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01 - Interdits. Tabous, transgressions, censures

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Thèses de doctorat

Le Temps des médias n°1, automne 2003, p.224-231.

Françoise Daumale, La presse économique en langue française au xviiie siècle (1751-1776) , thèse de doctorat en histoire moderne, sous la direction de Jochen Hoock, Université de Paris VII – Denis Diderot, 2002, 412 pages (+ annexes)

Cette thèse est fondée sur le dépouillement systématique de sept journaux économiques tout au long des 25 années séparant la fondation du premier d'entre eux en 1751 – le Journal oeconomique – de l'arrivée de nouveaux débats avec les publications des deux grands ouvrages d'Adam Smith et de l'abbé de Condillac en 1776.

Le journal est déjà un média suffisamment important pour que les économistes du siècle des Lumières se soient efforcés d'en faire un moyen pour promouvoir leurs idées jusqu'aux plus hauts sommets de l'État, mais aussi dans le public le plus large possible. Il s'agissait pour eux, non seulement de faire savoir – donner des informations, répandre des connaissances –, mais aussi de faire croire à la justesse de leurs idées – c'est le propre de toute propagande –, au-delà des cercles plus ou moins étroits déjà initiés. Leurs différentes écoles sont de véritables « groupes de pression », notamment la « science du commerce » de Vincent de Gournay et la « science nouvelle de l'économie politique » de Quesnay. Pour rendre compte de tous ces débats, Françoise Daumale a dépouillé complètement sept titres : le Journal oeconomique (1751-1772), le Nouvelliste oeconomique et littéraire (1754-1761), le Journal de commerce (1759-1762), la Gazette de commerce, agriculture, etc. (1763-1783) et le Journal d'agriculture (1765-1783), enfin les Éphémérides du citoyen (1765 / 1767-1772) et les Nouvelles Éphémérides économiques (1775-1776).

L'exposé voit se succéder trois parties. D'abord vient la présentation des journaux du corpus : fondateurs et circonstances de lancement, format et périodicité, tarifs d'abonnement, morphologie et évolution du contenu. La deuxième partie est tout entière consacrée à deux titres seulement – le Journal oeconomique et la Gazette de commerce, agriculture, etc. – du fait de leur longue durée. À partir de la notion d'un public d'abonnés, sont étudiés les réseaux de correspondants qui viennent nourrir le contenu des deux journaux : si la Gazette bénéficie d'un grand nombre de correspondants, le Journal oeconomique en a fort peu. Poursuivant la comparaison, la troisième partie de la thèse a l'ambition de présenter la « stratégie rédactionnelle » du Journal oeconomique et de la même Gazette. Les deux titres sont souvent cités, les citations, toujours bien choisies, suffisamment longues pour être significatives.

Gilles Feyel

Jean-Pierre Bacot, Quatre générations de presse illustrée généraliste au xixe siècle, de l'extension des connaissances utiles à la construction d'un nationalisme populaire , thèse de doctorat en sciences de l'information et de la communication, sous la direction de Michael Palmer, Université de Paris III-Sorbonne nouvelle, 2003, 390 pages

Intitulée « Quatre générations de presse illustrée généraliste au xixe siècle », la thèse – ventilée en cinq parties – ouvre par un plaidoyer : « pour une histoire de la presse illustrée généraliste » suivie d'une « mise en perspective et antécédents », avant de consacrer l'essentiel du propos à l'analyse des « quatre générations » retenues. Celle de 1832, sous-titrée « la gravure démultiplie les “connaissances utiles†», et celle de 1842 : « l'irruption de l'actualité illustrée », ouvrent le bal ; la tension entre useful knowledge et « actualité » est ici centrale ; l'influence de Londres (et d'Édimbourg) reconnue. Les deux autres générations – d'abord « 1862 : l'actualité illustrée vient au peuple » ; ensuite 1881 : « les suppléments des quotidiens », le Petit Journal et le Petit Parisien, notamment, mais aussi ceux des quotidiens régionaux – sont davantage axés sur l'élargissement du lectorat, de ceux à qui « on donne à voir », pour un prix modique, une représentation des leitmotivs de l'Actualité d'alors – qu'il s'agisse de faits-divers ou, plus encore, de chefs d'état et de l'agenda diplomatique d'une France quelque peu idéalisée. Plus largement, le jeu complexe d'influences générationnelles, parfois en décalage selon le pays considéré, est souligné.

