Accueil du site > Le Temps des Médias > 07 - Campagnes politiques, tribunes médiatiques > Recherche – Actualités

07 - Campagnes politiques, tribunes médiatiques

envoyer l'article par mail title= envoyer par mail Version imprimable de cet article Version imprimable Augmenter taille police Diminuer taille police

Recherche – Actualités

Le Temps des médias n°7, automne 2006, p.243-262

Soutenances

Audrey Bonnéry, La France de la BBC, 1938-1944, thèse de doctorat en histoire (dir. Serge Wolikow), Université de Bourgogne, 15 décembre 2005

Travaillant à partir de nombreuses sources anglaises (en anglais bien évidemment), les archives de la BBC (mais le jury souligne qu'il aurait fallu préciser la différence entre les scripts sur microfilms et les enregistrements sonores), celles du Public Record Office, qui détiennent les archives des Cabinets ministériels, du Foreign Office, du ministère de l'Information et du Political Welfare Executive, Audrey Bonnéry cherche à établir le lien entre la politique étrangère de la Grande-Bretagne et la BBC, la principale arme de propagande en direction des populations soumises à l'Occupation nazie, mais également à destination des Anglais eux-mêmes, ainsi que de leurs alliés, particulièrement les Américains. En effet, si la presse britannique, bien que contrôlée et soumise aux consignes gouvernementales, demeure indépendante du pouvoir politique, la BBC et ses programmes radiophoniques sont placés sous la tutelle étroite du gouvernement, qui cherche rapidement, dès 1939, à en faire un instrument de guerre. Le plan de la thèse, fort justement, suit la chronologie. Il est réparti en six chapitres : le premier chapitre traite de la crise de Munich, le deuxième de la « drôle de guerre », le troisième de l'été 1940, le quatrième de l'année 1941, le cinquième de 1942-1943 et le sixième court de l'été 1943 à la Libération de la France.

Audrey Bonnéry montre avec une belle qualité d'analyse que le tableau de la France projeté par la BBC sur la scène anglaise et internationale évolue au gré de la politique étrangère du gouvernement britannique à l'égard de la France, mais également à l'égard de l'Allemagne, du régime de Vichy et de la France libre. Cette image de la France projetée par la BBC répond également aux fluctuations du contexte international (notamment des préoccupations du gouvernement anglais à l'égard des États-Unis) et à l'évolution de la guerre. Finalement, Audrey Bonnéry démontre que la BBC, dans le contexte de la guerre mondiale, n'est absolument pas indépendante, le gouvernement ayant la mainmise sur elle. Les délibérations du Cabinet britannique confrontées aux émissions de la BBC montrent ainsi le poids du politique sur le contenu des programmes. Toutefois, la question se pose de savoir si cette attitude de la BBC résulte des pressions gouvernementales ou si elles correspondent à un consensus patriotique de l'ensemble de la société britannique.

Ainsi, la BBC, cette radio emblématique de la guerre des ondes et de la liberté se trouve placée sous une étroite tutelle dès 1939, tutelle qui ne se relâche (un peu) qu'à l'automne 1944. Paradoxalement, cette période de la guerre, qui vit la BBC obéir aux consignes du gouvernement et parfois même les précéder, apparaît comme la période fondatrice de l'aura de « tante Beeb », comme l'appellent affectueusement nombre de Britanniques. Sans doute est-ce parce qu'elle symbolise la résistance britannique à « l'Ordre nouveau » hitlérien, mais également parce que les dirigeants politiques et ceux de la BBC ont su faire le choix d'un axe de vérité face à la propagande outrancière véhiculée par les ondes nazies ou vichystes.

