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Compte-rendu de la journée "Pour une histoire comparatiste des médias", 14 Juin 2002

Entre l’Etat et le marché : l’analyse comparée des médias en France et en Angleterre, Jean Chalaby, City University

 

A quoi peut-on comparer la presse d’ancien régime ?
Jeremy D. Popkin, professor of history, University of Kentucky

Vers le début de ma carrière, j’avais commencé une étude comparée de la presse française et de la presse allemande du dix-huitième siècle. Je ne suis jamais avancé très loin avec ce projet, essentiellement pour des raisons pratiques, mais je me suis aperçu très vite qu’il y avait aussi une difficulté plus fondamentale. C’est qu’on ne peut pas parler, ni d’une presse française à cette époque, ni d’une presse allemande, si l’on entend par “presse française” ou “presse allemande” des réseaux de périodiques publiées sur le sol d’un seul pays, plus tournés vers les affaires de leur propre pays que les publications imprimées ailleurs, et adressés en premier lieu à des lecteurs dans ce pays. En d’autres termes, la notion de presse nationale, qui constitute le plus souvent le cadre pour les études comparatives, ne correspond aux réalités des deux premières siècles de l’histoire de la presse. Une étude comparée de la presse d’avant 1800 doit être mênée avec pleine conscience des différences entre ce monde et celui des temps plus récents. Mais cela ne veut pas dire que les études comparées englobant la presse de l’ancien régime sont sans intérêt ou impossible à imaginer. En effet, il y a des comparaisons frappantes qu’on peut faire entre le système de presse du dix-huitième siècle et les médias d’aujourd’hui, et on peut se demander si l’ère des systèmes de presse nationaux, caractéristique du dix-neuvième et du vingtième siècle, ne doit pas être vue comme une parenthèse entre deux époques où les systèmes médiatiques n’ont pas coïncidé avec les frontières politiques.

Pourquoi ne peut-on parler des systèmes de presse nationaux au dix-huitième siècle ? Dans le cas allemand, c’est évident: il n’y avait pas d’état national allemand à cette époque. Il y avait certes une presse rédigée et publiée en langue allemand, et en effet il y avait probablement deux fois plus de titres publiés dans le monde allemanophone au cours du dix-huitième siècle qu’il n’y avait en langue française, et un lectorat plus grand parce que l’alphabétisation était plus avancée dans ce monde qu’en France. Les journaux de langue allemand circulaient dans une espace qui débordaient largement les frontières de la Sainte Empire—dans les pays scandinaves, par exemple, dans la Russie et dans l’Europe du sud-est. En même temps, cependant, ils n’avaient pas un monopole de l’information dans les états germaniques, où une bonne partie des lecteurs étaient aussi capables de lire des journaux en français, et parfois aussi en anglais, en néerlandais, en italien et en latin. A cause de la censure, les gens qui voulaient avoir les meilleurs renseignements sur ce qui se passait dans leur coin, surtout en matière de politique, avaient intérêt à lire des journaux publiés souvent très loin de chez eux. La grande gazette d’Hambourg, le Hamburgische Unparteyische Correspondent, était beaucoup plus intéressant à cet égard que les périodiques publiées dans les villes capitaux comme Berlin ou Vienne.

La situation en France était différente, puisqu’il y avait un gouvernement central et un état dont les frontières correspondaient plus ou moins à celles de l’état-nation du dix-neuvième et du vingtième siècle. Mais là aussi le système médiatique n’était pas vraiment ‘nationalisé.’ Le français étant à l’époque une langue internationale, il y avait un très fort réseau de publications périodiques imprimées en dehors du royaume de France, et une audience importante dispersée un peu partout dans l’Europe. Au cause de la censure en France, la presse extraterritoriale, qui avait pris naissance avant la presse proprement française—la première gazette de langue française connue a paru à Amsterdam en 1620, onze années avant la création de la Gazette de France—jouait un rôle essentiel, à la fois en dehors de la France mais aussi à l’intérieur du pays. J’ai montré dans la monographie que j’ai consacré il y a quinze ans au journal politique le plus important des dernières décennies de l’ancien régime, la Gazette de Leyde de Jean Luzac, comment une gazette publiée en Hollande est devenu l’équivalent du Monde ou du Figaro d’aujourd’hui, c’est-à-dire la lecture quotidienne essentielle pour toute personne qui s’intéressait à la vie politique du pays. Mais on ne peut pas simplement traiter la Gazette de Leyde comme un élément de la presse française, publiée à l’étranger à cause de la censure: ce journal était en même temps une référence essentielle dans la vie politique de plusieurs autres pays, dont la Pologne, la Suède, et même, pendant la guerre d’indépendance, pour les insurgents américains. La plaque commémorative qui orne la maison de son rédacteur à Leyde aujourd’hui a été donnée par une association américaine. En plus, les concurrents de cette gazette ont été publiés non seulement en Hollande, où il y avait une demi-douzaine de périodiques semblables, et en France, mais aussi en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, et en Italie.

La presse de langue française à la fin du dix-huitième siècle était donc tout sauf une presse ‘nationale’ dans le sens qu’on comprend ce terme aujourd’hui. On doit comparer la Gazette de Leyde du dix-huitième siècle à l’International Herald Tribune d’aujourd’hui, ou peut-être à CNN. Comme ces entreprises contemporaines, la Gazette de Leyde circulait dans une espace globale—j’ai repéré dans ses archives les traces d’un abonné à Calcutta, et d’autres à Boston et dans les Caraïbes—et le journal devait garder l’oeil sur des concurrents en plusieurs langues. On peut certes comparer son contenu avec celui d’autres journaux de son temps, une comparaison que j’ai esquissé dans mon livre: plus libre que les journaux allemands, mieux informé que les gazettes anglaises qui ne s’intéressaient pas autant à l’actualité internationale. Mais une telle comparaison n’est nullement une comparaison entre une presse française, une presse allemand et une presse anglaise. D’une certaine façon, la Gazette de Leyde faisait partie de la presse allemande—les états allemands étaient l’une de ses marchés principales--et même de la presse anglaise puisqu’elle était prisée par les lecteurs d’outre-Manche qui cherchaient l’information la plus compréhensive sur les événements du monde.

Une connaissance de la presse d’ancien régime peut nous aider, donc, à ne pas limiter notre vision de l’étude comparatiste de la presse à des comparaisons définies en termes nationales, et à comprendre l’importance d’une bonne connaissance du contexte historique dans lequel les textes que nous entreprenons de comparer ont été publiés. Nous devons tenir compte du fait que les média émanant de l’intérieur d’un pays ne sont pas forcément les plus importants éléments de son réseau médiatique—un fait frappant de nos jours, si on pense à l’influence de chaînes de télévision diffusées par satellite, Al-Jazeera ou CNN, et à des phénomènes comme la circulation de Time and Newsweek ici et de l’Economist aux Etats-Unis. Nous devons aussi comprendre l’intérêt des études comparatives qui prennent en compte non seulement l’espace mais aussi le temps, comme l’étude sur l’évolution des nouvelles dans la presse allemande au cours de trois siècles publiée par Jürgen Wilke il y a vingt ans. Et, point final, il faut aussi comprendre que les études comparatives de la presse exigent un approche pluridisciplinaire, et que ma discipline, l’histoire, a beaucoup à apporter, même dans le cadre de recherches entreprises par les spécialistes de la communication.