Jean-Pierre Bacot s'attarde sur le croisement entre images d'une géopolitique française en évolution, et l'action d'une presse illustrée qui distille, à sa manière, un discours patriote, non sans relents de nationalisme. Accompagnée de nombreux tableaux et de seize illustrations couleurs, ainsi que d'un rappel chronologique « 1832-1890 », la thèse fait œuvre d'historien défrichant des chemins souvent délaissés, et cela dans plusieurs pays européens, dans des fonds d'archives parfois méconnus, mais aussi œuvre de communicologue aux prises avec le phénomène que Jean-Pierre Bacot qualifie de « post-réception ». En effet, comme il l'avait déjà fait lors de communications à divers colloques, J.-P. Bacot cerne certains éléments du processus de l'exploitation « après coup » d'un fonds iconographique réapproprié hors contexte. Si cette partie du propos reste encore à développer, tous conviendraient qu'est ainsi posée une question qui préoccupe bien des historiens des médias. Le ton engagé de certains passages de la thèse résulte de la frustration qu'éprouve le chercheur face à la méconnaissance de la richesse de son objet.

Michael Palmer

Laurence Labardens-Corroy, Prise de parole des lycéens et des étudiants au xixe siècle : émergence d'une presse spécifique , thèse de doctorat en sciences de l'information et de la communication, sous la direction de Jacques Gonnet, Université de Paris III-Sorbonne nouvelle, 2003, 395 pages

Annoncée comme la première thèse consacrée à l'émergence de la presse lycéenne et étudiante, l'ouvrage s'alimente du dépouillement de fonds à la Bibliothèque nationale de France et d'interrogations nourries par les fonds de la presse lycéenne conservés au CLEMI (Centre de liaison de l'éducation et des moyens d'information ; directeur Jacques Gonnet). Placés dans le contexte de l'évolution de la scolarité au xixe siècle (survol un peu rapide, notent certains), les journaux étudiants que scrute L. Labardens-Corroy sont définis ainsi : les feuilles écrites par des étudiants ou des collégiens, adressées en priorité à leurs condisciples. Après les avoir dénichées – mot employé presque dans sons sens littéral – elle identifie les traits saillants (périodicité, durée de vie, pagination…), décortique les professions de foi ou programmes proclamés dans le premier numéro, et convoque le logiciel lexicométrique Lexico 3 pour repérer les récurrences lexicales, indices des motivations de ces jeunes journalistes. Dans une logique de défricheuse plutôt que de conservatrice, elle se soucie moins d'une présentation monographique et morphologique de ces périodiques « sauvés de l'oubli » (malgré des annexes qui en présentent un échantillon) que de cette prise de parole publique, grâce à leur intermédiaire, d'une génération ou tranche d'âge autrement minorisée. Le titre le plus ancien, identifié par ses soins, serait Les Cancans du Quartier latin, périodique lancé en 1837, qui dura onze numéros. Avec la loi de 1881 sur la liberté de la presse, les fonds disponibles indiquent une prolifération de titres étudiants et lycéens, avec parfois, une forme d'institutionnalisation qui n'est pas au goût de tous les jeunes. Le mode de vie bourgeois y est régulièrement conspué ; la grande presse se montre souvent condescendante envers ces jeunes journalistes ; et ce ne serait que lors des clivages nés de, ou attisés par l'Affaire Dreyfus, que Dreyfusards et anti-Dreyfusards embrigadèrent les « journaux des jeunes ». « Le rapport au politique » toutefois, n'est pas l'axe central de cette thèse ; en l'absence de sources fiables ou vérifiables (un journal évoque un tirage de 3 000 exemplaires ( ?) ), L. Labardens-Corroy a surtout à cœur de montrer comment cette prise de parole des lycéens et des étudiants, parmi lesquels figurent aussi bien des « pauvres » ou des impécunieux que des bourgeois, témoigne de la fracture, de la confrontation avec leurs aînés, ces parents et autres « adultes ». Le refoulé de ces jeunes mâles s'exprime surtout dans les représentations fantasmées de la femme.

Michael Palmer

Andreas Laska, Presse et propagande allemandes en France occupée : des Moniteurs officiels (1870-1871) à la Gazette des Ardennes (1914-1918) et à la Pariser Zeitung (1940-1944) , thèse de doctorat en sciences de l'information et de la communication, sous la co-direction de Pierre Albert et Ursula E. Koch, Université de Paris II – Panthéon-Assas, 2003, 336 pages (+ annexes)

Pendant chacun des trois derniers conflits armés entre la France et l'Allemagne, une partie du territoire français a été occupée par des troupes d'Outre-Rhin. Comment, lors de ces trois occupations successives du sol français – 1870-1871, 1914-1918 et 1940-1944 – les Prussiens puis les Allemands ont-ils exercé une politique de presse « répressive et active », quelles informations et quelle propagande ont-ils voulu diffuser, par quel moyen de presse, avec quels journalistes, vers quels publics ? D'une période à l'autre, saisit-on des évolutions des organisations, des messages de propagande ? La thèse est fondée sur le dépouillement des journaux publiés par l'Occupant en langue française, bien conservés dans les bibliothèques publiques françaises : les Moniteurs officiels en 1870-1871, la Gazette des Ardennes en 1914-1918 et le quotidien bilingue Pariser Zeitung en 1941-1944. Les sources d'archives sont très éparpillées, et l'auteur est allé un peu partout en Allemagne et en France pour les consulter. Les mémoires des contemporains ont été sollicités, tout en sachant qu'il fallait les manier avec précaution.