La démonstration d'Audrey Bonnéry est à la fois implacable et nuancée. Cependant, l'historien des médias aurait aimé un chapitre introductif sur la situation de la BBC à la veille de la guerre, non seulement d'un point de vue politique, mais également du point de vue organisationnel, de celui de la programmation, des émissions, etc. Au-delà des analyses des discours du gouvernement et de la BBC, la dimension proprement médiatique manque en effet à cette thèse : on aurait aimé trouver des biographies des speakers de la BBC (par exemple, qui sont Colin Coote, Thomas Cadett ou Mira Benenson ?), savoir qui les a choisis, comment ils ont été nommés, on aurait aimé trouver une description des émissions, de leur place dans la grille des programmes, de leur durée, de leur nombre, etc. La quantification de la place de la France dans les programmes de la BBC manque cruellement. De même, une comparaison entre les émissions en anglais, destinées a priori aux Britanniques, et les émissions en français, destinées au public sous occupation allemande, aurait pu nous intéresser. Enfin, les sondages réalisés par les services du ministère de l'Information sur les émissions de la BBC, s'ils avaient été mieux exploités, auraient permis d'interroger la réception par l'opinion des émissions de la BBC et de comprendre si l'opinion publique britannique avait évolué dans ses sentiments à l'égard de la France et des Français au cours de la guerre et en quoi, éventuellement, la BBC aurait contribué à cette évolution. Cette image de la France dans la société britannique reste absente de ce travail, par ailleurs d'une grande qualité et qui nous apprend beaucoup sur la conduite de la « guerre politique » par le gouvernement de Churchill et par la BBC qui s'est placée à son service.

Patrick Eveno

Gérard Régnier, Jazz et société en France sous l'Occupation, 1940-1944, thèse de doctorat en histoire (dir. Pascal Ory), Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, 22 février 2006

La thèse de Gérard Régnier détruit une idée fausse mais souvent avancée que le jazz aurait connu sous l'Occupation, et plus généralement sous la domination des nazis, une période particulièrement noire. Or, il n'en est rien : durant toute la Seconde Guerre mondiale, le jazz, d'importation américaine donc ennemie et fréquemment joué ou composé par des noirs, des juifs ou des Tsiganes, a continué de vivre. La première partie de la thèse, sur « l'acculturation du jazz en Europe », dresse le tableau des moyens empruntés par la musique d'outre-Atlantique pour pénétrer en Europe et en France. La naissance du Hot Club de France et la création de la revue Jazz Hot nous font pénétrer dans les arcanes de l'acculturation du jazz en France. Les contradictions de l'idéologie nazie face au jazz, à la fois musique de sauvages et expression d'une race, méritaient d'être soulignées. Finalement, et c'est dit en conclusion, Goebbels et les nazis pouvaient difficilement, au moins sur ce sujet, interdire ce qui plaisait. Même les dictateurs ont des limites.

La deuxième partie, « le jazz musique négro judéo anglo-saxonne dans l'Europe en guerre » est également bienvenue. Dans un premier temps, il s'agit d'un excellent rappel de la politique nazie ; la citation d'une lettre d'Himmler sur l'extirpation du swing mériterait d'être lue dans les écoles. Le deuxième temps concerne la francisation des titres, le maintien des Antillais de la Cigale, l'action de Charles Delaunay au sein du Hot Club de France. La pratique du jazz se poursuit sous l'Occupation, en dépit de la question du bruit, par exemple dans un pavillon de la rue Chaptal. De longs développements sur Django, qui demeure le personnage emblématique du jazz français et sans doute le plus grand vulgarisateur de jazz en France, montre quel phénomène extraordinaire que le parcours de ce tsigane au cœur de l'Occupation. La troisième partie, « jazz et swing, la musique des jeunes », correspond au titre de la thèse. Le jazz est sans doute en France un phénomène générationnel, même s'il se prolonge après-guerre ; d'où peut-être la confusion fréquente avec le phénomène zazou : la jeunesse lycéenne et estudiantine, car il est bien peu question des autres milieux sociaux, fait du jazz et du swing la référence d'une génération. Gérard Régnier utilise avec bonheur la presse locale pour faire part des réactions du public.

