2003), La Presse (PUF, QS ?, 12è édition 2002), La presse française (Documentation française, 5è édition 2004).


Anne Claude Ambroise-Rendu, L' " autre information " dans L'Humanité : le crime, la catastrophe, le sensationnel, 1904-1914

Les faits divers de l'Humanité - entendons la manière dont sont racontés accidents, crimes et suicides qui émaillent la vie de la collectivité - contredisent assez nettement tout ceux qui, avec Pierre Bourdieu, tiennent ce genre journalistique pour un pur divertissement faisant " le vide politique " et réduisant " la vie du monde à l'anecdote et au ragot " .
L'anecdote certes règne dans les colonnes du quotidien de Jaurès consacrées au crime et à la catastrophe faisant de lui le proche parent du reste de la presse grande et petite. Mais L'Humanité marque aussi sa différence en faisant de ses chroniques de faits divers de véritables tribunes politiques et sociales. Le fait divers y apparaît ainsi comme un moyen parmi d'autres - et peut être un moyen particulièrement efficace - d'incarner et de personnifier la doctrine via des événements qui ont toutes les apparences de l'insignifiant. En donnant un corps aux conflits qui traversent la société, les faits divers de l'Humanité font jour après jour pour leurs lecteurs la démonstration que la justice est une justice de classe, la police une police de classe, les rapports sociaux des rapports de classe.


Ambroise-Rendu Anne-Claude, est maître de Conférences à l'Université de Paris X-Nanterre. Elle a notamment publié Peurs privées angoisses publiques, un siècle de violences en France (Paris, Larousse, coll. 20-21 d'un siècle à l'autre, 2000) et fera prochainement paraître : Petits récits des désordres ordinaires. Les faits divers dans la presse française de la fin du XIXème siècle, Ed Seli Arslan, octobre 2004


Yves Lavoinne, Le fait divers : ironie et point de vue de classe. L'entrée d'Aragon à L'Humanité (1933)

Entré à L'Humanité fin mai ou début juin 1933, Aragon se vit confier les " chiens écrasés ", rubrique où il fut confiné dans l'anonymat. Cependant, en croisant ses souvenirs et des articles de L'Humanité, on peut lui attribuer une série de faits divers caractérisés par une ironie qui tranche avec le style habituel de ce type d'articles dans ce quotidien. Cette exception stylistique marque la contribution originale de l'ancien surréaliste à la défense et illustration d'une morale de classe. L'usage de l'arme du rire ne fut d'ailleurs pas sans entraîner des protestations de telle ou telle catégorie. Une autre composante de l'attitude d'Aragon est l'anticléricalisme, ce qui lui valut une critique de la part de Thorez, sans doute à la fin de 1933.
En revanche, lors de l'affaire Violette Nozières, dans L'Humanité comme dans Regards, Aragon adopta un traitement plus conventionnel qui scelle sa rupture avec ses anciens amis surréalistes. Le récit du fait divers vise alors exclusivement à construire et renforcer un " point de vue de classe ", à la fois analytique et affectif.
Toutefois, pour apprécier la situation d'Aragon, il faut noter qu'en juillet, il signe exceptionnellement 4 articles, qui plus est politiques. Au cours de ce semestre d'apprentissage du métier de journaliste " partisan ", Aragon fut donc conduit à se dépouiller peu à peu de son style brillant et provocant.

Professeur en Sciences de l'information et de la communication, ancien directeur du Centre Universitaire d'Enseignement du Journalisme de Strasbourg (Université Robert Schuman), Yves Lavoinne est l'auteur d'ouvrages sur les médias (Le Langage des médias, PUG, 1997 ; L'Humanitaire et les médias, PUL, 2003). Ses travaux portent aussi sur l'évolution des figures du journaliste depuis la Restauration.


