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01 - Interdits. Tabous, transgressions, censures

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Michael Palmer

« Shocking – you can’t publish that ! » De quelques mots sensibles, vus/lus/entendus en traversant la Manche

Le Temps des médias n°1, automne 2003, p.139-147.

Il arrive qu’un mot acquière une charge telle que l’employer, c’est risquer sa vie. Dans la langue anglaise, les mots censorship, taboos, gags, bans résonnent comme autant de cris de guerre de journalistes, d’écrivains, d’intellectuels. Ici, nous revisitons les enjeux que charrient ces vocables, dans des contextes sociaux divers, et dans des salles de rédaction à des moments différents. Autrefois, ailleurs, écrire le nom « Dieu », c’était s’exposer aux pires interdits. englishflag

Censure : le mot provoque l'effroi des intellectuels, des « auteurs », de tous ceux qui – bien avant qu'on ne parle, à la suite de l'Espace public de Jürgen Habermas (1962), de « l'usage public de la raison » – militent contre le contrôle de l'expression exercé au nom du seul respect des autorités, spirituelles et temporelles, garantes de « l'ordre » ; il jaillit spontanément dès que l'auteur subodore que sa création, son apport au débat, sont « interdits » pour des motifs autres que ceux du seul traitement « technique », professionnel, de la « copie » proposée. Le titre d'une revue de langue anglaise, Index on Censorship, capte à la fois la notion de la mise à l'index, héritage du contrôle des publications tenues pour subversives par les autorités ecclésiastiques, et celle du relevé systématique du non-respect des droits de la liberté d'expression. Si intellectuels et auteurs se confondent, de nombreuses associations défendent la liberté d'action et d'expression des seuls journalistes ; Reporters sans frontières, en France, reprend le flambeau défendu ailleurs par des associations où les mots Liberté/Freedom, voire Protection, reviennent comme des leitmotivs (Freedom Forum, Committee for the Protection of Journalists, Plume d'or de la Liberté, etc.). Le 6 mars 2003, à Paris, c'est peut-être bien le dessin de Plantu qui se révèle une retombée la plus délicate de la mise en cause de la direction du journal Le Monde, où l'on voit la souris-fétiche qui l'incarne… bâillonnée.

« Censorship »

En anglais, les acceptions du terme « censure » (censorship) ne renvoient pas en tout point aux perceptions courantes dans la culture française et latine – si ce n'est parce que la question de la liberté de conscience religieuse fut reconnue en quelque sorte, plus « tôt » dans les pays de culture protestante que dans les pays de l'Europe chrétienne, marquée davantage par l'autorité morale et spirituelle de Rome et du Souverain Pontife et par celle des monarchies se réclamant du « droit divin ». Sanctions ecclésiastiques privant les fidèles de biens spirituels, les censures comportaient la suspense, l'interdit (qui suspend le service du culte) et l'excommunication. Dès avant la Réforme, pouvoir accéder directement à la Bible, aux écrits saints, et – de surcroît – pouvoir les lire en langue vernaculaire, sans l'intermédiaire des exégètes et interprètes de l'Église, figurent dans les revendications des Lollards au xiiie siècle, et de celles de tant d'autres mouvements dits hérétiques, qui préconisaient des traductions en langue vernaculaire de ces textes de référence ; « lollard » viendrait d'un terme néerlandais – ceux qui « marmonnent » la Bible… L'accès direct aux sources, au document faisant autorité, motivait bien des traductions de la Bible vers la fin du Moyen à‚ge et lors de la Réforme. La première traduction en français de la Bible ne fut agréée qu'à la fin du xviie siècle. « Hérétique-hérésie » renvoie à la déviation de la foi et au non-respect de l'autorité de ceux qui interprètent sa conformité avec cette dernière ; le mot « censure », en revanche, s'éloigne de ses seuls référents religieux dès le xvie siècle, en langue anglaise. On peut, à cet égard, opposer deux penseurs majeurs, le Janséniste Pascal et le Dissident Milton, en ces temps de Fronde et de guerre civile, dans les années 1640-50, des deux côtés de la Manche. Pour Pascal, la censure désigne la condamnation d'une pensée, d'une doctrine par l'Église (1656, relève Alain Rey [1]) : « si mes Lettres sont condamnées à Rome…, il n'est plus permis de bien écrire » [2]. Pour Milton en 1644, – que traduit Mirabeau 150 ans plus tard en l' « actualisant » – « si l'Inquisition revient…, si ceux encore à qui récemment il était presque interdit de prêcher nous interdisent de lire autre chose que ce qui leur plaît… », on aurait affaire à une « tyrannie sur le savoir ». [3] Accès au savoir et usage public de la raison se complètent ; mais, outre-Manche, de 1712 à 1861, le débat à propos des impôts sur le savoir oppose partisans et opposants de contrôles fiscaux grâce auxquels l'État maîtrise la diffusion de la presse, avec comme argument en filigrane, en voix-off : « classes laborieuses, classes dangereuses ».