La quatrième partie, sur « le jazz interdit, légende ou réalité ? » est parfaitement convaincante, notamment sur la prétendue interdiction du jazz ; mais on aurait aimé en savoir un peu plus sur le Comité d'organisation des entreprises de spectacles. Je signale à ce propos l'existence d'un groupement de recherches du CNRS qui travaille sur l'économie française sous l'Occupation, avec notamment une branche sur les médias et la culture pilotée par Agnès Callu et moi-même. A propos de l'économie des spectacles sous l'Occupation, l'annexe 53 fournit un tableau éclairant des recettes des spectacles à Paris. Il semble que ceux-ci se portent bien ; mais attention aux illusions liées à la dévalorisation du franc et à l'inflation. En effet, le franc 1943 ne vaut que 45 % de la valeur du franc 1938. Ainsi un doublement des recettes courantes n'est-il qu'un maintien des recettes en francs constants. Tout de même, la population parisienne ayant fortement chuté entre 1938 et 1943, ce maintien des recettes signifie que les forces d'Occupation contribuent largement à la prospérité du secteur des spectacles durant la guerre. Sur les zazous, Gérard Régnier utilise les travaux d'Emmanuelle Rioux et accepte ses conclusions ; toutefois il me semble que la confusion fréquente entre jazz, swing et zazous apparaît nodale. En quoi le mauvais goût des zazous déteint-il sur l'image du jazz, en quoi pénalise-t-il les vrais amateurs ? L'auteur qualifie les zazous d'ignorants en jazz, de perturbateurs ; mais il semble surtout qu'il reprend les critiques de Charles Delaunay et des « vrais » amateurs.

La cinquième partie, « les enjeux idéologiques » revient sur un certain nombre de points précédemment abordés, mais il y a aussi de l'original dans cette partie : le témoignage d'André Doutart est particulièrement intéressant, je remercie Gérard Régnier de l'avoir recueilli et de nous avoir fait connaître ce nazi non repenti. En revanche j'aurais aimé plus de développements sur la presse collaborationniste et la presse grand public dans ses analyses sur le jazz. Certes l'article de Lucien Rebatet est longuement cité et fort bien analysé, mais on reste un peu sur sa faim dans les citations de Paris-Midi et sans doute y avait-il beaucoup plus à citer de la presse de l'époque. Mais c'est ici un spécialiste des médias qui parle et fait part de ses déformations professionnelles. Au total, la thèse de Gérard Régnier apporte beaucoup sur ces années qui ne furent pas si noires, ou du moins pas pour tout le monde. L'auteur a écrit une belle page d'histoire, authentiquement révisionniste, dans le sens où elle revisite les idées fausses et les faits prétendument avérés.

Patrick Eveno

Alexandre Courban, L'Humanité (avril 1904-août 1939). Histoire sociale, politique et culturelle d'un journal du mouvement ouvrier français, thèse de doctorat en histoire (dir. Serge Wolikow), Université de Bourgogne, 14 décembre 2005

L'Humanité a enfin trouvé son historien. La thèse d'Alexandre Courban, menée sous la direction de Serge Wolikow, comble en effet une lacune. Lors de sa soutenance, l'auteur a insisté d'emblée sur la question des archives, et la nécessaire recherche de celles-ci afin de passer d'une histoire sans archives à une histoire avec archives. Alexandre Courban a été un des artisans du travail qui a permis la mise en place d'un système d'inventaire lié à une base de données, pour les archives communistes, qui permet dès maintenant à la communauté des chercheurs d'accéder aux documents ou tout au moins à leur caractérisation. Ce travail a donné au candidat une connaissance exceptionnellement riche de la documentation. Cette connaissance précise lui a permis d'aborder de manière très fine les liens avec le journal en exhumant des archives inédites. Et Alexandre Courban en donne quelques remarquables exemples – à commencer par sa mise au jour des Archives Lavoignat qui permettent notamment de montrer la part prise par la famille Jaurès dans l'attribution de L'Humanité aux communistes.