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Enjeux et écueils d’une histoire comparatiste des médias
Michèle Martin

Depuis quelques années, ma recherche porte sur l’histoire comparée des médias sur le plan international. Le comparatisme international, dont on parle en tant que tel au moins depuis Marc Bloch, c’est à dire depuis 1928, sans trop souvent le pratiquer, m’a révélé des enjeux nouveaux quant à la compréhension de l’histoire des médias. Mais cela m’a aussi obligée à faire face à de nouvelles difficultés. Ce sont ces deux points qui constituent une sorte de tension que j’aimerais soulever dans ce débat, car le peu de recherches comparatistes qui existe actuellement, particulièrement en France ( et au Canada, surtout au Québec) où la discipline historique prend parfois des formes auto-centristes, ne répond pas à tous mes questionnements. Mais d’abord, laissez-moi vous informer brièvement de ma recherche actuelle.

Je rédige en ce moment un livre qui s’appellera Images at War: Illustrated Periodicals and the Construction of National Identities, 1870-1871 . Il consiste en une analyse socio-historique de la couverture de la guerre Franco-Prussienne à travers dix périodiques illustrés, quatre anglais (The London Illustrated News, The Graphic, The Illustrated Times, The Penny illustrated Paper), quatre français (L’Illustration, le Monde Illustré, la Presse Illustrée et l’Univers Illustré) et deux canadiens (l’Opinion publique et the Canadian Illustrated News ). Mon travail porte sur la comparaison de la presse illustrée généraliste aux niveaux national et international. Bien que ces hebdomadaires aient avant tout constitué des entreprises commerciales, la presse illustrée du 19e siècle, qui est devenue petit à petit un média de masse en élargissant son assiette sociale et en augmentant parallèlement sa diffusion, représentait cependant davantage qu’un enjeu financier. En effet, les contenus de cette presse étaient construits à partir d’informations sérieuses que les éditeurs utilisaient également comme un moyen de diffuser des idées, autant pour construire une opinion publique que pour éduquer les publics qui les adopteraient.

Dans un tel processus médiatique, le rôle de l’image est essentiel à la transmission d’informations et de connaissances pour des publics impossibles à atteindre par l’écrit, sinon les analphabètes, tout au moins les populations mal à l’aise avec l’écrit, créant ainsi l’opportunité de les éduquer, un terme qui revient souvent dans les éditoriaux. Les messages visuels diffusés sont donc partie prenante de la formation d’une mémoire collective. Anne Marie Thiesse nous affirme que les identités nationales sont constituées à partir d’une liste d’éléments symboliques et matériels qui établissent un modèle auquel les gens se réfèrent. La presse illustrée fait à mon sens partie de ce processus, en publiant et diffusant des images et des textes qui contribuent à la construction de l’identité nationale et en même temps, ce que l’on peu souligné, à la conception de l’inter-national, de la conscience de l’autre, participant ainsi à la formation de formes de solidarité de certains groupes, au détriment de l’existence d’autres groupes. Dans cette optique, le thème de l’identité nationale surgit de façon différente selon l’espace géo-politique à l’intérieur duquel le journal est publié, mais aussi selon que l’illustré promeut l’extension de l’espace bourgeois dans la tradition de la période des Lumières ou une position plus favorable à d’autres couches, jusqu’au prolétariat. En effet, les périodiques illustrés de chacun des pays où ils ont existé s’inséraient dans une structure hiérarchique de classe encouragée par le prix de vente et clairement exprimée dans les éditoriaux des premiers numéros de chaque journal

Dans cette logique, la guerre Franco-Prussienne de 1870 me permet de montrer que la presse illustrée généraliste du 19e siècle s’inscrivait dans une logique d’identité nationale qui obligeait les éditeurs à développer un agenda politique adapté à leur lectorat, de même qu’à l’idéologie soutenant le périodique pendant cette période de formation et transformation de nations européennes. Ces deux contraintes influençaient non seulement les contenus, mais je crois, même si cela reste à prouver empiriquement, le processus de travail des dessinateurs, des graveurs, etc. L’analyse comparée permet en effet non seulement de mettre les contenus en relief, mais également de dévoiler compétition et coopération entre éditeurs et parmi les travailleurs de l’image.

Là où j’en suis de mon analyse, je pense pouvoir mettre en lumière des enjeux touchant la problématique de l’histoire des médias, et soulever divers écueils, principalement au plan méthodologique. Sur le plan conceptuel, ma recherche a permis jusqu’à maintenant de repérer des jeux de pouvoir impossibles à identifier autrement, de modifier des configurations reçues (préexistantes ???), ce qui amène à remettre en question l’origine jusqu’à maintenant établie de certaines pratiques. Par exemple: une analyse de plusieurs pays européens (Angleterre, France, Allemagne, Italie, etc.) fait découvrir que le fait que l’Angleterre ait été à l’origine de la gravure sur bois journalistique a pendant des années placé ses graveurs en position d’imposer leur connaissance et leur savoir aux autres pays, et parfois même les contenus des gravures. De même, Jean-Pierre Bacot en a déjà parlé dans l’un de ses articles, on se rend compte, en examinant le développement de la presse illustrée de masse anglaise et française que, même si les deux ont débuté à peu près en même temps, c’est la presse anglaise qui a imposé son modèle aux autres pays. Jean Chalaby voudra peut être vous en parler plus longuement pour ce qui touche la presse écrite non illustrée. Donc, l’analyse comparatiste permet de remettre en question des notions qu’on croyait établies et de découvrir des spécificités là où on croyait exister des homogénéités et si homogénéité il y a, d’interroger la diffusion qui l’a construite. Car, ce que je trouve intéressant en histoire comparée, ce sont les renversements d’idées reçues : par exemple, trouver des homogénéités là où on attendait des différenciations, et vice versa.

Cela dit, tout peut-il se comparer? Comment devrait-on concevoir l’histoire comparatiste? Comment fonder un territoire pour une histoire comparée des médias? Quelles en seraient les limites? Certains éléments d’analyse devraient-ils en être exclus? Il existe en fait deux approches limites en analyse comparée. La première, c’est la comparaison au plus proche, en utilisant des périodes, des phénomènes semblables. La seconde c’est comparer l’incomparable, c’est à dire des pays, des périodes très différents. Cette dernière approche est souvent rejetée par l’establishment du domaine historique. Jean-Pierre Bacot et moi-même avons utilisé cette approche pour écrire un article à propos de la presse illustré en France et au Québec analysée à des périodes différentes, article qui a été refusé par les quelques revues conventionnelles où nous l’avions soumis. Il a finalement été publié dans une collection dirigée par Michael Palmer.