« Censure » renvoie à l'Antiquité romaine. Le magistrat chargé d'établir le cens (census) – estimation de la fortune et du nombre des citoyens – exerce de ce fait, une activité de surveillance, notamment à propos des sénateurs à qui il décerne le dignus est entrare. Mesure de la quantité des « personnes-objets-distingués/honorés » et contrôle des « comportements-contenus » se confondent, pour ainsi dire. À la fin du xvie siècle, le « censor » dans un collège d'Oxford, veille au grain (1592). Il juge et critique ses « ouailles ». Dans Shakespeare, – Beaucoup de bruit pour rien - (1599, 1600 ?) – Benedick entend les autres le critiquer – « I heard how I am censured » ; blâmer ne veut pas nécessairement dire juger. D'où, somme toute, la notion de rechercher à surveiller sa langue, de self-control, qui perdurera. En effet, le Thesaurus dit de Roget (classique de la langue anglaise réédité tant de fois depuis 1852) – rappelle que le verbe « censor » peut signifier modérer son propre comportement, ce que l'on peut se permettre de dire. Et là , le « communément admis », ces normes sociétales à ne pas transgresser, renvoie aux notions en cours, à un moment donné, du comportement et du langage tenus pour acceptables en public – moralement, politiquement et autrement. Au xixe siècle, le « dissent » des non-conformistes, le code éthique des « dissenters » tout autant, si ce n'est plus que l'Église anglicane, donnait le la de la morale publique.

« Convenances bourgeoises », « bienséances », « bien-pensant », « le seyant », « de bon ton » : l'Angleterre victorienne (1837-1901) promut, par voie de presse justement, les normes de ce qui pouvait se dire et se montrer dans la société polie – polite, genteel society – et refléta par ailleurs ce qui se pratiquait dans les marges. On pourrait presque dire que, dès lors, à quelques exceptions guerrières près (Première et Seconde guerres mondiales…), la censure, après le xviie siècle, fut moins affaire de contrôle et de surveillance, politique et militaire, au nom des intérêts supérieurs de la patrie, qu'affaire de définition des bornes du discours, du cadre discursif permis dans la presse, à la radio, au cinéma, à la télévision, bref, dans la vie publique : « comment convenir des termes de ce dicible de l'espace médiatique ? » Dès la fin du xixe siècle, les journalistes de la presse tabloà¯d furent perçus comme ceux qui repoussaient encore et toujours les limites du dicible, du montrable. Ils enfreignaient les tabous sur les sujets à ne pas traiter, et leur ton direct, sans ambages, ainsi que l'inventivité de leurs angles d'attaque, et de leurs formules de présentation, offusquèrent d'autant plus la société polie. Un journaliste populaire britannique en 1900 disant de l'affaire Dreyfus : « le sujet le plus passionnant depuis la crucifixion du Christ », pouvait heurter plusieurs sensibilités tout en portant un jugement rédactionnel technique. Son descendant, rédacteur en chef du Sun, est fier d'avoir titré « Gotcha ! » (« On t'a eu ! Coulé ! ») à propos d'un bateau argentin torpillé pendant la guerre des Malouines (14 mai 1982), même si on trouva à y redire – en Angleterre comme en Argentine… Image à l'appui, le même Sun traita le Président Jacques Chirac de « ver » (en français dans le texte) pendant le désaccord franco-britannique à propos de l'Irak (20 février 2003)… La critique des journalistes britanniques à l'adresse de la censure (aux Malouines et plus encore en 1914-18) s'inspira pour partie du sentiment que les censeurs se montrèrent de mauvais professionnels, évaluant mal comment faire respecter un dispositif de contrôle qui se devait de reposer plus encore sur le volontariat et le sens des responsabilités des correspondants sur place ou de leurs supérieurs rédactionnels, que sur le recours à un arsenal répressif draconien.