Jean-Yves Mollier, Tardieu et la tentative d'interdiction de L'Humanité

Tout ou presque semble avoir été dit de la tentative faite, au cours des mois de juillet et août 1929, pour liquider, sinon interdire L'Humanité. Présentée dans le journal lui-même à la mi-août comme la preuve d'un complot gouvernemental destiné à faire taire le porte-parole de la classe ouvrière, cette thèse fut, par la suite, écartée par ceux qui ne voulurent voir, dans les manifestations du 1er août 1929, que l'application des directives de l'Internationale communiste. Si les manœuvres souvent tortueuses du préfet Jean Chiappe et du ministre André Tardieu ressortent clairement des archives aujourd'hui disponibles, on verra que ce n'est pas le seul aspect susceptible d'intéresser l'historien. Au croisement d'intérêts multiples, parfois divergents, souvent contradictoires, cette affaire mêle en effet plusieurs niveaux d'interprétation. S'il n'est pas niable que la volonté de l'IC ait joué un rôle important dans ces circonstances, on note aussi des rivalités internes au Parti communiste français qui aboutissent à des changements importants dans la direction de L'Humanité. Mais, au-delà de ces aspects liés à l'histoire du communisme, on observe aussi l'intervention d'autres acteurs, appartenant au monde de la politique, des médias et même de l'avant-garde littéraire. A travers l'instrumentalisation de l'éditeur des Œuvres complètes d'Emile Zola en 1927-1929, François Bernouard, , les agissements de son fondé de pouvoir, Maurice Diament-Berger - le futur producteur de radio André-Gillois - et celles de l'avocat de la Banque Ouvrière et Paysanne, Robert Lazurick, le futur patron anticommuniste de L'Aurore après 1945, on voit s'agiter un microcosme très révélateur des mutations de l'entre-deux-guerres.

Jean-Yves Mollier, professeur d'histoire contemporaine et directeur du Centre d'histoire culturelle des sociétés contemporaines à l'université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, a publié de nombreux travaux en matière d'histoire du livre, de l'édition et de la censure. Son dernier ouvrage, Le Camelot et la rue. Politique et démocratie au tournant des XIXe et XXe siècles vient d'être publié chez Fayard en mars 2004.


Yolène Dilas-Rocherieux, Appartenance idéologique et communauté émotionnelle, le rôle des almanachs de l'Humanité

Nulle question ici d'une histoire des Almanachs de l'Humanité depuis 1926, mais d'une approche sociologique dont le but est de souligner aussi bien une nouveauté en rapport aux Almanachs populaires socialistes, qu'une spécificité dans le tissu médiatique communiste français. Situé en tête des lectures des revues communistes dans les années 1930, l'Almanach se distingue par un objectif clair: travailler à la création, puis au maintien, d'une communauté émotionnelle qui souderait dans la même croyance idéologique et partisane une population diversifiée et géographiquement dispersée, les ouvriers et les paysans de France. Est formulée ici l'hypothèse que cette communauté émotionnelle fut un rempart identitaire plus efficace et plus solide que l'organisation en elle-même. Reste à pointer les moyens de son érection, un mélange de vécus, de mythes et d'utopies articulés entre la classe, le parti et l'URSS, portés principalement par le récit, qu'il soit historique, biographique ou utopique.

Yolène Dilas-Rocherieux est maître de conférences en Sociologie politique, Université Paris X Nanterre, Directrice du département de Sociologie de Nanterre, membre du Comité de rédaction de la revue Communisme. Elle a notamment publié : L'utopie ou la mémoire du futur, de Thomas More à Lénine (Paris, Robert Laffont, 2000).


Marie-Cécile Bouju, L'Humanité et l'édition française. Enjeux autour d'une lecture militante, 1920-1939

La presse et les éditions du PCF jouent un rôle central dans la formation politique des militants. La direction du PCF a t-elle favorisé de la même manière la lecture d'un quotidien et celle du livre ? La propagande par le livre et la brochure est-elle aux yeux de la direction de moindre importance par rapport à lecture de l'Humanité ?
Nous nous proposons d'analyser les rapports entre l'Humanité, ces maisons d'éditions (Librairie de l'Humanité, BEDP, BE, ESI) et l'édition " classique ". La manière dont le quotidien rend compte de l'activité éditoriale du PCF mais aussi du reste de l'édition française permet de mieux saisir ce qu'est la lecture militante, perçue par ces trois acteurs, la direction du PCF, les rédacteurs de l'Humanité et les éditeurs.

Marie-Cécile Bouju, archiviste-paléographe et conservateur des bibliothèques, est détachée sur un poste de chargé de recherche au Centre de recherche d'histoire quantitative (CRHQ, université de Caen - CNRS), où elle travaille sur les rapports entre édition et politique à l'époque contemporaine. Elle prépare une thèse sur les Maisons d'édition du PCF (1920-1956), à l'Institut d'études politiques de Paris, sous la direction de Marc Lazar.