Sur le plan méthodologique, les écueils sont de taille. J’aimerais souligner quelques-unes des difficultés rencontrées sur le plan du comparatisme international : la localisation des données, l’accès à ces données, les divergences culturelles, sans oublier le coût de la recherche multi-nationale. La localisation des données est souvent difficile. On connaît le cas de l’Allemagne, par exemple, dont un nombre incalculable d’archives a été détruit à la fin de la 2e guerre mondiale. Ursula Koch voudra peut être nous en parler plus tard. D’autres pays n’ont rien perdu, mais ont très peu conservé car il y avait plus urgent que de sauver des documents, comme survivre par exemple. La question se pose ainsi de savoir si ce qui a été conservé peut être utilisé, et si oui comment? Quand les données sont localisées, il n’est pas toujours facile et même possible pour un étranger d’y accéder, pour diverses raisons. Les démarches sont parfois longues et même onéreuses. Ceci m’amène à parler des coûts de la recherche internationale. Les archives sont rarement transférables pour fins de recherche d’un pays à un autre. Il faut donc payer les frais de voyage et d’hébergement pour une période plus ou moins longue dans un pays étranger. D’autre part, il faut surmonter les divergences culturelles: Comment franchir la barrière de la langue? Comment aborder des archives inconnues? Trouver les sources pertinentes et nécessaires? Quelles précautions faut-il prendre pour interpréter les données recueillies? Jeremy Popkin vous fera peut être part de son expérience à ce sujet. Engager quelqu’un du pays concerné pour effectuer la recherche pourrait sembler être la solution pour enrayer cette difficulté, mais encore faut-il en avoir les moyens financiers et, dans un cadre universitaire être capable de se faire comprendre correctement par l’assistant de recherche. Malgré tout, ces situations procurent parfois des occasions d’échange d’outils de recherche.

Pour toutes ces raisons, l’histoire comparatiste des médias est peu explorée, soit parce que les chercheurs n’osent pas remettre en question des ‘vérités reçues’, soit tout simplement parce que sa réalisation est parsemée de difficultés de tous genres. Alors, dans ces conditions, pourquoi s’acharner à comparer? Pour ma part, je crois que l’identification et la compréhension d’un événement, pour utiliser le terme de Philip Abrams, se fait à partir de ses frontières avec d’autres événements en recherchant les interactions, les échanges, les confrontations, etc. Comparer permet aussi d’étudier la variation des idées, des pratiques, de leurs expressions dans des groupes divers, des jeux de pouvoirs imbriqués dans le processus de leur transmission et de leur reproduction. L’histoire comparatiste des médias est un domaine passionnant, parce que les enjeux sont importants, évidemment, mais aussi parce que, une fois qu’on a surmonté les écueils méthodologiques, cette approche permet de découvrir des savoirs nouveaux et surtout critiques qui dérangent les idées reçues et les catégories déjà établies. J’espère avoir convaincu quelques-uns d’entre vous de s’y intéresser et, pourquoi pas, j’espère aussi que de cette table ronde pourront sortir des projets de collaboration internationale.

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Économie des comparaisons
Juan Carlos Miguel de Bustos, Universidad del Pais Vasco Fac. CC. Sociales y de la Comunicación

* r évision du texte : Michel Léon Saint-Laurent (Montréal/Québec)

La perspective dans laquelle je m’inscris est celle d’un disciple de l’histoire contemporaine des médias et mes réflexions s’appuient sur l’économie des industries culturelles et/ou de la communication. Mes fonctions de professeur et de chercheur reposent sur la notion de comparaison. Il ne peut en être autrement car la comparaison – avec la classification, la catégorisation, la hiérarchisation ainsi que l’élaboration de concepts – constitue l’une des méthodes fondamentales de la démarche scientifique au sein des industries culturelles.

Dans le cadre de l’enseignement, je m’intéresse à l’économie de la communication et à la structure du système audiovisuel international; ce qui m’oblige à analyser différents systèmes audiovisuels nationaux, et pas seulement européens. Dans le cadre de la recherche, j’étudie les groupes de communication européens et nord-américains. De plus, j’examine leur évolution tout en établissant une classification qui prend en compte des axes – diversification, internationalisation – afin de mieux comprendre leurs activités. Dans ce champ d’étude (les groupes de communication), je ne pense pas pouvoir trouver plus de difficultés que mes collègues, ici présents. En ce qui me concerne, il s’agit évidemment de la diversité linguistique et des différentes définitions et méthodes comptables. Ceci dit, le principal obstacle provient de la fragmentation des sources et du type de gestion inhérent à chaque groupe. Autre difficulté majeure qui doit être surmontée : la grande disparité dans la définition des groupes de communication et d’information. Certains classements (en anglais, rankings) considèrent uniquement les groupes médiatiques – presse, radio, télévision – tandis que d’autres incluent aussi les portails d’Internet – Yahoo, MSN, Terra – alors que plusieurs classements ignorent les télévisions publiques. C’est pour cela qu’il faut très souvent, malgré d’abondantes informations sur ces groupes de communication, se servir des documents et rapports annuels des groupes et faire appel aux informations de la presse spécialisée comme unique moyen d’établir des comparaisons intergroupes.

Très récemment, en voulant établir une comparaison entre les groupes nord-américains et européens, au cours des 30 dernières années, j’ai été obligé de mener ma propre collecte de données sur leurs diverses opérations : acquisitions, fusions, intégrations. En effet, toutes les recherches existantes proposaient des résultats parfois contradictoires, conséquence de la multiplication des sources consultées.

On peut donc affirmer que bon nombre d’analyses sont les produits des sources employées. De manière générale, quand on examine la convergence entre l’audiovisuel et les télécommunications, on s’aperçoit que les travaux menés par les économistes dans le domaine des télécommunications accordent davantage de valeur à ces dernières par rapport à l’audiovisuel. Le contraire est également vrai.

Il y a deux ans, j’ai publié un ouvrage sur ce que je nomme l’écologie culturelle pour lequel je me suis inspiré des travaux de certains économistes hétérodoxes tels que le canadien Robert E. Babe. Cet ouvrage illustrait une démarche méthodologique visant à établir des liens entre les diverses sphères de l’activité humaine : communication, économie, société, politique et environnement. Et tout problème dans une sphère donnée finit par se diffuser dans les autres sphères. De telle manière que lorsqu’on pense au trou découvert dans la couche d’ozone, c’est-à-dire l’environnement, on doit – pour poursuivre la métaphore – découvrir un trou équivalent dans le domaine social, économique, etc. Par l’usage d’une telle image, je veux souligner l’interrelation profonde qui existe entre l’ensemble des milieux, et chacun d’eux, qui constituent la pratique sociale. On peut ainsi analyser et établir les causes du trou dans l’ozone des médias : instantanéité des nouvelles, discontinuité, mimétisme (mêmes nouvelles dans différents journaux), simultanéité de l’événement (diffusion en direct – CNN, par exemple), prévisibilité de la nouvelle, « catastrophisme ».

