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Ouvrages de référence

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COMBEAU-MARI Evelyne (dir), Sport et presse (XIXème-XXème siècles), Bibliothèque Universitaire Francophone, 2007.

L’’historienne Évelyne Combeau-Mari vient de diriger aux éditions Le Publieur un important ouvrage consacré aux relations de la presse et du sport en France (XIXe-XXe siècles).
Il faut tout de suite reconnaître à l’auteure le mérite d’avoir contribué à défricher un pan relativement méconnu de l’histoire de la presse et de l’histoire du sport en impulsant cette réflexion collective sur un thème qui, en France, est longtemps resté en marge des préoccupations et territoires de l’historien. Il existe certes quelques ouvrages consacrés au journalisme sportif, composés notamment par ceux-là même qui ont été, à un moment donné, au cœur du fonctionnement de ce secteur d’activité. Toutefois, ces travaux parfois forts érudits, souvent centrés sur des trajectoires individuelles et non sur les enjeux et débats qui ont contribué à façonner réellement l’objet « sport-presse », ne se sont guère souciés d’échapper aux tentations corporatistes plus classiques de la mémoire retrouvée. Le regard porté sur le thème du sport par les spécialistes de l’histoire de la presse n’a quant à lui fourni jusqu’ici que des constats de portée générale. Restait donc à aborder plus spécifiquement, à partir d’un projet de connaissance propre à l’historien, les dynamiques à l’œuvre dans l’élaboration des relations complexes qui s’établissent entre le sport et la presse au détour des XIXe-XXe siècles. Ces liens quasi « fusionnels » appelaient en effet à interroger la construction d’un champ professionnel, la structuration de ses réseaux, les enjeux culturels, économiques, sociaux, politiques, identitaires, qui marquent simultanément l’invention de la presse sportive, la naissance de ses lectorats, la configuration de ses marchés ; à questionner les positionnements et les stratégies des acteurs (financeurs, reporters, sportifs, etc.) ; à scruter les imaginaires des lecteurs, etc.
On notera que l’initiative pionnière d’Évelyne Combeau-Mari est d’autant plus intéressante que l’actualité scientifique n’a cessé de rappeler depuis peu qu’il y avait là, manifestement, un beau terrain d’investigation. Parallèlement à l’éclosion de ce premier regard, les relations complexes entre l’univers des médias et le sport ont ainsi focalisé l’attention d’autres chercheurs comme peuvent en témoigner des projets qui arrivent aujourd’hui à maturité. En particulier ceux de P. Tétart et S. Villaret, consacrés au développement de la presse sportive régionale avant 1914 ou ceux de P. Clastres et C. Méadel qui dirigent un numéro spécial de la revue d’histoire Le Temps des médias consacré aux relations croisées entre champ sportif et champ journalistique. Dans une même dynamique on retiendra que les prochains Carrefours d’histoire du sport organisés à Grenoble en 2008 ont accompagné le mouvement en choisissant de travailler sur la thématique « Sports et médias XIXe-XXe siècles ». Les perspectives historiographiques de l’ouvrage Sport et presse en France (XIXe-XXe siècles) sont donc à re-situer dans un contexte scientifique devenu plus sensible à un thème dont il faut aussi souligner combien il représente en lui-même un bel espace de questionnements et de réflexions croisées pour l’histoire culturelle, l’histoire sociale et l’histoire politique. Le livre rassemble 23 contributions et se présente sous la forme d’un fort volume de 431 pages, agréablement composé, bien que l’on puisse regretter l’absence totale d’illustrations (lesquelles auraient pu trouver avantageusement place au sein d’un cahier central).
L’introduction générale (É. Combeau-Mari) est l’occasion de présenter sobrement et clairement la problématique centrale du livre. Celle-ci questionne les processus culturels, économiques, techniques, sociaux, qui, dès le milieu du XIXe siècle, marquent l’intégration graduelle du « fait sportif » à la presse alors que l’enracinement politique traditionnel du journalisme français cède progressivement le pas au développement d’une offre d’information davantage centrée sur la petite actualité, les divertissements et le sport. L’accent est mis sur les convergences culturelles et économiques, les innovations techniques et l’entrelacement des intérêts financiers qui contribuent à inscrire les développements conjoints du sport, de la presse à grand tirage, de l’industrie et de la mobilité (cycle, automobile) au cœur de la modernité culturelle et sociale de la IIIe République, alors même que se profile dans cet élan technologique et médiatique nourri par l’exploit et le spectacle sportifs, l’émergence d’une véritable culture de masse.
Les principaux axes de la réflexion sont ensuite esquissés : mécanismes de diffusion et médiatisation de la culture sportive ; liens, réseaux et articulations entre les espaces de la presse, du sport, de l’industrie ; concurrences et marchés ; traitement du sport dans la presse généraliste et segmentation de la presse sportive ; acteurs, défis et enjeux ; etc. Autant de manifestations de « la fusion sport et presse » qui conduisent à « sceller » l’objet d’étude (p. 8).