Laurent Martin, "Le Canard enchaîné et L'Humanité : regards croisés"

Le Canard enchaîné et L'Humanité sont deux journaux très anciennement implantés dans le paysage de la presse écrite française : fondés à dix ans d'intervalle, ils ont traversé le XXème siècle en contribuant à sa culture. Ce fait, et les traits de ressemblance et de dissemblance rédactionnels, économiques ou sociologiques suffirait à motiver une comparaison ; mais celle-ci est d'autant plus pertinente que des liens personnels ont existé entre les rédactions et qu'un rapport privilégié a longtemps prévalu entre le Canard et L'Huma. C'est ce rapport que nous étudierons d'abord, avant de suivre les voies divergentes suivies par ces deux titres parmi les plus emblématiques de la presse française.

Laurent Martin est chercheur au Centre d'histoire culturelle des sociétés contemporaines de l'université de Versailles / Saint-Quentin-en-Yvelines et chercheur-associé à l'IME . Il est notamment l'auteur de " Le Canard enchaîné " ou les fortunes de la vertu. (Flammarion 2001)


Yves Santamaria, L'Humanité clandestine

Du 26 octobre 1939 au 18 août 1944, le PCF a fait paraître clandestinement plus de 300 numéros de l'Humanité. Conçu, selon les canons léninistes, comme un agitateur, propagandiste et organisateur collectif, le journal constitue pour l'historien une source de première grandeur, malheureusement lacunaire aujourd'hui encore en dépit du dégel archivistique. Elle demeure en particulier toujours utile si l'on souhaite apprécier le lien entre ligne du Parti français et évolution de la politique soviétique. De même garde-t-elle toute son importance lorsqu'il s'agit de préciser la place accordée en leur temps à certains événements ayant depuis lors acquis une stature considérable. Enfin, érigée en authentique " lieu de mémoire " tant par le Parti que par ses adversaires, l' " Huma clandestine " entama au lendemain de la Libération une deuxième carrière. Leader de la " presse résistante " alors même qu'il était loin de satisfaire aux critères officiels en la matière, répliquant par la liste de ses martyrs à ceux qui l'accusaient de compromission avec les occupants à l'été 1940, le quotidien communiste participait d'un syndrome de la Deuxième guerre assez largement répandu dans la société française.

Yves Santamaria, agrégé d'histoire-géographie, est maître de conférences en Histoire contemporaine à l'IUFM des Pays de Loire et à l'IEP de Paris. Il a soutenu une habilitation à diriger des recherches en histoire sur Le Parti, la guerre, la nation, IIIe-IVe républiques (Institut d'études politiques de Paris 2003). Il est l'auteur de L'enfant du malheur. Le PCF dans la " Lutte pour la paix " (1914-1947), Seli Arslan, 2002.


Patrick Eveno, L'Humanité, une entreprise de presse ? (1944-1968)


L'Humanité est un quotidien politique, " Organe central du Parti communiste français ", le principal parti anticapitaliste français, par une société anonyme par actions, de type capitaliste classique.A partir des PV des assemblées générales de la société pour les années 1944-1968, il est possible de tracer l'histoire de cette contradiction apparente, comment un quotidien anticapitaliste est-il géré dans une société capitaliste ?Les chiffres du bilan et du compte d'exploitation montrent que l'édition du quotidien L'Humanité et de son supplément hebdomadaire, L'Humanité Dimanche, est déficitaire dès 1947. Il s'agit alors de comprendre comment la Société nouvelle du journal L'Humanité survit, au moyen de quelles pratiques commerciales et entrepreneuriales, comment la vision politique de la direction pèse sur la gestion. Pour éclairer cette gestion atypique, on comparera les comptes de L'Humanité avec ceux d'autres entreprises de presse de la même époque.

Patrick Eveno, est maître de conférences à l'université de Paris I Panthéon Sorbonne, secrétaire général de la Société pour l'histoire des médias, rédacteur en chef de la revue Le Temps des Médias. Spécialiste de l'histoire économique de la presse, il a notamment publié : L'argent de la presse française des années 1820 à nos jours, Editions du CTHS, 2003. ; " Le Monde ", Histoire d'une entreprise de presse, 1944-1995, Le Monde Editions, 1996, 540 p.