On peut aussi faire l’inventaire des trous d’ozone propres à l’approche comparative. Selon moi, c’est, entre autres choses, l’importance accrue de la recherche dite administrative (commandée par des organismes tels que l’OCDE et l’Union européenne ainsi que les gouvernements) par rapport à la recherche pure. Il y a également un autre problème : l’usage abusif de données reliées à des indicateurs économiques et technologiques.

Principes fondamentaux. Diversité et coexistence
J’avais pensé, dans un premier temps, intitulé mon exposé : Écologie des comparaisons. Car je considère comme fondamentales les interrelations entre toutes les sphères d’activités humaines – incluant la recherche – et comme une véritable source d’inspiration l’écologie vue notamment en termes d’organisme et d’évolution. Parlant d’écologie, et avant d’aborder la question du comparatisme en sciences sociales, en histoire, en économie, et plus particulièrement, en matière de médias, d’industries culturelles ou même d’INTERNET, il m’apparaît nécessaire de souligner deux principes fondamentaux dont nous devons tenir compte. Ces deux principes sont la DIVERSITÉ et la COEXISTENCE.
Diversité d’abord, car à l’intérieur même d’activités ayant une longue histoire, comme la presse, on peut retrouver différents pourcentages de publicité dans le financement des entreprises de presse (41 % en France et 87 % aux USA). Cette diversité touche également des activités plus récentes telles l’essor de l’INTERNET et le développement du commerce électronique. Si l’on examine les diverses situations nationales, on y trouve des programmations différentes, des usages distincts et maintes façons de répartir les dépenses publicitaires entre les médias. Ce que je veux souligner ici, c’est que cette diversité n’est pas conjoncturelle, mais bien structurelle et propre aux industries de la culture. Avant toute comparaison, il est important de reconnaître et d’interpréter cette diversité.
Coexistence ensuite, comme principe fondamental s’opposant à la rupture ou substitution.
Quand surgit une nouvelle activité, nous avons tendance à croire que l’usage récent s’impose en éliminant l’usage ancien. Toutefois, du moins pendant une assez longue période, les activités – et les usages qui en découlent – anciennes et nouvelles coexistent et entretiennent même des relations symbiotiques. De cette manière, la radio a utilisé et incorporé des activités préexistantes comme la musique et le théâtre; la télévision, quant à elle, utilise et incorpore la fiction et l’INTERNET va encore plus loin en intégrant de nombreuses facettes culturelles (livre, presse, fiction, musique, etc.)

Évaluation comparative –Benchmark- et prospective. L’histoire a contrario.
Je voudrais attirer l’attention sur deux aspects qui caractérisent notre système écolo-comparatiste. Il s’agit de la généralisation du concept d’évaluation comparative (en anglais, benchmark). Ce concept, basé sur la comparaison, peut être traduit comme une forme d’évaluation permettant la prise de décisions dans un but d’amélioration. Jadis utilisé par les entreprises dans le seul domaine du marketing, le terme est aujourd’hui employé un peu partout. Ainsi, The European Institute for the Media, publie ce mois-ci une étude comparative sur la réglementation dans 7 pays et qui a été titrée Studio Benchmark. De plus, le récent programme de l’Union européenne, e-Europe, aborde la question du benchmarking. Nous attendons de ce concept d’évaluation comparative visant l’amélioration qu’il s’applique non seulement à la sphère économique, mais également à la sphère sociale, et plus particulièrement à la sphère médiatique.
L’autre aspect dont il faut discuter est celui la prospective. Au fur et à mesure que nos sociétés deviennent plus complexes, nous avons davantage besoin d’élaborer des prévisions sur l’avenir. Nous sommes conscients qu’il est vraiment impossible de décrire le futur, notamment sur les plans économique et social; cependant, nous demeurons convaincus qu’il vaut mieux se livrer à des prévisions, parfois fausses, que de ne pas en faire. Jusqu’à tout récemment, la prospective était l’œuvre seule des spécialistes, ou consultants; aujourd’hui, elle est devenue une véritable obsession pour les pouvoirs publics qui trouvent dans l’amoncellement de chiffres la justification de leurs actions et de la répartition des budgets. Il en découle à coup sûr un grave problème : si les pouvoirs publics, et même les entreprises, répartissent les budgets en fonction de prévisions, il devient alors facile de perdre de vue le véritable objectif qui doit être, pour tout programme étatique, l’amélioration de l’ensemble des activités, et non seulement de l’économie.
Tout en critiquant les excès de nombreuses études prospectivistes, il est vraiment possible de s’inspirer de cette approche. À titre d’exemple, citons les études* de l’Institute for Prospective Technological Studies (IPTS) auquel participent de prestigieuses organisations telles qu’Infonomics et qui est établi à Séville. Concrètement, dans l’étude intitulée The Future of News Media Industries. Validated Scenarios for 2005 and Beyond, et publiée à la fin de 2001, on peut découvrir les axes sur lesquels s’esquissent les divers scénarios. Ils constituent alors des aspects dont nous pouvons tenir compte au moment d’examiner la dynamique comparative; c’est-à-dire qu’elle nous fournit l’information sur les éléments à partir desquels nous pouvons analyser le changement. Dans le cas des industries culturelles et de l’INTERNET, les axes essentiels sont, entre autres, la gratuité/paiement et la technologie du pousser/tirer (en anglais, push/pull). De manière plus évidente, l’histoire très récente d’INTERNET peut être vue comme la recherche de moyens de financement. Pour les sites qui proposent des contenus ainsi que pour les portails, on peut s’interroger sur la prédominance d’un modèle de financement : celui de la presse quotidienne, publicité + paiement? Ou encore celui de la radiodiffusion (en anglais, broadcasting), pratiquement gratuit? Assisterons-nous à l’émergence d’un modèle inédit, autrement plus complexe que ne le démontrent les portails actuels? Un autre élément capital pour bien comprendre le changement à moyen terme est, dans mon esprit, celui des micropaiements. Une fois résolus les problèmes particuliers à ce mode de paiement, le développement d’un nouveau type de financement et la conception de nouveaux contenus seront alors possibles.