La thèse est construite en trois parties, couvrant chacune l'une des périodes d'occupation, toutes découpées de la même manière : après un bref aperçu du contexte historique général et médiatique, ainsi qu'un sous-chapitre sur l'administration du territoire occupé, sont décrits les moyens de la propagande allemande, et plus particulièrement la politique de presse. Suit la présentation des journaux : administration, édition, impression. Viennent ensuite la rédaction, le tirage, la diffusion, le lectorat visé. Les chapitres suivants décrivent physiquement le journal – titre, format, maquette, rubriques, publicité. Arrive enfin une analyse de contenu menée à partir d'un questionnement toujours semblable fondé sur les « événements clés de l'époque », les « questions d'idéologie », les « relations franco-allemandes ». En fin de thèse, une conclusion générale vient donner bien tardivement au lecteur toute une série de réflexions comparatives, qu'il avait pu lui-même parfois formuler en cours de lecture, ou bien qu'on lui avait incidemment suggérées.

Même si l'on peut critiquer ce plan si répétitif et peu imaginatif, cette thèse est importante, parce que c'est la première à traiter un tel sujet, avec une si grande ampleur. Elle est une « base de données » qui sera souvent consultée dans l'avenir.

Gilles Feyel

Jean-Pierre Célérier, La radio à Toulouse (1925-1945). La puissance du groupe Trémoulet , thèse de doctorat d'histoire sous la direction de Rémy Cazals, Université de Toulouse II-Le Mirail, 2002, 627 pages

Encore trop rares sont les thèses sur l'histoire de la radio, à plus forte raison si elles ont pour cadre la province. Le grand mérite de l'auteur est précisément d'attirer l'attention sur une phase capitale du développement radiophonique – les débuts, des années 1920 à la Libération –, en prenant pour exemple le cas de la puissante Radio-Toulouse. Réunir une documentation pour mener à bien cet important travail n'était pas chose aisée. Célérier a su tirer profit des matériaux disponibles dans les différents centres d'archives, mais aussi débusquer des sources privées, utiles notamment pour comprendre les conditions d'émergence de la chaîne de Trémoulet.

L'originalité des ondes françaises, à l'origine, est fondée sur le double secteur, public et privé. Radio-Toulouse est très caractéristique de cette situation : non seulement elle survit à la loi de 1928, qui entraîne la cession de nombreuses licences de chaînes provinciales, mais elle se renforce au cours des années 1930, jusqu'à devenir un véritable groupe de pression. Célérier montre clairement combien la province constitua le moteur de la diffusion radiophonique en France, mais, surtout, comment le patron de la chaîne toulousaine, Jean Trémoulet, bâtit un groupe si solide qu'il accéda bientôt au premier rang des réseaux nationaux.

L'auteur opte pour un découpage chronologique tout à fait justifié, même si la coupure de 1930, peu convaincante, pousse à une approche trop institutionnelle de Radio-Toulouse ; il est vrai qu'il s'attache à l'évolution du « groupe ». Débordant les frontières toulousaines, ce dernier rayonne notamment sur le Gard (Radio-Nîmes) et le Lot-et-Garonne (Radio-Agen). Le bras de fer que Trémoulet livre au secteur étatique, représenté par Toulouse-Pyrénées, et qu'il gagne finalement, est bien analysé par Célérier et constitue un point fort de sa thèse. Malgré tout, l'approche économique et financière, avec laquelle l'auteur ne semble guère à l'aise, demeure insuffisamment consolidée.

Si la personnalité de Trémoulet est assez bien définie, on s'étonne du peu de place réservée dans la démonstration à son associé, Kierzkowski. Pourquoi le premier s'applique-t-il à garder le second dans son sillage, durant toute cette aventure, si son rôle est accessoire ? D'une manière générale, la place accordée aux relations sociales ou aux hommes eux-mêmes paraît singulièrement réduite. On aimerait en savoir davantage sur les amitiés – politiques notamment – cultivées par l'habile Trémoulet, les réseaux qu'il compose, les solidarités dont il bénéficie dans son ascension. On pense, à ce propos, à l'aide fournie par Trémoulet à Laval pour conquérir Radio-Lyon. Le patron de la radio toulousaine n'a pas affaire à un ingrat : Laval, au pouvoir, se montre généreux pour celui qui a si efficacement contribué à enrichir son empire de presse. Par ailleurs, la place réservée aux animateurs de la chaîne (à commencer par le pittoresque speaker, Jean Roy, vedette du micro) comme aux contenus déçoit quelque peu.