Le projet porté par É. Combeau-Mari est ambitieux puisque, loin de se contenter de revenir vers les espaces les plus évidents de cette interaction sport-presse que matérialise l’essor des « grands » (L’Auto, L’Équipe), l’ouvrage « se fixe comme objectif d’élargir le corpus des journaux, d’approfondir les études de cas et de multiplier les angles d’observation ». Il s’agit également d’appréhender les relations du sport à la presse et de la presse au sport en « replaçant la presse écrite dans le fonctionnement d’une structure organisée », en évaluant les effets de médiation et de configurations inhérents à la diffusion de la culture sportive et aux enjeux (culturels, politiques, sociaux, économiques, professionnels et corporatistes) que suppose cette diffusion au moment où les journaux apparaissent non plus seulement comme les rapporteurs du spectacle sportif mais bien comme des partenaires privilégiés dans le champ des pratiques physiques et sportives.
Le corps de l’ouvrage se compose de six sections qui permettent d’approfondir ces questionnements en privilégiant des perspectives originales.
Un premier groupe d’articles s’intéresse ainsi à la place et au rôle des « fondateurs » (L’Auto et L’Équipe) dans la diffusion de la culture sportive ainsi qu’aux liens et réseaux qui régissent l’ordonnancement d’un nouvel espace d’information. Cet ensemble questionne les rapports ambigus des grands quotidiens sportifs à la publicité et la nature même de l’information sportive ainsi délivrée (T. Jobert) ; il interroge les liens privilégiés que ces journaux entretiennent avec certains secteurs sportifs privilégiés comme le rugby (G. Montérémal) ; il éclaire le positionnement de cette presse souvent pro-fédérale vis-à-vis de la jeunesse et des réseaux sportifs scolaires et affinitaires (N. Sévilla) ; il permet enfin de revenir vers le statut et la trajectoire de ceux qui, journalistes et/ou « écrivains » sportifs ont constitué les forces vives de ces organes à travers le destin emblématique de l’homme de plume Antoine Blondin (R. Cooke et P. Dine).
Une seconde section, privilégiant les regards portés sur la genèse et le développement de la presse sportive dans les colonies, propose une lecture stimulante des rapports que les sociétés colonisées ont pu entretenir avec le sport, les représentations de la modernité et la construction ou l’expression des identités (culture, pratiques, icônes et champions, etc.). En passant de l’expression journalistique d’une domination à la construction d’un commentaire sportif original parfois militant, cette médiatisation locale du sport dans un contexte de colonisation/décolonisation, marquée par le souci de l’accès à la modernité qu’incarne le destin du champion sportif (J. Dumont), contribue à renforcer les processus de structuration et de maturation des identités (Y. Leloup) non sans que ne perdurent certaines ambiguïtés quant à la portée émancipatrices des modèles et imaginaires relayés par la presse sportives locales – ce qui interroge, précisément, la « modernité sportive » – comme le montre la question du genre (D. Voituret).
Une troisième section (« Écrire le sport au féminin ») prolonge habilement cette réflexion sur le genre en questionnant la place du sport dans le débat féministe en France au travers des sensibilités sportives que véhicule le quotidien La Fronde (V. Boulain) ou de l’étude de « la sportive comme nouvelle figure de l’émancipation » (C. Ottogalli-Mazzacavallo). Cette heureuse juxtaposition des articles permet notamment de comprendre la construction du lien entre sport et féminité dans la presse féministe comme un processus à double entrée : la revendication sociale « émancipatrice » s’adossant aussi à l’émergence d’une nouvelle « cible » commerciale : la femme. La figure de la « pin-up », examinée à partir des cas de sportives posant dans la presse sportive des années cinquante vient compléter cette lecture. Comme le montre S. Jamain, l’image de la jolie sportive réifiée par le journal L’Équipe révèle les enjeux structurant les imaginaires d’un lectorat essentiellement masculin qui puise dans cette vision rassurante de la sportive sensuelle et « objet frivole » de quoi alimenter ses propres convictions en matière de « partage du monde », plus particulièrement sans doute lorsque la charge symbolique de titres tels que « Elle a préféré les joies du foyer » renforce cette construction culturelle d’une vision/division sexuée de l’espace social dans la France conservatrice des années 1950.