Trois angles d'attaque sont mis en œuvre dans cette recherche pour pouvoir étudier le journal dans tous ses aspects. Premièrement, quelles sont les relations entre le journal et le parti socialiste puis communiste ? Deuxièmement, quelles sont les évolutions du contenant (maquette) et du contenu (discours) ? Et enfin troisièmement, quelle est la diffusion du journal et auprès de quels [types] de lecteurs ?

La première partie (1904-1914) se confond avec les années où Jean Jaurès dirige le quotidien socialiste qu'il a fondé. Non pas qu'il n'y ait pas de coupures entre 1904 et 1914, mais celles-ci ne sont pas - selon l'auteur - suffisamment fortes, comparé au bouleversement provoqué par l'assassinat de Jean Jaurès et le déclenchement de la Première Guerre mondiale. La deuxième période couvre les années 1914-1920, plus précisément de la disparition de Jean Jaurès au congrès de Tours. Enfin, la constitution du parti communiste ouvre une autre période, qui forme un tout, avec sa propre cohérence. L'Humanité cesse d'être un quotidien socialiste pour tenter de devenir un quotidien communiste, conforme au modèle proposé par Lénine.

Le jury a signalé la qualité remarquable du volume d'annexes. Qu'il s'agisse de la cartographie, remarquable sur la forme et sur le fond, de l'état des séries disponibles à ce jour sur les tirages et sur les ventes, de tableaux de données déjà élaborées ou de listes et de biographies, ce second volume constitue un apport important à la thèse. L'histoire des relations du journal, d'abord avec le parti socialiste, ensuite avec le parti communiste, est analysée. Son histoire interne est minutieusement restituée : collaborateurs, changements d'équipe, sociologie des journalistes… Si cette approche politique et sociale est particulièrement convaincante, les perspectives culturelles ne sont qu'esquissées. La place occupée par L'Humanité dans la vie culturelle française méritait sans doute davantage.

Il reste à souhaiter une publication rapide de cette thèse afin de mettre à la disposition des chercheurs et d'un plus large lectorat une contribution importante à l'histoire des médias, et à l'histoire politique et sociale du mouvement ouvrier français.

Philippe Poirrier

Rhoda Desbordes, Transnationales de l'information et Nouveau Monde : Quelques aspects de la présence des agences internationales d'information en Amérique du Sud, 1874-1919, thèse de doctorat en sciences de l'information et de la communication, (dir. Michael Palmer), Université Paris III-Sorbonne nouvelle, 2006

Cette thèse est un vrai travail d'historien, fondé sur l'exploitation minutieuse de deux fonds d'archives : la série 5 AR des Archives nationales, concernant la branche information de l'agence Havas ; les Archives du ministère des Affaires étrangères, où il faut souvent « aller à la pêche », tant les inventaires sont peu exhaustifs. Le lecteur y trouve une ambition de mise en perspective sur un temps suffisamment long – 45 ans au moins et souvent plus –, dans un espace suffisamment large – l'Am sud pour reprendre une expression de l'Agence –, avec de très nombreux intervenants – l'agence Havas, bien sûr, son organisation et ses employés, les autres agences (Reuters, Associated Press, United Press, sans oublier la Continentale allemande) –, les compagnies télégraphiques, les gouvernements américains du Sud et du Nord, les grands intérêts socio-économiques, les journaux latino-américains, etc. Il y trouve enfin une écriture historienne : outre la mise en perspective dans un plan en trois « périodes » (le terme même est « historien »), une écriture convoquant constamment les sources et la bibliographie. Les sources sont souvent citées, et judicieusement, avec parfois des textes d'anthologie qui seront certainement repris dans tel ou tel cours d'enseignement supérieur, ou dans tel ou tel manuel, tant ils sont démonstratifs de ce que voulait être l'agence Havas et de ce qu'elle était certainement au moins en partie – il ne faut pas oublier cependant les effets de représentation, de posture ou d'imposture, présents même dans les correspondances de service internes aux entreprises.