Mais, logique d'entreprises concurrentielles aidant, les produits périssables, ces « sujets » que lancèrent les rédactions sur le marché, ne déstabilisèrent pas fondamentalement les rouages de la société à laquelle elles s'adressèrent. Bien rares, dans la presse (d'opposition comprise), furent ceux qui évoquèrent « le grand soir » – la métaphore, du reste, n'existe pas en anglais. Le grand soir, ce fut la guerre civile des années 1640. La liberté d'édition, de conscience, d'opinion et de parole, y puise encore ses textes de référence. Une interprétation de l'histoire de la presse, longtemps dite « Whig » ou libérale, célèbre les avancées de la liberté de la presse conquises au xviie et au xviiie siècles (telle la fin de l'équivalent britannique du dispositif du Privilège d'imprimer en 1695), ou alors l'obtention du droit de rendre compte des débats parlementaires (au cours des années 1770, etc.) ; au xxe siècle, d'autres historiens critiquèrent la « censure économique » opérée par les groupes de communication et les industries publicitaires lors de l'émergence d'oligopoles de fait [4].

L'accès au savoir et l'usage public de la raison sont mis à mal par les impôts dits justement… sur le savoir, qui de 1712 à 1861 retardèrent – en pesant artificiellement sur le prix de vente et le taux d'abonnement des journaux – l'accès à la presse des « classes laborieuses, classes dangereuses » (pour reprendre la formule qu'employa à propos de Paris, Louis Chevalier). Le « silence au pauvre » de Lamennais en 1848 eut pour écho, outre-Manche, l'exclusion de voix non consensuelles, en désaccord avec l'agenda du débat public. Au xxe siècle, avec l'avènement outre-Manche de journaux quotidiens et dominicaux à grand tirage, le cadre de référence dessiné par une presse perçue habituellement comme socialement plutôt conservatrice, et plutôt plus à droite que l'électorat, serait – selon les historiens de la deuxième école précitée – une forme d'interdiction ou de déformation de la parole sociale. Il fallut les privations de la guerre, et la raréfaction des ressources publicitaires, pour que George Orwell puisse relever, en avril 1941, la tonalité moins abêtissante, l'engagement social plus marqué, le niveau de débat plus élevé des journaux dits populaires qui par ailleurs pratiquaient toujours des formules de présentation avec titres bandeaux qui cherchaient à faire impact. Il fallut l'émergence de chercheurs critiques, souvent marqués par la rigidité des rapports de classe ou par les tensions ethniques d'une société pluri-culturelle, pour qu'on ré-interroge les représentations et la rhétorique média-consensuelles dominantes [5].