* Les études sont disponibles sur le site MUDIA (Multimedia in the Digital Age]

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Styles et modèles nationaux de communication. Histoires de médias, histoire des médias. 
Peppino Ortoleva, Mediasfera, Florence - Université de Turin

Dans mes recherches sur l'histoire des médias, je me suis intéressé soit à quelques formes de communication prises singulièrement (la radio, la télévision, les télécommunications), soit à l'évolution du cadre général du système des médias. Il s'agit de deux perspectives à mon avis complémentaires; mais ma thèse est que, à l'inverse de ce qu'on pourrait penser, c'est l'analyse de la dynamique de chaque média qui est mieux comprise si l'on la situe dans un cadre systémique, tandis que l'histoire des médias en tant que système n'est pas réductible à la somme des histoires des différents médias, mais elle comprend aussi leurs interrelations. Dans l'histoire de chaque média, en fait, il y a des moments de passage, souvent brusques, qui se peuvent comprendre seulement si l'on tient en compte les interdépendances (techniques, économiques, culturelles) avec des autres médias: interdépendances qui sont plus évidentes dans certaines phases historiques, moins visibles en des autres. En termes d'histoire systémique on peut voire les fondements d'une dynamique de cycle, avec des moments de transformation généralisée et d’interdépendance forte entre des médias différents, comme à la fin du siècle Dix-neuvième, ou du Vingtième; et des moments de relative stabilité et d’interdépendance plus faible, qui sont les phases de l'adoption, voire de l'accueil social des médias tels qu'ils sont nés ou il sont changés dans les phases de bouleversement. La vision systémique est à mon avis particulièrement importante pour l'histoire comparatiste, pour plusieurs raisons.

1. Système des médias et horizon national
Dans les recherches d'histoire comparatiste de la contemporanéité, les objets qu'on compare sont, en général, les réalités nationales. Ce qui est une source d'ambiguïté, ou peut-être de double ambiguïté: parce que on tend souvent à supposer une correspondance donnée entre une réalité politique-institutionnelle (l'état dit national) et une réalité culturelle (l'ainsi-dite identité nationale); et parce que on a tendance à considérer la réalité nationale comme un horizon donné, non comme un fait historiquement relatif et changeant. Le problème est que la nation n'est pas seulement le cadre où les médias agissent, en nous faisant parler d'une presse anglaise ou allemande, d'une télévision italienne ou française. Comme l'ont démontré les recherches des années Soixante-Dix et Quatre-Vingt sur la "nationalisation culturelle" des pays d'Europe, elle est aussi (et peut être encore plus) le produit de ces médias, qui ont eu, pendant tout le cours de l'histoire contemporaine, une fonction de relais essentiel entre les structures institutionnelles et les identités sociales. L'analyse de la dynamique historique des médias nous aide à comprendre les différentes réalités nationales, et nous aide à les expliquer; elle est non seulement l'un des nombreux champs de l'histoire comparée, mais l'un des moments fondateurs d'une histoire comparée moderne. En fait, je pense que dans les deux derniers siècles nous avons vu la formation, dans les pays de l'Europe occidentale, de styles nationaux de communication qui sont les produits conjoints de choix et processus politiques, de différentes structures économiques, et aussi de choix techniques. La formation de ces styles est d'un côté un objet privilégié de l'histoire comparatiste des médias, de l'autre un cadre essentiel à toutes les autres recherches dans ce domaine.

2. Styles nationaux et géographie de la communication
L'étude, qui est très récent, de la géographie des médias peut nous aider à mieux préciser cette idée d'un style national. De l'autre côté, une analyse de la "spatialité" des médias peut être essentielle à développer la vision comparatiste en dehors de l'horizon national. Si nous regardons à l'Italie du point de vue de la presse (en particulier de la presse périodique et du livre) nous devrions parler d'une centralité de Milan pour la quasi-totalité de l'histoire nationale récente. Pour l'histoire du cinéma (à partir des années Vingt) et de la télévision (jusqu'aux années Quatre-Vingt) c'est Rome qui a eu une fonction de centre propulseur. Mais pour une bonne partie de l'histoire de l'Italie moderne, une troisième ville - Naples - a eu une importance encore majeure pour tout ce qui concerne le théâtre populaire et la chanson, les aspects essentiaux de la "culture de masse" italienne avant l'industrialisation. Si l'on considère l'importance pour l'industrie du livre de plusieurs autres centres, de Turin à Bologne, de Bari à Palerme, nous pouvons parler d'un système polycentrique, ou si l'on veut d'une division nationale du travail. La formation de ce modèle est liée au processus de formation de l'Etat, mais aussi à la particularité de la structure urbaine, où il y a une grande quantité de villes moyennes douées d'une certaine autonomie culturelle, où la capitale était jusqu'à l'unité une ville relativement petite, tandis que Naples était comparable à Londres et à Paris en termes de population. Mais ce modèle a été fondamental pour créer une identité culturelle des italiens au delà des différences énormes (économiques et culturelles) entre le nord et le sud. La fonction nationale d'un journal milanais, ou d'une chanson napolitaine (qui pourrait être considérée dans une réalité différente, une expression locale) peut être comprise seulement dans ce cadre. Cadre qui est plus semblable (en termes de structure de système, bien sûr) à la réalité américaine, elle-même polycentrique et basée sur une identité nationale par aggrégation, qu'à la réalité française où Paris a concentré progressivement tous les médias dans un centre unique, et où la fonction nationale d'un journal parisien peut être considérée "naturelle".

3. Perspectives de recherche
Les différentes géographies de la communication ne sont qu'un des aspects de ce que j'ai appelé les styles nationaux. Les chercheurs français, en particulier, nous ont aidés à comprendre la centralité, pour l'économie mais aussi pour la culture, des macro systèmes techniques chers à Alain Gras. Leurs développements, des chemins de fer à la téléphonie, ont étés différents entre les différents pays européens, en conséquence de choix militaires, politiques, technologiques, des états; de l'autre côté, la path dependency qui leur est propre a été un facteur de continuité historique, et a construit pour chaque pays des squelettes -de l'organisation politique comme de la distribution des médias- qui ont maintenant la même stabilité des barrières naturelles; ils ont fait des différents styles nationaux des structures physiques. Peut-on vraiment comparer l'évolution de la radio ou du téléphone, de l'Internet ou même de la presse (qui doit être distribuée, pas seulement produite) sans analyser ces aspects? Dans un essai, je crois avoir démontré, par exemple, que l'une des raisons de la faiblesse économique - qui est aussi une faiblesse politique - de la presse italienne (si l'on la compare avec celle française ou allemande) est due à l'inefficacité de la distribution postale en Italie, qui a obligé tous les journaux à se baser sur les recettes de vente directe et non sur les abonnements, et a réduit fortement leur autonomie économique. C'est seulement un facteur, un facteur mineur peut-être (le bas niveau d'alphabétisation est certainement plus important) mais il nous invite à considérer les interdépendances entre les médias, et entre médias et réseaux de transport, comme un élément essentiel de toute comparaison. Il est intéressant de considérer, aussi, que les styles nationaux influencent probablement plus l'accueil des innovations en matière de médias, la façon dans laquelle les nouveaux médias (ou les nouvelles utilisations) sont adoptées et adaptées, que leur introduction initiale. La dimension économique et normative, en fait, conditionne plus les processus de pénétration profonde dans la société que le premier rencontre. Une histoire comparée du type que je propose, enfin, peut être considérée comme un possible résultat d'un effort conjoint de perspectives différentes de l'étude comparatiste des médias, et en même temps comme une ressource pour tous ceux qui s'occupent de ce nouveau, et très séduisant, champs de recherches.

