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Pour
son premier Rendez-Vous de L'Histoire de Blois,
la Société pour l'histoire des médias
avait choisi de décliner le thème
de "L'Etranger", au coeur cette année
de toutes les réflexions de la manifestation,
en proposant une journée-débat composée
de trois tables-rondes. En ouverture, Christian
Delporte, président de la SPHM, a d'abord
rappelé l'enjeu "intellectuel et civique"
d'une société pour l'histoire des
médias, véritable "outil critique"
permettant "d'équilibrer et nuancer
ce qui apparait souvent comme neuf" aux yeux
des professionnels et publics. |
En
recadrant dans la perspective du long terme le débat
impulsé par une actualité souvent attisée
de polémiques, l'histoire des médias joue
donc pleinement son rôle en apportant des repères
et bousculant certains mythes et préjugés
persistants. Par exemple lorsque se pose dans les débats
publics - donc médiatiques ! - la question récurrente
du pouvoir et de la responsabilité des médias
dans nos sociétés. Mais l'histoire des médias
ne saurait se résumer au seul examen de l'évolution
des techniques et de l'information qui, de la presse d'Ancien
à Régime à l'Internet, ont façonné
des sociétés médiatiques. Au delà,
il s'agit plus fondamentalement de contribuer à mettre
à jour la complexe dynamique entre les composantes
des sociétés (hommes et institutions), d'en
retracer l'évolution dans l'espace et le temps et,
finalement, de comprendre tous les "échanges
de sens entre les personnes".
| L'amphithéâtre
de l'antenne universitaire était comble pour
accueillir les quatre participants de la première
table-ronde, animée par Michael Palmer, professeur
à l'université de Paris III. Invité
à répondre à la question des
"Médias, reflets ou amplificateurs des
peurs collectives ?", Dominique Kalifa, professeur
d'histoire à l'université de Paris
I, a d'abord remis en cause l'idée d'une
"peur collective" préexistante
au processus de médiatisation, et a donc
précisé que l'enjeu du débat
était moins de trancher en faveur du reflet
ou de l'amplification que de poser la question "des
intentions et des modalités qui président
au travail des médias".
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| Le
reflet et l'amplification sont avant tout "des
démarches discursives" produites par
un homme (journaliste) ou un groupe (un journal).
Le tout étant de savoir pour quelles raisons
et de quelles façons elles investissent l'espace
public. Anne-Claude Ambroise-Rendu, maitre de conférence
en histoire à l'université de Paris
X, s'est proposée d'illustrer la question
par l'image en évoquant le cas des peurs
et les fonctions de leur mise en scène à
la Belle-Epoque. L'image adoucirait-elle les moeurs
? En tout cas, souvent moins "cruelle"
que le texte, l'image, qui "joue à faire
peur" et ne manque pas d'encourager le "voyeurisme
macabre", ne sort finalement pas du registre
de l' "acceptable" et du permissif professionnel,
social ou moral. Roger Bautier, professeur en sciences
de l'information et de la communication à
l'université de Paris XIII a continué
sur la distinction entre une "propagation"
écrite et orale des peurs et sur le rapport
de classes induit par la question. De Thiers à
Fouillé, si "peurs collectives"
il y a, il semble qu'elles aient surtout concerné
les élites confrontées au pouvoir
grandissant des médias plus que le public
devant les figures médiatiques de la menace.
Comme celle du "déviant urbain"
évoquée par Guy Lochard, maitre de
conférence à l'université de
Paris III. Parce qu'une expression médiatisée
devient rapidement banalisée, les journalistes
"pris au piège de leurs imaginaires"
n'ont fait, à ce titre, que "re-construire"
leur personnage selon des stéréotypes
répétitifs : "l'Apache"
de la Belle-Epoque, le "Blouson noir"
des années 1950, le "loubard" des
années 1970 et, dernière version,
le "beur" puis la "beurette"
des années 1980 et 1990. Les mouvements d'immigrations
et l'histoire coloniale ne sont guère étrangères
à ces focalisations sociales... |
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La seconde table-ronde nous fait d'ailleurs plonger
au coeur du débat en abordant « La
torture en Algérie à la radio et à
la télévision française ».
Autour d’Isabelle Veyrat-Masson, chargée
de recherche au CNRS, on a surtout cherché
à démontrer la capacité des
médias audiovisuels à confronter une
société et son histoire autour du
traumatisme de l'événement, afin que
le silence et la cécité cèdent
la place à la parole et à l'image.
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| Evelyne
Cohen, maitre de conférence à l'université
de Paris VII, et Agnès Chauveau, chargée
de mission à la BNF, ont cependant rappelé
que ce silence n'a jamais été total
au moment des faits : l'émission Cinq colonnes
à la une et les radios périphériques
se sont d'ailleurs largement développées
et imposées grâce à leur couverture
des "événements" en Algérie.
Pour les acteurs du conflit, le média télévisuel
offre aujourd'hui l'opportunité d'accomplir
une démarche civique. Pierre-Alban Thomas
, officier de renseignement pendant la guerre d'Algérie,
a ainsi réaffirmé ce qu'il considère
être une nécessité, après
l'avoir fait dans le documentaire de Patrick Rotman,
L'Ennemi intime. Après la projection d'un
extrait, le producteur et frère du réalisateur,
Michel Rotman, a évoqué cette expérience
médiatique qui a plongé de nombreux
anonymes dans une prospection cathartique. La caméra
ayant eu le pouvoir de faire découvrir "l'étranger
en soi" et transmettre cet héritage
aux générations suivantes. |
| Animée
par Patrick Eveno, maitre de conférence à
l’université de Paris I, la dernière
table-ronde proposait de s’intéresser,
non pas au rejet de l’Etranger représenté,
mais à celui de son étrange représentant
en interrogeant une affirmation : « Pourquoi
les journalistes ont-ils toujours eu mauvaise presse
? ». Un journaliste-historien et un historien
du journalisme se sont d’abord penchés
sur le « toujours » en dressant le tableau
d’une profession à la fois hégémonique
et fragile. |
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| Pour
Thomas Ferenczi, d’une part, directeur adjoint
du Monde, le journaliste est l’homme «
qui a d’autant plus de pouvoir qu’il
a moins de savoir » et doit avant tout préserver
sa « relation avec le public ». Profession
manipulatrice ou manipulées ? Dans l’inconfort
de son paradoxe, le journaliste doit subir le feu
des critiques. Mais si les « maladies du journalisme
» sont réelles depuis le XIXème
siècle, leur cause est moins soumise aux
circonstances immédiates qu’à
la nature même d’une profession mal
définie et prise entre deux héritages.
Christian Delporte est donc revenu sur ces fondations
fragiles avant d’envisager les remèdes
et ses incessants balbutiements tout au long du
XXème siècle. Injuste ou non, la critique
n’en demeure pas moins une nécessité
pour le journaliste. Elle lui permet, comme en a
témoigné Pascal Arnauld, rédacteur
en chef de la Nouvelle République, d’activer
le lien entre le lecteur et son journal, celui-ci
ouvrant volontiers ses colonnes pour accueillir
le jugement public. Analysant cette « réactivation
du processus démocratique au sein des entreprises
» et de « l’interface avec le
lecteur », le sociologue Cyril Lemieux y voit
même l’un des principaux remparts contre
la « transgression d’une déontologie
». Déontologie existante au sein de
toutes les rédactions mais qui, en raison
de contraintes liées à l’exercice
journalistique et aux logiques de concurrences,
font plier de gré ou de force le journaliste
vers un retranchement critiquable. Et critiqué,
pour le salut de nos démocraties !
Claire
Sécail
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