« Tabou », « taboo »

Le vocable « Tabou », lui, est d'autant plus passionnant pour notre propos qu'il renvoie à des mots qu'il ne faut point prononcer. De surcroît, il émerge en français par l'anglais qui, lui, prend le terme au polynésien (à Tonga) en passant par le prisme du lexique ès médias de cette fin xviie siècle où diverses découvertes – colonisations-révolutions forgèrent bien des emplois des discours où les médias jouaient le rôle de vecteur et de vulgate. En 1777, l'année même où parut le premier journal quotidien à réussir en France – Le Journal de Paris – James Cook publia à Londres son récit, Voyage toward the South Pole and round the world où il narre son exploration de la Polynésie, emploie « tabou » comme verbe et comme substantif (à partir de tabu, tapu, tambu et tabou). En effet, francisation graphique de taboo, comme dans la traduction française du Voyage (1785) ou dans Le Voyage de La Pérouse (1797), ce « tabou » désigne l'interdit – ce qu'il ne faut ni nommer, ni pratiquer. Le non-respect des interdits peut entraîner le malheur. Cette notion que des sociologues et anthropologues, au xixe siècle, relèvent dans des sociétés dites alors primitives ou totémiques, s'impose par la suite – relève Alain Rey – dans toutes les sociétés : « ce sur quoi on fait silence par crainte, pudeur » (1908, occurrence relevée dans le Dictionnaire précité). Emile Durkheim (Formes élémentaires de la vie religieuse, 1912) préconise l'emploi de « interdits » et « interdictions » mais le titre de Freud, Totem und Tabu (1912) aida à imposer « tabou ».

Aujourd'hui, deux documents rédigés en anglais-américain international sont eux-mêmes des indices de l'emploi du terme « taboo ». Le dictionnaire Encarta (soutenu par le groupe Microsoft) distingue entre l'interdit culturel et social et l'interdit sacré. L'analyse des tabous porte aussi bien sur la langue que sur le comportement. L'anthropologue linguiste Alessandro Duranti pointe, lui, l'existence de mots-tabous dans presque toutes les sociétés dites modernes, et s'attarde sur le repérage dans le processus cognitif et langagier des mots dits taboo par l'enfant de deux à quatre ans. Se représenter la forme d'un mot ; maîtriser ses attributs grammaticaux ; et saisir les enjeux sociaux, interpersonnels, de l'emploi de tel ou tel mot – feraient partie de trois processus mentaux distincts ; les mots-tabous et les injures convoquent les trois registres. L'onomatomanie – la peur irrationnelle de l'emploi d'un mot particulier – rappellerait-elle la crainte associée au Moyen à‚ge chrétien à l'emploi de telle ou telle formule qui vous proscrivait, vous excommuniait ? [6] Relevons simplement qu'une encyclopédie, à l'époque de l'Angleterre victorienne, et à diffusion élevée – The Children's Encyclopaedia d'Arthur Mee – définit ainsi le mot « taboo » : « Mot polynésien qui suggère les choses, les personnes, etc., qu'il faut éviter ; ainsi en anglais toute chose interdite peut être appelé “taboo† ».

Tout dire ? Tout écrire ? Tout montrer ?

Censure, interdits, et tabous reviennent en filigrane de l'histoire des médias dans les villes-phares en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis. Les éléments repérés ici viennent de Londres, du xviie siècle au xxe siècle. Ce qui se joue dans la capitale donne le ton : concentration des effectifs du personnel, responsables, rédactionnels, publicitaires, économiques, techniques, politiques, religieux, culturels, mais aussi et surtout microcosme des interactions de ce qui est perçu comme les normes admises, à un moment donné. Le sujet tabou dans la presse du xixe siècle ne l'était probablement plus dans les médias un siècle plus tard. « Tout » pouvait se dire, se montrer, mais de préférence pas devant les enfants ou tout autre public tenu pour fragile, à protéger ; fin xxe-début xxie siècles, la formule argotico-anglo-américaine des jeunes et des internautes des chat-forums serait : « anything goes » ; « let it all hang out ». Manuels de rédaction, de décence, et code d'éthique et de déontologie prescrivent les bornes à respecter. Les définitions des cahiers de charge des organisations de service public, ainsi que les dispositifs d'auto-réglementation des industries publicitaires (par exemple) s'y attardent. Pourtant, deux lignes de fracture, deux domaines sensibles, se dégagent au xxe comme au xviie siècle : les arts vivants, en l'occurrence le théâtre ; et les mots pour dire, suggérer, expliciter l'acte sexuel. Ici, on se propose de mettre en parallèle « la zone dangereuse », la capacité à heurter, que représenta si longtemps le théâtre, dans la relation complexe autorités/médiateurs/public(s)/société en Angleterre, d'une part, et, par ailleurs, le tabou des « mots sales » – dirty words – cette culture du refoulé, de la non-médiatisation de l'acte sexuel qu'on ne pouvait désigner que par la formule – « mot de quatre lettres » – un peu comme « le mot de Cambronne », lui, en comporte cinq.