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Espaces médiatiques et acteurs sociaux : transversalité et synchronicité
Michel Sénécal
L’interdisciplinarité qui est à l’origine même du domaine d’études des sciences de l’information et de la communication, oblige tôt ou tard les chercheurs à s’intéresser de plus près à la perspective historique, celle-ci étant en quelque sorte devenue une dimension essentielle voire incontournable à la compréhension approfondie des phénomènes médiatiques et communicationnels qui unissent ou opposent les peuples, les nations, les cultures, tantôt sur une durée étendue, tantôt sur des segments temporels plus circonscrits.

La longue durée (temps long) implique d’emblée l’articulation en nœuds, ruptures ou continuités, de multiples segments de durée plus courte (temps court), traversée qu’il sont par un ensemble de valeurs, d’intérêts, de pratiques que les acteurs sociaux en interaction mettent de l’avant dans le développement de l’espace médiatique. Ces tensions dynamiques entre les grands acteurs sociaux que sont les États, les entreprises et les organisations constitutives de la société civile, s’inscrivent elles-mêmes dans un contexte socio-historique et géopolitique donné, aussi bien local (micro) qu’international (macro). Cette insertion spatio-temporelle peut être évaluée selon l'enracinement géographique, l’envergure ainsi que la portée des interventions et des influences des acteurs.

Longtemps, ces interventions et ces influences pouvaient être circonscrites presque uniquement à l’échelle du territoire local, puis national puisque celui-ci allait constitué la référence géopolitique propice à la définition des concepts d’identité et de souveraineté chers aux États-nations. Et il est donc compréhensible que l’histoire comparée des médias se soit ainsi particulièrement consacrée à des périodes relativement courtes mais en scrutant de manière concourante et immédiate des contextes nationaux distincts et des objets relativement pointus, tous facilement comparables. En ce sens, la synchronicité (temps court) de certains phénomènes comparés pouvait être davantage analysée que leur transversalité (temps long). Sans compter que certains temps courts ou longs qui font l’objet d’études sont plus ou moins éloignés ou reliés au présent. Cela a toutefois permis d’accumuler un patrimoine d’études et de recherches sur des contextes et des problématiques historiquement très délimités et localisés, fort utiles aux chercheurs qui voudraient se pencher cette fois sur la transversalité de ces phénomènes appliquée à de plus longues périodes et à des horizons géopolitiques plus vastes.

Si la perspective historique permet, d’une part, de suivre la progression des mouvements d’acteurs et de leurs actions, sur le temps court ou long, elle permet également de saisir comment les différentes dimensions économique, juridico-politique, technologique, éthique, culturelle, etc., conditionnent, à des degrés divers et selon les périodes données, les pratiques des acteurs dans l’espace médiatique et la société en général. Par ailleurs, il faut certainement souligner que lorsqu’il est question d’économie, de réglementation, de technologie, de culture, il est en fait question de résultats historiques, aboutissements des alliances et des confrontations entre les acteurs sociaux dans la manière de concevoir la démocratisation de l’espace médiatique qu’il soit local, national ou international.

Jusqu’à maintenant l’histoire des relations internationales étaient particulièrement développée dans les domaines de la géopolitique, des sciences politiques, et quelle discipline encore, mais peut-être à cause de l’impact actuel que la rhétorique de la globalisation a sur la manière de voir et d’analyser le monde, s’impose de plus en plus l’analyse de phénomènes qui non seulement ont des résonances dans divers contextes nationaux mais qui, de fait, les traversent tous. Il suffit à cet égard de parler de quelques réalités propres au mouvement de globalisation comme la libéralisation des marchés, la déréglementation des politiques ou la transformation de normes nationales, la marginalisation de certaines valeurs démocratiques, pour comprendre que, d’une côté, ce sont les territoires historiquement constitués et, de l’autre, les résultats historiques que sont, entre autres, les politiques et les normes nationales, qui sont carrément remis en question par la logique commerciale et financière et sa prétention à réguler le monde selon les « lois naturelles » du marché.

La déconstruction des modèles nationaux soumis aux diktats économiques et financiers internationaux (OMC, GATS, OCDE, etc.) incite en quelque sorte à scruter le passé pour comprendre la généalogie des configurations hétérogènes et distinctives de l’espace médiatique ainsi que la portée des contributions paradigmatiques des acteurs sociaux à leur constitution. Et peut-être y trouvera-t-on des arguments critiques de cette tendance globalitaire trop souvent présentée de manière fataliste ?

Il est par conséquent souhaitable de développer une compréhension globale et intégrative de la complexité des phénomènes médiatiques, basée à la fois sur une approche transversale, multidimensionnelle et trans-médiatique. D’abord, l’approche transversale tient compte de l'interaction entre les différents niveaux de réalités impliqués, tant sur le plan vertical, c’est-à-dire l’imbrication des divers théâtres d’opération (le local, le régional, le national et l'international), que sur le plan horizontal, c’est-à-dire l’interrelation entre les acteurs sociaux et entre leur champ spécifique d'activités. D’autre part, l’approche multidimensionnelle, permet de jeter un regard croisé sur les phénomènes étudiés, par la conjugaison des différentes dimensions qui les composent : économique, juridico-politique, culturel, technologique, éthique, etc.. Enfin, l’approche trans-médiatique permet de transcender les pratiques liées à des technologies médiatiques spécifiques pour en dégager les logiques (ou rationalités) respectives des acteurs dans l’appropriation des technologies médiatiques dans leur ensemble.

Une proposition épistémologique qui est certes exigeante et laborieuse mais qui, dans le contexte de la mondialisation, s’impose pour traduire la complexité des mutations profondes des réalités historiques, passées, présentes et futures.

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La Posture comparatiste
Marie Thonon, Maître de Conférences, Département Infocom. Université Paris 8

Comparer (Dictionnaire historique de la langue française. Direction Alain Rey ) est issu du latin comparare, apparier, d’où assimiler et confronter. Il signifie rapprocher des objets de nature différente pour en dégager un rapport d’égalité et examiner les rapports de ressemblance et de dissemblance entre des personnes et des choses. De ce sens, procèdent quelques emplois spéciaux en droit (1718), en sciences de la nature (Cuvier 1805 Anatomie comparée) et en littérature (comparée 1900). C’est ainsi qu’apparait le comparatisme et ce, de manière relativement récente dans l’histoire intellectuelle.Cette histoire elle-même serait à interroger, alors que, dans le contexte de la mondialisation, survient la nécessité de comparer l’histoire des pays, nations, souverainetés, états, systèmes, cultures à travers des objets spécifiques, ici, en l’occurence, les médias. Il s’agirait donc, pour le comparatiste, d’être l’entremetteur (au sens d’apparier, à savoir de faire rencontrer pour assortir et marier) impossible entre les territoires, les époques, les cultures, d’être en situation de comparer horizontalement, verticalement et transversalement soit dans une posture d’équilibre épistémologique acrobatique sans cesse au bord de la rupture.