Gérard Bonet, André Stil, rédacteur en chef de L'Humanité de 1950 à 1958

Né dans le Nord, repéré par Louis Aragon qui deviendra son ami et son mentor, André Stil n'a que 29 ans lorsqu'il est appelé à la rédaction en chef de L'Humanité. Venu au journalisme par la Résistance, il occupera ce poste de 1950 à 1958. Sa fonction le place immédiatement aux avant-postes des luttes dans la France de la guerre froide. Pourtant, dans son for intérieur, ce responsable communiste se voudrait avant tout un écrivain. En 1952, le Prix Staline vient consacrer son engagement et cette ambition. Figure exemplaire à l'intérieur du PCF qui le porte aux nues, il représente pour le pouvoir un symbole à atteindre. Il est emprisonné à deux reprises, en 1952 et en 1953. L'intervention des troupes soviétiques à Budapest, en novembre 1956, n'entame en rien son engagement communiste. Cependant, ennuis de santé et création littéraire conjugués font que ses éditoriaux s'espacent tandis que son animation de la rédaction devient erratique. En avril 1959, alors que, dira t-il plus tard, " j'ai tenu mon poste politique autant et aussi bien que je l'ai pu ", L'Humanité annonce par un entrefilet sibyllin qu'il renonce à sa fonction de rédacteur en chef. André Stil s'éloigne dès lors de la politique active et des contraintes journalistiques inhérentes à un quotidien auquel ne le rattache plus qu'une chronique littéraire pour se consacrer, désormais, à son œuvre d'écrivain.

Diplômé de journalisme et docteur en histoire, Gérard Bonet est journaliste au quotidien L'Indépendant de Perpignan. Il a publié notamment : L'Indépendant des Pyrénées-Orientales. L'histoire d'un journal, un journal dans l'histoire, 1846-1848 (1987), Les Pyrénées-Orientales autrefois. 1870-1914 (Horvath, 1989), Les Pyrénées-Orientales dans la guerre, 1939-1944 (Horvath, 1992). Contributions : La presse départementale en Révolution, 1789-1799 (L'Espace européen, 1992), L'encyclopédie des Pyrénées-Orientales (Privat, 2003).


Paul Boulland, Les militants et la presse communiste : fabriquer, diffuser, lire l'Humanité et les journaux du PCF de la Libération aux années 1970

Acheter, lire ou diffuser l'Humanité sont des gestes quotidiens de la pratique militante et autour d'eux se structurent différents niveaux d'appartenance et d'intégration à la communauté communiste. L'analyse des chiffres de la diffusion des journaux communistes montre les variations locales de la concordance entre électeurs, adhérents et lecteurs communistes. De fait, entre le lecteur idéal défini par l'institution et les pratiques réelles, des décalages perdurent. La lecture alimente notamment la fracture entre les cadres et les militants de base. Le contexte de crise de l'année 1956 offre sur ces différents terrains un observatoire où se révèlent les rapports profonds des lecteurs au journal communiste. Acte militant par excellence, la diffusion de l'Humanité est un geste essentiel dans la pratique communiste ; il est souvent représenté et valorisé. Critère de l'activité des individus et du collectif, il est de plus l'objet d'une gestion spécifique. Qu'en est-il des acteurs de ce travail militant ? L'analyse proposopographique et biographique nous permet d'étudier les responsables de la presse dans le parti, les journalistes, les administrateurs ou même les employés des journaux. Or la place de ces tâches spécifiques dans la construction des trajectoires et des identités militantes paraît variable. En dehors des responsables du contenu des journaux et de certaines formes de repli militant, il est difficile de distinguer la trajectoire de véritables " militants de l'Humanité ". Au contraire, la presse s'intègre très directement à la construction des identités communistes dans la période.

Paul Boulland est doctorant en histoire contemporaine au Centre d'Histoire sociale du XXème siècle (CNRS/Université Paris 1). Collaborateur du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français et coordinateur du Guide des archives d'André Marty en France (CHS XXème siècle - CODHOS), il a notamment publié : " Politique des cadres et itinéraires militants : l'enjeu des écoles centrales du PCF de la Libération aux années 70 ", communication lors de la journée d'étude Ecoles, formation et itinéraires militants dans le monde communiste, Centre d'histoire et de sociologie des gauches (Université Libre de Bruxelles).