Les années 1960 – dites un temps « swinging sixties » – sont représentées à l'époque et depuis lors, comme le moment où « le carcan » de la société victorienne, enfin, éclata. Les Beatles, Rolling Stones et même Carnaby Street, près de Piccadilly (boutiques où se vendent les mini-jupes à la mode) sont encore gravés dans certains esprits en France. Le procès (1960) à propos de roman du D.H. Lawrence, L'amant de Lady Chatterley (Lady Chatterley's Lover ; LCL) le serait moins : le jury refusa de déclarer obscène le roman qu'on s'apprêtait à publier en livre de poche. Encore (à l'époque) quotidien de référence et de qualité, The Times fut divisé à ce sujet. William Haley, le directeur de la rédaction, parlant au nom de la décence, du bon goût, et même de la moralité, écrivit qu'un pas des plus regrettables avait été franchi ; la loi ne pourrait plus entraver la publication de mots obscènes. De jeunes rédacteurs (les moins de 50 ans) critiquèrent cette vision tenue pour rétrograde, voire hypocrite. À la même époque, une émission phare de la BBC, non diffusée alors en France, marqua les esprits. Et pourtant, That was the Week That Was (1962), revue satirique de l'actualité de la semaine, diffusée le samedi soir, qui croquait les politiques et l'Establishment en général, ainsi que la relation du procès de LCL, captèrent, chacune à sa manière, la fin de certains interdits. Le Premier ministre d'alors, Harold Macmillan, qui cultivait une certaine nonchalance en public et dont le gouvernement fut déstabilisé par les peccadilles et mensonges de son ministre de la défense, ainsi que par sa propre vie maritale troublée par la liaison de sa femme avec un collègue du parti conservateur, critiqua l'attitude sanctimonieuse du Times. Il interdit à l'un de ses ministres, le Postmaster général, Reginald Bevins, de mettre à exécution la menace d'arrêter TWTWTW. Climat post- « Suez » (1956) et post-colonial aidant, s'agissait-il alors de la fin des interdits et des convenances à respecter, où certains voyaient l'héritage du code moral marqué par l'esprit dit victorien ? D'autres y décelaient des éléments susceptibles de troubler un consensus où les classes moyennes étaient un facteur de solidarité, forgé à partir de la vision du « public service broadcasting » de sir John Reith, à la tête de la BBC pendant l'entre-deux-guerres. Né en 1889, presbytérien écossais, plus homme de radio que de télévision, Reith actualisa en quelque sorte le code moral victorien, le sens du ton à adopter et des bornes à ne pas franchir, pour cette toute nouvelle éthique et pratique du public service broadcasting ; la recherche de l'impartialité, dans le respect de la décence et du convenable bien pensant qui seyait à la radio-télévision britannique, où les valeurs des classes moyennes – parfois plus implicites qu'explicites – et les pratiques au jour le jour de ce que recouvrent les codes de conduite, du dicible et du montrable en vigueur dans les radios et chaînes du public service broadcasting, faisaient osmose [7].