Il nous semble que le monde actuel porte ce défi à l’analyse historique, si tant est qu’on s’accorde sur sa nécessité pour chercher le sens du présent. “Pour moi, historien des pratiques et des œuvres de l’âge moderne, entre 16è et 18è siècles, les catégories et méthodes pertinentes sont celles qui permettent de comprendre la double historicité des textes: l’historicité qui gouverne leurs conditions et lieux de production et leur relation avec l’objet qu’elles visent; et l’historicité, plus fondamentale peut-être, qui leur vient des modalités propres de leur “matérialité”, qu’elles soient écrites, orales ou électroniques”. (Roger Chartier. Revue MEI N° 10 L’Harmattan 1999) “Au défi de l’interdisciplinarité se somme celui de l’interculturalité” (Armand Mattelart MEI N° 10)
Il faudrait ici ajouter, à propos des médias, celui de l’interhistoricité qui raccorde les textes ou autres objets observés au contexte global de leur inscription historique précisément.
Étre “entre”, “parmi”, “au milieu de” voici donc la difficile position du comparatiste de l’histoire des médias, objets et phénomènes par nature cristallisateurs d’échanges qu’une approche strictement disciplinaire ou strictement nationale ne pourrait que réduire.
Dans l’état actuel des recherches qui commencent à être nombreuses dans ce champ, nous voudrions proposer de relever quelques principes sur lesquels les comparatistes pourraient s’accorder et, quelques problématiques communes sur lesquelles ils pourraient s’appuyer. Il nous semble que pour l’ensemble, il faille faire confiance aux chercheurs dans leurs pratiques et leurs confrontations.

1- Nécessité des historiens, au sens disciplinaire du terme. Les chercheurs en sciences humaines, politiques ou en communication ont besoin des historiens, de leurs savoirs et de leurs méthodes pour l’histoire des techniques, l’histoire économique, l’histoire des professions, l’histoire des usages, des administrations, des entreprises etc..

2- Nécessité d’approfondir l’histoire des médias sur un plan national pour élaborer les modèles nationaux d’inscription et de développement des médias. “Le retour au “génie du lieu” (local national) s’avère nécessaire pour donner un sens à ce processus de “globalisation” que d’aucuns d’entre -nous présentent comme une fatalité, devrait favoriser la rencontre d’un couple impossible. Pour preuve, les recherches sur la spécificité “ethnique” des “genres” ou des “modèles” télévisuels sur un marché dit global“. (Mattelart MEI N° 10)

3- Nécessité de l’attention aux échanges, dispositifs, moyens et équipements de communication et de commerce des objets, des idées et des personnes au plan international. Retrouver et rassembler les savoirs en la matière qui sont abondants mais dispersés ou oubliés, permettrait de fabriquer un socle de fondation solide à l’histoire internationale croisant celle des grands continents de référence.

Les recherches généalogiques que nous avions menées sur les équipements de communication en France, procédant là à un croisement entre les divers équipements (postes, routes, chemins de fer, télégraphe, téléphone, phonographe, photographie, cinématographe etc..) sur une problématique commune nous avaient permis de retenir plusieurs axes de réflexion.

-L’étude de la configuration institutionnelle avait mis en évidence le rôle prépondérant joué par les Grands Corps Techniques et cerné leurs rapports avec les forces politiques nationales ou locales -spécificité franco-française si puissante et si peu perceptible- (Routes et chemin de fer).

- L’étude de la configuration spatiale des équipements avait permis d’expliciter certains choix de développement en matière d’infrastructures de communication (Télégraphe, téléphone).

- L’étude de la configuration socio-culturelle qui a servi de filtre à l’émergence de techniques à large diffusion s’est avérée utile pour appréhender certains thèmes moteurs de la diffusion. (Phonographe, photographie, cinéma).

- L’étude des divers objets et supports de la communication a permis de mettre en relief la progressive dématérialisation du corps à leur profit et ainsi, permis de poser les lourdes questions de leur humanisation et de la virtualisation des relations et des identités. Ceci est un exemple de recherche au plan national (la France) où le comparatisme s’effectuait entre les équipements eux-mêmes et les approches disciplinaires convoquées.La recherche a permis ainsi de rencontrer l’international à partir d’autres bases que celles, par exemple, du progrès et donc du retard technologique qui en est le pendant. Elle a permis encore de comprendre les effets des dispositifs et interventions strictement internationaux sur le territoire national, que ce soit sur le plan du politique, du droit, de l’économie ou de la communication en comparant plusieurs modèles nationaux européens.

A ce point, il nous importe de savoir comment l’hétérogénéité des territoires et des cultures a pu, depuis déjà un siècle, composer avec l’homogénéisation internationale des formes et des contenus. Encore une fois, l’entremetteur comparatiste peut jouer son rôle entre l’histoire internationale et l’histoire nationale.

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Entre l’Etat et le marché : l’analyse comparée des médias en France et en Angleterre
Jean Chalaby, City University

La recherche comparée présente quatre types de difficultés. Il y a premièrement les difficultés d’ordre matériel, notamment la disponibilité des archives, les coûts associés au déplacement, les problèmes de langue et de traduction. Ces difficultés sont telles qu’elles pèsent souvent un poids déterminant sur le champ de la comparaison, sur le choix des objets comparés.

Le deuxième type de difficulté est d’ordre méthodologique. Ce type de difficulté est particulièrement aigu lors de l’analyse quantitative. Souvent, les statistiques ne recouvrent pas les mêmes périodes ou les mêmes statistiques ne recouvrent pas les mêmes objets. Par exemple, la comparaison des prix, des salaires, etc. est souvent difficile. Les rapports publiés par les agences internationales facilitent l’analyse des données au niveau international, mais ces rapports ne couvrent que les dernières décennies.

Troisièmement, la recherche comparée offre des problèmes d’ordre théorique. La pluspart des concepts couramment utilisés en sciences sociales ont une origine et connotation culturelles. Ainsi, en utilisant ces concepts hors du cadre national dans lequel ils ont été façonnés, on exporte par la même occasion une manière de voir propre à une culture. Les risques d’impérialisme culturel sont élevés et les difficultés théoriques de l’analyse comparée sont un peu les mêmes que ceux de l’ethnologie.

Une deuxième difficulté, sous-jacente à ce problème, est le «nationalisme méthodologique», selon l’expression d’Anthony D. Smith. Il entend par là que la pluspart des concepts présupposent l’état-nation comme forme autonome et séparée des autres état-nations. Ainsi, les concepts ne sont pas naturellement adaptés à la recherche effectuée dans un cadre international et peuvent nécessiter un travail de désenclavement. .