Jean Vigreux, La Terre, un complément à l'Humanité ?


La Terre, c'est le journal communiste édité sous la direction de Waldeck Rochet au début de l'année 1937. En quoi cet organe de presse est-il différent de L'Humanité ? Peut-on parler d'un " communisme des champs " face à un " communisme des villes " ? Après avoir rappelé les origines de ce journal à destination du monde rural, il sera utile de présenter sa diffusion. La géographie de la diffusion de La Terre et son audience dépassent largement le militantisme communiste et le vote communiste dans le monde rural. D'autre part, une analyse du discours communiste destiné à ce monde rural permettra d'évoquer les emprunts à L'Humanité ; en particulier pour les fêtes, la sociabilité. Il existe véritablement au cours des années 1960 et 1980 une culture particulière de La Terre qui diffuse des objets des supports variés pour ses lecteurs ; cela permettra d'évoquer une anthropologie partisane.

Jean Vigreux, est maître de conférences à l'Université de Bourgogne et à SC PO Paris antenne de Dijon, IHC UMR CNRS 5605. Il a notamment publié : Waldeck Rochet, du militant paysan au dirigeant ouvrier Paris, La Dispute, 2000 ; et, avec Serge Wolikow : Les cultures communistes du XXe siècle. Entre guerre et modernité, Paris, La Dispute, 2003.


Eugénie Saitta, L'Humanité, de l'organe de parti au journal communiste

Basée sur des recherches menées en DEA et qui se poursuivent en thèse sur la thématique plus générale des transformations du journalisme politique, ma communication s'appuie sur l'analyse de la couverture des élections européennes de 1999 par L'Humanité. Il s'agit de mettre en lumière les éléments d'évolution du journal au moment où l'image que ce dernier donne à voir, à travers le lancement de sa nouvelle formule, est celle du changement, alors que le champ journalistique prône la professionnalisation, stigmatisant a contrario la presse de parti-pris et d'opinion. Les transformations des positionnements du journal et de son degré d'autonomie par rapport au PCF apparaissent notamment à travers trois éléments : tout d'abord, la nouvelle maquette et les transformations de la ligne rédactionnelle du journal ; ensuite, le degré de pénétration du PCF au sein de L'Humanité (facteurs structurels, financiers et relationnels) ; enfin, les évolutions concernant les critères de recrutement des journalistes (mise en évidence de trois idéaux types de journalistes, porteurs, de part leur profil et leur parcours, de conceptions différentes du journal et de son rôle, et dont le rapport de forces au sein du service politique produit des effets sur le mode de couverture de l'événement " élections européennes " et le contenu des articles).

Eugénie Saitta, Université Rennes 1, Centre de recherches sur l'action politique en Europe (CRAPE)


Béatrice Fleury-Vilatte, Jacques Walter, La mémoire de L'Humanité, une affaire de famille


Cette contribution s'inscrit dans l'axe consacré à l'étude du lectorat. À l'enseigne d'une option qualitative, elle a pour objectif d'éclairer les relations qu'une famille, dont plusieurs membres sont communistes, a entretenues (ou entretient encore) avec le quotidien depuis les années 50, période de la première adhésion au Parti communiste français de l'un d'entre eux. La famille en question se caractérise notamment par le fait qu'elle est juive, que si tous ses composants sont à gauche, tous ne sont pas lecteurs de L'Humanité mais en ont discuté.
À partir d'une série de récits de vie, nous examinerons et analyserons la mémoire que cette famille conserve du journal, ainsi que les phénomènes d'oubli, sous plusieurs angles : l'évolution des modes et choix de lecture en fonction d'une dynamique familiale, les souvenirs du journal en tant que révélateur de désaccord, les modalités d'attachement ou de détachement à l'égard du quotidien (en intégrant l'engagement ou le désengagement à l'égard du PCF, le rapport au judaïsme, au sionisme…), les souvenirs de moments clés (de l'Histoire ou de l'histoire de cette famille)
Cette approche permet de montrer que la lecture (ou la non-lecture) de L'Humanité n'est pas seulement déterminée par une logique politique, mais aussi par des configurations faisant intervenir d'autres facteurs, " privés " en particulier. Elle permet aussi de mieux comprendre que si les acteurs du journal ont peut-être une perception " macro-stratégique " de leurs rapports au lectorat, ceux-ci ne prennent vraisemblablement sens que dans une interaction, appréhendable à un échelon plus " micro-sociologique ".