Ce PSB s'interdisait la publicité. Or, la publicité commerciale brusque les normes sociétales admises. Clinquant de la modernité, affirmations et slogans, parfois clin d'œil, elle vise à produire un impact, tout comme les titres de journaux, – aussi éphémère que soit cet impact. Vecteur de promotion, sous couvert d'information, tantôt elle taquine – le publicitaire ne dit-il pas un teaser, pour éveiller l'intérêt ? – tantôt elle provoque. Rares (toutes proportions gardées) seraient les campagnes d'utilité publique, inspirées de la logique que certains appellent la publicité de service, héritées de la phrase de Montaigne : « je cherche des perles à vendre, je cherche des perles à acheter ». La même décennie – ce milieu des années 1950 au milieu des années 1960 – marque à bien des égards, la fin des tabous, la fin du respect des convenances, d'un certain ton, à la télévision britannique. 1955 : le journaliste de télévision demande poliment au premier ministre, Anthony Eden – « avez-vous, sir, quelque chose à dire à la nation ce matin ? ». Réponse tout aussi polie : « pas vraiment ». 1955 : l'avènement de la concurrence télévisuelle, avec une chaîne commerciale (la toute première annonce, diffusée le 22 septembre 1955, promeut une marque de dentifrice) « ITV » face à la BBC, signifie à terme, le raisonnement grâce auquel les industries publicitaires affirmeraient : « la liberté de l'expression recouvre par ailleurs la liberté de la parole commerciale ». Il y eut très rapidement des émissions à succès inspirées de la notion, états-unienne au départ, de « placement de produits » (product placement).

« Ban » et « gag »

Dernier tandem à revisiter ici : « ban » et « gag ». Mots courts, aussi bien verbes que substantifs, ils ornent bien des titres, affichés en « une », destinés à signaler l'énormité de toute censure, de toute mesure perçue comme telle. Ironie du sens des mots, une fois de plus. Il est probable qu'en vieil anglais, « ban » signifiait surtout convocation, proclamation voire publication – ainsi « afficher les bans » en français, (publish the bans) en anglais, soit proclamer un mariage. La notion d'interdiction, de prohibition, leur serait postérieure – l'emploi dans le sens d'interdit est attesté en 1667. « Press gagged » ; « censor gags “X†ou “Y†», restent encore parmi les cris d'indignation les plus odieux aux oreilles des journalistes. Dès 1601, on relève que « gag » signifie « interdire de parler, de s'exprimer ». « La censure à l'œuvre » – « a question of censorship » – proclame un ouvrage intitulé The press and political dissent, édité par l'une des maisons d'édition les plus en vue dans la dénonciation des abus de la liberté d'expression : « censure » renvoie ici aux discours biaisés, aux déformations, à la couverture tronquée et malintentionnée des forces contestataires, parfois taxées de « marxist » [8].

« Publish and be damned ! »

Le caricaturiste David Low vint travailler en 1927 pour le Daily Express, titre du groupe de Max Aitken, lord Beaverbrook, muni d'un salaire élevé et d'un contrat écrit lui assurant une liberté absolue. Les caricaturistes dont certains furent aussi acerbes que Daumier, pourfendirent les interdictions de journaux. L'hebdomadaire satirique Punch montre un chasseur abattant un oiseau nommé « Pacifist », en novembre 1917, après l'interdiction de la publication de pamphlets pacifistes. Aussi virulents que soient les caricaturistes, toutefois, l'un de leurs historiens estime que leur force tient plus de l'aptitude à saisir le climat de l'opinion, qu'à leur capacité à la mobiliser [9]. En mai 1933, le même David Low précité, croqua Hitler, incarnation de la haine raciale et menace à la liberté de la presse.