Quatrièmement, l’histoire comparée présente des difficultés d’ordre culturel. L’histoire comparée impose des choix au chercheur, qui n’a jamais un rapport égal à deux cultures. Il y a toujours une culture dont il ou elle se sent plus proche et une culture qu’il connaît mieux que l’autre. On peut même parfois parler d’une « culture de départ », ou la culture d’origine du chercheur, et la « culture d’arrivée », la culture étrangère à laquelle il ou elle s’intéresse. Ainsi, non seulement le rapport aux deux cultures n’est jamais identique, mais ce rapport peut facilement influencer les termes de la comparaison. Par exemple, le rapport à la culture d’arrivée est particulièrement manifest parmi les chercheurs anglo-saxons qui publient sur la société contemporaine française. Beaucoup d’entre eux sont francophiles, ce qui teinte quelque peu leurs travaux.

Ce type de difficulté apparaît également dans la recherche comparée entre la France et l’Angleterre. Le couple France-Angleterre est un couple privilégié de la recherche comparative. Ces deux pays ont été longuement comparés par Marc Bloch et François Crouzet. Mes propres recherches sur l’histoire comparée des médias se sont concentrées sur ces deux pays. Il y a plusieurs raisons pour lesquelles la comparaison historique de ces deux pays est fascinante. Premièrement, pour des raisons de géographie, de taille et d’histoire, ces deux pays sont comparables.

Deuxièmement, ces deux pays représentent deux chemins différents à travers la modernité. L’économie de marché, la concurrence, le commerce international, bref, toutes choses associées au capitalisme, se sont manifestés avec force en Angleterre depuis bientôt quatre siècles. En France, depuis Richelieu et Louis XIII, on assite plutôt à l’émergence de l’Etat comme principe organisateur de l’économie et dela société. Ainsi, comparer ces deux pays, c’est comparer les effets sur la société, l’économie et la culture des deux grands piliers de la modernité. C’est une vision quelque peu essentialiste de l’histoire, (bien ententu l’économie de marché n’est pas abstente de la France, et l’Etat n’est pas absent de l’Angleterre), mais elle explique bien des différences dans les développements politiques et économiques de ces deux pays, comme l’a montré François Crouzet. Quoiqu’il en soit, l’influence réciproque de l’Etat et l’économie de marché resort d’une manière très clair à travers l’histoire des médias et de la presse et du journalisme dans ces deux pays. (Je vous renvoie ici à mes publications, notamment « Journalism as an Anglo-American Invention », publié en 1996 dans le European Journal of Communication. Il existe une version française récemment publiée dans le Journal suisse de sociologie, 2001, vol. 27(2). J’ai également publié un article sur le rôle des patrons de presse en France, en Angleterre et aux Etats-Unis dans Media, Culture & Society, en 1997, intitulé « Press barons as a Weberian ideal-type ».) Les exemples de l’influence contrastée de l’Etat et de l’économie de marché sur la presse et les médias sont multiples.

L’Etat français offre de larges subventions à la presse; la concurrence est féroce entre journaux anglais; les revenus publicitaires des journaux anglais sont plus élevés que ceux des journaux français, les patrons de presse anglais ont joué un rôle prépondérant dans le développement de la presse et du journalisme anglais, un rôle que n’ont pas voulu, ou pas pu, jouer, les propriétaires de presse français, à quelques exceptions près. Marc Bloch a noté que le lord anglais cultivait lui-même sa terre, alors que le noble français délèguait ses responsabilités et passait son temps à la cours du roi. Le même rapport à la terre se retrouve dans les rapports aux journaux des propriétaires de presse français et anglais. Dans la deuxième moitié du 19e siècle, alors que beaucoup de propriétaires de presse anglais travaillaient de longues heures dans les salles de rédaction et s’acharnaient à améliorer leurs journaux (Northcliffe, Rothermere), les propriétaires de presse français avaient tendance à traîter leurs journaux comme des dépenses d’ordre somptuaire. Ainsi, un rapport capitaliste d’un côté et de l’autre un rapport plutôt social et politique.

Pour résumer mes travaux, les conditions économiques (et également sociales et politiques) étaient réunies en Angleterre (et aux Etats-Unis) pour l’émergence d’une nouvelle formation discursive, le journalisme. En fait, le journalisme suit la révolution industrielle.

L’émergence du champ journalistique (Pierre Bourdieu) en Angleterre vers la fin du 19e tient beaucoup aux conditions économiques et politiques qui prévalent en Angleterre durant cette période et qui sont très différentes de celles qui prévalent en France

Ainsi, comparer la France et l’Angleterre, en tout cas au 18e, 19e et 20e siècle, c’est poser la question du rôle que l’Etat et l’économie de marché ont joués dans le développement de ces deux sociétés. Il est impossible d’esquiver la question. Libre au chercheur de révéler ses préférences. François Crouzet a choisi, intitulant le livre qui rassemble ses travaux: De la supériorité de l’Angleterre sur la France.

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Presse allemande et presse française. Coups de projecteurs sur quatre siècles d’histoire
Ursula E. Koch
Ayant enseigné, en tant que germaniste, l’histoire de la presse allemande à l’Université de Paris-X-Nanterre et ensuite, dans ma fonction d’enseignant-chercheur à l’Université de Munich, l’histoire des médias en France, c’est l’approche comparatiste qui m’a de plus en plus passionnée.

J’ai orienté mes recherches comparatistes dans deux directions:
> Des études portant sur une période courte et un sujet bien circonscrit, par ex. la presse parisienne et la presse berlinoise (tous types de médias réunis) à l’époque de la révolution de 1848/49.
> Des études prolongées dans le temps, mais se limitant à un seul type de média, en l‘occurence la presse illustrée satirique ou: le dessin politico-satirique de presse. La dernière étude en date a donné lieu à une exposition „Interréseaux“ (Institut Goethe/Instituts français), exposition qui, depuis cinq ans, fait le tour de nos deux pays. Son titre: Marianne et Germania dans la caricature (1550-1999).

Passons de ces quelques considérations particulières aux observations et réflexions générales :
Depuis quelques années, en Allemagne comme en France, les études qui comparent les médias contemporains sur un plan franco-allemand, européen ou international (colloques, enquêtes collectives, travaux individuels) se multiplient. En revanche, l‘ histoire comparatiste des médias (disons jusqu’en 1944/45) fait toujours figure de parent pauvre, même dans certains Centres de recherches sur l’histoire comparée européenne (par exemple à l’Universite libre de Berlin). Ceci est d’autant plus regrettable, qu’on ne saurait comprendre „la culture médiatique“ d’un pays donné sans se référer à son passé.

Et voici, quelques minutes, quelques „coups de projecteurs“ sur l’histoire de la presse allemande et française. En tout premier lieu, j’insisterai sur deux données de base qui, à mon sens, expliquent le fait que – jusqu’à nos jours – les différences prévalent sur les similitudes. Rappelons que le Saint-Empire, au début du XVIIe siècle le berceau de la presse périodique, est caractérisé par un inimaginable morcellement politique et d’un clivage confessionnel. La France – elle – était depuis Louis XIV un royaume uni et, depuis 1789, une nation indivisible. Sa capitale, Paris, definie jadis par Goethe „capitale du monde“, est en ce début du XXI