Mais la partie la moins convaincante reste sans doute la dernière, qui relie le début de la guerre à la fin de l'Occupation. On regrettera d'abord une certaine timidité de l'auteur à admettre que Radio-Toulouse participa activement à la collaboration ; ses précautions intellectuelles l'honorent, mais les éléments qu'il fournit ne laissent guère de doutes là -dessus. Ensuite, on s'étonne que la démonstration s'arrête brutalement avec la Libération, laissant de côté la question fondamentale de l'Épuration : l'exploitation des dossiers de justice, aurait sans doute éclairé bien des aspects trop vite évoqués ici.

Néanmoins, l'étude de Célérier est précieuse et comble une importante lacune historiographique. Elle devra être consultée par tout chercheur s'intéressant aux médias dans la France de l'entre-deux-guerres.

Christian Delporte

Claire Blandin, Le Figaro littéraire (1946-1971). Vie et mort d'un hebdomadaire politique et littéraire , thèse de doctorat d'histoire, sous la direction de Jean-François Sirinelli, Institut d'études politiques de Paris, 2002, 866 pages (+ sources, bibliographie, annexes)

L'histoire de l'intelligentsia de la France d'après-guerre ne se limite ni à l'emprise communiste ni au magistère des Lettres françaises. Le cas du Figaro littéraire est, à cet égard, tout à fait édifiant. Le patron du Figaro quotidien, Pierre Brisson, épaulé par un résistant authentique et respecté, Maurice Noà« l, crée, en 1946, un précieux instrument d'expression pour tous les intellectuels de droite qui refusent Vichy comme Moscou. Le Littéraire accompagne, ainsi, un demi-siècle de combat politique et de mutations culturelles, avant de disparaître en 1971, faute d'avoir réussi sa transformation.

Ce journal est d'abord celui de Brisson. Il l'a voulu et y règne en maître jusqu'à sa mort (1964). Aux pires moments, les caisses pleines du Figaro renflouent les tiroirs vides du Littéraire. À l'origine, l'hebdomadaire vit un peu dans la tradition du premier xixe siècle : une rédaction fantomatique, un directeur tout-puissant, un rédacteur en chef, simple « assistant » du précédent, et un épais carnet d'adresses. Brisson passe commande. Et, pourtant, grâce au talent de ses collaborateurs (Mauriac), l'hebdomadaire se distingue, notamment lorsqu'il prend position pour fustiger les excès de l'épuration ou dénoncer sans relâche le totalitarisme soviétique.

Mais Le Figaro littéraire ne se réduit pas à un engagement politique. Divers, il sait s'adapter aux goûts d'un public cultivé, ce qui explique peut-être son succès au seuil des années 1950. Avant tout littéraire, au sens où il laisse peu de place à l'art ou la musique, le cinéma ou le théâtre, il aime s'amuser avec la culture, divertir le lecteur, se faisant même le spécialiste des « jeux culturels » autour de la langue française.

Claire Blandin montre aussi comment un journal meurt, faute d'avoir fait les bons choix stratégiques. En 1961, les ventes s'essoufflent ; à vrai dire, toute la presse littéraire vit une période difficile. Brisson décide alors, sondage à l'appui, de moderniser et de professionnaliser le journal, avec un modèle en tête : L'Express. Le marché aurait-il raison de la presse littéraire ? Nouveau rédacteur en chef, Michel Droit s'applique à transformer le vieux titre en sémillant newsmagazine. La culture n'est plus au cœur ; l'actualité générale fixe la ligne éditoriale. Le lectorat, désorienté, pleure son cher Littéraire, et la nouvelle rédaction ne parvient pas à offrir une information différente ou complémentaire à celle du Figaro. Les déficits se creusent et la froide règle comptable conduit le quotidien à absorber l'hebdomadaire.

Parmi les grands mérites de l'auteur, on retiendra son souci constant de ne pas limiter son étude à une analyse de contenu. Vivant, fondé sur une documentation variée, l'ouvrage montre toutes les réalités du journal, une entreprise, des hommes, des pratiques, des sociabilités, ne négligeant aucune étape du processus de l'information et n'oubliant jamais qu'il s'adresse avant tout à des lecteurs.

Christian Delporte

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Theses-de-doctorat.html

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