Force est d'admettre, toutefois, que la Grande-Bretagne n'eut pas sa « révolution des journalistes », pour reprendre la formule qu'on emploie parfois à propos du renversement de régime en 1830 à Paris, lorsque Thiers et une quarantaine d'autres « écrivains de journaux » s'opposèrent aux restrictions à la liberté de la presse, imposées par le président du conseil Polignac, sous le roi Charles X. Encore une fois, ce sont plutôt les protestations contre le contrôle de l'imprimerie, de la liberté de conscience, de l'opinion, comme dans l'Areopagitica de Milton, lors des années 1640, qui restent la date-symbole. La « Révolution glorieuse » de 1688, et la fin – car non-renouvelé – du système du Privilège d'imprimer (1695), en sont les prolongements. Mais – en temps de guerre notamment – la question demeure, ô combien, sensible : la guerre des Malouines de 1982 est l'un des moments récents où les journalistes britanniques redoutaient d'être manipulés, plus encore que bâillonnés. Les « incorporés/intégrés » (« embeds ») de 2003 sont le dernier avatar en date de journalistes que les autorités militaires tiennent en laisse (par des « minders », ces surveillants attitrés). En revanche, l'argument du secret militaire qu'il importe de respecter lorsque « la patrie (britannique en l'occurrence) est en danger », comme en 1940 par exemple, emporte souvent la conviction. Bien des responsables rédactionnels acceptèrent sans trop rechigner le système de « D. Notices », dispositif qui signalait (et qui signale encore) qu'il est des informations à ne pas dévoiler car susceptibles de faire le jeu de l'ennemi. Lors de la guerre des Malouines, et de nouveau en 2003, lors du conflit avec l'Irak de Saddam Hussein, au cours duquel le Royaume-Uni faisait partie de la coalition emmenée par les États-Unis, la BBC affirma sa détermination à ne pas voir sa politique rédactionnelle influencée en quoi que ce soit par des « orientations » provenant de sources militaires britanniques. Son directeur-général, Greg Dyke, critiqua par la suite les chaînes de télévision aux États-Unis, et leur patriotisme inconsidéré.

Il est assurément un pays, la Grande-Bretagne où les questions de « goût », de « décence », du politiquement – et du militairement – « correct » sont débattues dans la presse, voire dans d'autres médias, depuis plusieurs siècles. « Publiez ! Et que le diable vous emporte ! ». Cette phrase apocryphe est souvent attribuée au duc de Wellington, vainqueur de Napoléon à Waterloo, et par la suite Premier ministre de la Grande Bretagne. Cette formule – « Publish and be damned ! » – fut adoptée comme titre de l'ouvrage que Percy Cudlipp consacra au Daily Mirror, quotidien populaire à très grand tirage des années 1930 aux années 1950. Mais Cudlipp n'en rappelle pas la provenance wellingtonienne… [10]

[1] Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dictionnaire Le Robert, 1998.

[2] Cité in Jacques Attali, Blaise Pascal, Paris, Fayard, 2000, p. 269.

[3] John Milton, Areopagitica/ Sur la liberté de la presse, Imitée de l'anglais de Milton par le comte de Mirabeau, Écrits politiques, traduit par M.-M. Martinet, Paris, Belin, p. 104-5.

[4] J. Curran, J. Seaton, Power without responsibility, London, Fontana, 1981.

[5] Exemple : A.C.H. Smith, Paper voices. The popular press and social change, 1935-1965, London, Chatto and Windus, 1975, P. Scannell and D. Cardiff, A social history of British broadcasting, London, 1991.

[6] A. Duranti, Key terms in Language and Culture, Oxford, Blackwell, 2002, p. 47.

[7] M. Cockerell, Live from Number Ten, London, Faber and Faber, 1988, p. 88.

[8] M. Hollingworth, The press and political dissent, London, Pluto, 1986.

[9] M. Walker, Daily Sketches ; A cartoon history of twentieth century Britain, London, Frederick Muller, 1978, p. 10.

[10] H. Cudlipp, Publish and be Damned !, London, Andrew Dakers Limited, 1953.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Shocking-you-can-t-publish-that-De.html

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