Béatrice Fleury-Vilatte, est professeur en sciences de l'information et de la communication. Elle dirige le Groupe de recherche en information, communication et propagandes (Equipe d'accueil) de l'université Nancy 2. Elle est co-directrice de la revue Questions de communication.
Jacques Walter, sociologue et professeur en sciences de l'information et de la communication, dirige le Centre de recherche sur les médias (Equipe d'accueil 3476) de l'université de Metz. Il est co-directeur de la revue Questions de communication.


Ludivine Bantigny, Appelés et rappelés en Algérie vus par L'Humanité


Dans un contexte de guerre qui ne dit pas son nom, où la censure menace et où les correspondants sur le terrain manquent, comment L'Humanité peut-elle rendre compte de la situation vécue par les soldats du contingent en Algérie ? Comment concilier l'antimilitarisme, de tradition dans le mouvement ouvrier, et la défense républicaine de l'armée et de la nation ? L'usage d'une chronologie fine offre de mieux cerner l'inflexion des positions et des revendications portant sur les appelés et rappelés et défendues dans L'Humanité. En étudiant notamment la rubrique consacrée au contingent, " Le Coin du soldat ", on peut tenter de saisir la manière dont elle est conçue et de comprendre pourquoi, d'hebdomadaire et de très régulière qu'elle était au début du conflit, elle s'étiole pour disparaître en 1960. Seul le putsch des généraux factieux en avril 1961 donne encore l'occasion de mettre en valeur l'action des jeunes appelés. Un triple constat s'impose dès lors : au temps de la guerre d'Algérie, L'Humanité est un journal de dénonciation : dénonciation des brimade, des s conditions de vie des appelés, et bien sûr de la guerre elle-même (L'Humanité est l'un des tout premiers journaux à parler de " guerre ", dès le début de l'année 1955). Le journal est également organe de vigilance, qui met ses lecteurs en alerte, par exemple sur le cas des soldats insoumis refusant d'aller combattre en Algérie. Mais L'Humanité n'est guère, pour les soldats du contingent, un journal de proposition ; essentiellement descriptif, il dessine finalement fort peu de perspective politique.

Ludivine Bantigny, agrégée et docteur en histoire, est l'auteur d'une thèse soutenue à l'IEP Paris en octobre 2003, sous la direction de Jean-François Sirinelli, et intitulée Le plus bel âge ? Jeunes, institutions et pouvoirs en France des années 1950 au début des années 1960. Actuellement attachée temporaire d'enseignement et de recherche à l'École normale supérieure (Ulm), elle est l'auteur de divers articles portant notamment sur les jeunes comme enjeu politique.


Jean Garrigues, Un combat de la guerre froide : L'Humanité face aux " affaires " de la IVè République

On connaît bien les grandes " affaires " de la IIIème République, l'affaire des décorations, Panama, Rochette, Oustric, Stavisky. On connaît moins les scandales qui ont secoué la IVè République, et qui ont pourtant connu à l'époque un retentissement politique et médiatique très important. Depuis le scandale des vins jusqu'à l'affaire des fuites, les partis au pouvoir sont ébranlés par une série de secousses, qui contribuent à discréditer le régime et ses dirigeants. C'est l'occasion pour le parti communiste de pourfendre les dérives des " partis bourgeois " de la Troisième Force, dans le cadre du combat de guerre froide engagé en 1947. En première ligne dans ce combat, L'Humanité apparaît à cette époque comme un journal engagé, polémique, mais aussi comme un organe d'investigation journalistique. Ce rôle n'est pas tout à fait nouveau, le journal communiste ayant contribué dans l'entre-deux-guerres à dévoiler et à dénoncer les dérives de la " république radicale. " Mais l'exploitation des " affaires " prend désormais un relief beaucoup plus considérable, compte tenu du poids du parti communiste et de l'audience nouvelle de L'Humanité. Dès lors, la révélation, l'exploitation, voire la manipulation du scandale apparaît comme une arme redoutable pour combattre la coalition les partis de la Troisième Force ainsi que le RPF gaulliste. C'est pourquoi le quotidien communiste apparaît en pointe dans l'enquête et dans la polémique sur le trafic des vins, dénoncé par le " progressiste " Yves Farge, puis dans l'exploitation de l'affaire des bons d'Arras, mettant en cause un député gaulliste, dans le scandale suscité par la promotion ministérielle d'André Boutemy, ancien préfet de Vichy et bailleur de fonds du CNPF, en 1953, ou dans le scandale des piastres, révélé en 1954 par Jacques Despuech. En position défensive dans les affaires liées à la politique indochinoise, c'est-à-dire l'affaire des généraux en 1950 et celle des fuites en 1954, L'Humanité joue là encore un rôle de premier plan dans la contre-enquête et dans la polémique. Il y a là, nous semble-t-il, une dimension nouvelle dans l'histoire du journal communiste, ainsi qu'un aspect encore peu étudié de son engagement dans la guerre froide. L'arme médiatique du scandale, confisquée par l'extrême-droite dans l'entre-deux-guerres, devient un instrument de l'engagement communiste dans les années cinquante. Ce sera beaucoup moins marquant sous la Vème République.