Une quatrième section s’intéresse au traitement du sport dans la presse affinitaire. Sont ainsi examinés les cas de la presse sportive en entreprise à partir des journaux Peugeot – 1918 à nos jours – (A. Mourat), la presse illustrée de jeunesse au tournant des XIXe-XXe siècles (D. Jallat), le journal de l’UGSEL – 1946-1950 – (F. Hochepied). L’ensemble contribue globalement à montrer le poids du message médiatique et la part des enjeux idéologiques attachés à l’utilisation de la thématique sportive dans la presse. Les situations répertoriées et analysées par les auteurs relèvent autant de l’entreprise de communication chez Peugeot, que de la fabrique des imaginaires et de « l’entreprise de persuasion » relative aux thèmes dominants du moment (colonialisme, patriotisme et nationalisme, valorisation des institutions : l’armée, l’école, etc.) dans le cas de la « presse de jeunesse ». Ils peuvent également se définir comme le montre le cas du journal de l’UGSEL au regard du projet éducatif qu’il s’agit de défendre au fil des éditoriaux : projet d’éducation intégrale qui marque l’après-guerre et pour lequel le thème sportif constitue un moyen premier. Une cinquième section revient vers « les écritures de l’événement sportif ». Le cas de la presse écrite et du développement d’une culture sportive dans la ville de Vichy (1875-1914) est examiné par F. Dutheil. Les idéologies véhiculées par deux « grands » de la presse généraliste, Le Figaro et L’Humanité (1945-1952) sont examinées par M. Attali et T. Chapron ; É. Combeau-Mari revient quant à elle vers une « Lecture des jeux de la Communauté au prisme de la presse nationale française (1960) » avant que Pascal Charroin ne s’attache à étudier le cas du décès de Simpson, en 1967, au travers d’une « approche comparée du traitement de l’événement par la presse écrite ». Au-delà de la variété des thèmes, l’ensemble de ces « lectures » trouve sans doute son homogénéité et sa cohérence dans l’éclairage de l’instrumentalisation plus ou moins marquée mais néanmoins récurrente du message médiatique. Promotion des attributs d’une ville d’eau, engagement idéologique et politique des « vecteurs d’opinion publique » au service de passions partisanes ou reprise des problématiques idéologiques, identitaires et politiques du post-colonialisme dans des positionnements tranchés (apolitisme/anti-colonialisme), outil et simultanément témoignage d’une forme de reconfiguration du champ journalistique à l’occasion des prises de position des acteurs du sport et de la presse face au dopage : tout confirme ici (quoique le lien ne soit pas établi formellement) l’importance du rôle pris par la thématique sportive dans la presse (presse sportive ou rubriques sportives de la presse généraliste) depuis la fin du dix-neuvième siècle, comme espace sensible de représentations et catalyseur des émotions dans la fabrique des imaginaires.
Une sixième et dernière section tente d’analyser les enjeux liés à « l’émergence d’une presse sportive spécialisée ». Avec des éclairages consacrés à la naissance de la presse cycliste entre 1869 et 1904 (A. Poyer), aux dynamiques et effets de réseaux à l’œuvre au cœur d’une presse sportive qui s’ouvre au football-rugby (J. Vincent), à l’émergence d’organes spécialisés comme le montrent les cas de la spéléologie (P.-O. Shut), de la plongée sous-marine (V. Mascret), de la course à pied (E. Lacroix). C’est au fond toute la problématique de la segmentation d’un marché qui est ici examinée au fur et à mesure que le sport lui-même tend à devenir un phénomène culturel et social puissant, s’adressant à des publics de plus en plus variés ; au fur et à mesure, également, que deviennent plus évidentes les luttes pour la conquête des formes de légitimité et les concurrences liées aux enjeux économiques. On l’aura compris, l’ouvrage très complet dirigé par É. Combeau-Mari est un ouvrage de grande qualité avec lequel il faudra désormais compter pour approcher dans des perspectives historiques et sociales la construction des liens privilégiés entre sport et presse. Mais il faut, au-delà du grand intérêt et du réel plaisir que nous avons pris à la lecture du livre, en souligner aussi quelques faiblesses.
L’entreprise qui consiste à rassembler des contributions, des études de cas, pour élaborer l’architecture idéale d’un projet n’est guère chose aisée, comme le remarque fort justement l’auteure en introduction. Et l’ouvrage souffre parfois de rapprochements thématiques un tant soit peu artificiels ; effet qu’accentue de loin en loin l’inégale qualité des contributions. Le terme de « presse » n’a guère fait l’objet d’un réel travail d’encadrement en matière de définition(s). De fait, le problème est bien de croiser au fil d’analyses qui ont toutes leur légitimité propre, des études consacrées aux journaux et d’autres à la littérature d’enfance et de jeunesse. De la même manière, aucun effort n’est réellement fait pour sérier initialement, définir le champ d’application, les enjeux (concurrences, diffusion, etc.) et finalement distinguer entre ce qui relève de la grande presse (notamment parisienne) et de la presse locale, régionale et/ou coloniale. Or les logiques éditoriales, culturelles, commerciales, sociales, ne sont pas comparables. Reste qu’on a pris soin de présenter le travail comme une ébauche qui esquisse une mise en perspective de cas, une mosaïque, qui a sa richesse mais demande sans doute encore à construire les outils autorisant de réelles lectures transversales et/ou comparatives. On regrettera enfin le manque de synthèse ou de conclusion générale qui aurait pu permettre que soient envisagés les acquis de la recherche et les perspectives de prolongements possibles.
Ne boudons pas cependant notre plaisir à lire un livre intelligent, puissant, novateur dans ses questionnements et son objet, un livre qui témoigne aussi de la vitalité d’une équipe (le CRESOI / Université de la Réunion) et plus largement du dynamisme de la recherche scientifique dans le champ de l’histoire du sport.

Recension de Luc Robène
Staps, n°70, 2008/1, p. 113-125.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Sport-et-presse-XIXeme-XXeme.html

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