Jean Garrigues est professeur d'histoire contemporaine à l'Université d'Orléans. Il vient de publier Les scandales de la République chez Robert Laffont.


Christian Beuvain, Les dessins sont des armes de combat ! Les dessins anti-américains dans L'Humanité des années cinquante

Dans le moment de l'anti-américanisme communiste des années cinquante, que l'on peut cerner comme un territoire de pratiques propagandistes multiples, le dessin de presse (portraits charges, caricatures …) de L'Humanité ne constitue-t-il pas un espace d'élaboration d'un imaginaire partisan particulier ? Par delà une ré-appropriation de procédés puisés dans la culture visuelle des mouvements ouvriers et révolutionnaires du 19e siècle et de la première moitié du 20e ainsi que dans un patrimoine national ô combien exalté, peut-on constater une construction novatrice de symboles et de référents directement liés au contexte de la guerre froide ? De toutes les manières, un discours iconographique fortement passionnel se donne à voir et à lire entre les années 1947 et 1954, dont il convient de retracer la naissance, l'apogée et le reflux.
Nous tenterons également d'aborder les itinéraires de quelques-uns de ces producteurs d'images, la place qu'ils occupent dans le quotidien qui emploie leur talent particulier, afin de déterminer leur rôle dans la construction d'un système de représentation mobilisateur, qui apparaît comme une part non négligeable de l'identité communiste, et donc de la culture communiste, de ces années-là.

Christian Beuvain est doctorant à l'Université de Bourgogne.


Marc Lazar, L'Humanité et l'Unità : une étude comparée.

L'Humanité et l'Unità offrent au premier regard trous les ingrédients rendant possible la comparaison. Ils sont, en effet, les deux quotidiens des deux plus importants partis communistes de l'Europe occidentale, le parti français et le parti italien. Dans le même temps, de nombreuses différences émergent, liées en particulier à l'histoire des deux pays et des deux partis.
La brièveté de la communication interdit de mener une comparaison systématique. Nous nous concentrerons donc sur L'Humanité dans les années de guerre froide, en utilisant l'Unità comme une sorte de contre point comparatif permettant de mieux mettre en évidence certaines des propriétés du premier journal.
Nous entendons éclairer trois dimensions du quotidien communiste français.
D'une part, L'Humanité comme organe politique dans un contexte bien particulier, celui de la guerre froide et, plus particulièrement pour cette communication entre 1947 et 1953. Un organe qui exprime une orientation politique précise et cherche à mobiliser pour l'action ses lecteurs dont le nombre tend alors à diminuer. D'autre part, L'Humanité sert en quelque sorte de symbole identitaire au PCF et plus généralement à la contre-société qu'il a organisée autour de lui.
Enfin, L'Humanité sert également de vecteur d'une culture aux multiples dimensions : politique, populaire et de masse.

Marc Lazar est professeur des Universités à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris ; il en dirige l'Ecole doctorale. Ses recherches portent sur le communisme en France et en Italie et sur la gauche socialiste en Europe occidentale. Derniers livres parus : en collaboration avec Stéphane Courtois, Histoire du Parti communiste français, Paris, PUF, 2000 et Le communisme, une passion française, Paris, Perrin, 2002 (prix Philippe Habert-Le Figaro 2003, prix Thiers d'histoire et de sociologie de l'Académie française, 2003).