Après un « chapitre préliminaire » présentant les environnements internationaux du xixe siècle – géopolitique, géoéconomique, géotechnique, idéologique et culturel, la thèse est découpée en trois « périodes ». La première (1874-1887) fait entrer le lecteur dans les structures des services, bureaux et autres succursales de l'agence Havas en Amérique du Sud, et dans la géographie des lignes télégraphiques aériennes et surtout sous-marines. L'agence s'adapte aux souhaits de sa clientèle, mais aussi aux contraintes techniques du télégraphe et des câbles sous-marins, proposant ses informations mais aussi la transmission des « dépêches privées ». Dans la deuxième période (1887-1900), l'auteur est attentive aux hommes de l'agence : ceux des services centraux, mais aussi les agents sur le terrain, leurs stratégies d'exploitation et de séduction à travers les services de dépêche privée, les services financiers et économiques. Pendant la troisième période (1900-1919), l'agence Havas abandonne le service des dépêches privées et multiplie ses services d'information auprès des journaux sud-américains, enfin conquis, du fait de la chute de leur prix par la réduction des tarifs télégraphiques en 1903. Il est impossible d'aller plus avant dans le détail. On ne peut que convier les chercheurs à aller à leur tout faire leur provende. Ils ne seront pas déçus et comprendront d'autant mieux combien l'Amérique du Sud fut importante et pour Havas et pour les autres grandes agences internationales.

Gilles Feyel

Isabelle Garcin-Marrou, Des violences et des médias. Pour une analyse philosophique et sémiotique des récits de violences urbaines, routières et sociales. Mémoire et travaux déposés en vue d'une Habilitation à diriger les recherches en Sciences de l'information et de la communication, Université Lumière Lyon II, décembre 2005

Maître de conférences à l'université de Lyon 2, Isabelle Garcin-Marrou, dans un manuscrit original déposé en vue de l'obtention d'une Habilitation à diriger des recherches en Sciences de l'Information et de la Communication, approfondit et renouvelle des approches esquissées dans une thèse de doctorat (1995) qui, remaniée, fut publiée aux éditions PUL, sous le titre : Terrorisme, médias et démocratie (2001). Devant un jury composé de Jean-François Tétu (Lyon II), Simone Bonnafous (Paris XII), Thierry de Smedt (Louvain), Bernard Delforce (Lille), Michael Palmer (Paris III), elle soutint le texte précité, accompagné d'un volume d'annexes où figure notamment le corpus de presse (articles de 1906-7-10, 1954, 2002-3), qui étaye son analyse de discours, de travaux d'enquête et d'expertise réalisés en équipe pour le Centre de Liaison de l'Enseignement et de l'Education aux Médias (Clemi) et divers articles, dont elle est auteur ou co-auteur, portant sur les régimes discursifs des médias, à propos de la violence. Plusieurs membres du jury insistaient sur l'urgence qu'il y aurait à publier la partie sept de son document d'habilitation intitulée « variations médiatiques ».

Cédons-lui la parole, donc. Comment capter les « instants discursifs » où « se parlent » l'État, la société et les individus, par média interposé : la violence, elle, serait le propre d'un monde non-socialisé, d'un état de nature pré-social : « les enjeux sociaux et politiques des discours produits autour des violences » sous-tendent en quelque sorte les « normes sociales et politiques » qui façonneraient « l'appréhension collective des phénomènes de violence ». Les grilles d'analyse proposées par Isabelle Garcin-Marrou, remarquait-on lors de la soutenance, permettent de cerner les récits de presse produits à propos des violences urbaines en 2005, tout aussi bien que ceux qui concernent les « apaches » à Paris et en banlieue en 1907, ou « les sauvageons » au cours des années 1990. Un responsable politique qui évoque « le nettoyage au karcher » ne fait que reprendre, somme toute, les métaphores qui renvoient à l'animalité et à la souillure, (face à l'hygiénisme) qu'amplifiaient la presse par le passé… Les travaux que présente Isabelle Garcin-Marrou s'inscrivent dans le temps long et témoignent d'un engagement citoyen. Revendiquant une approche comparative et contrastive, elle analyse les récits de presse produits à partir des violences urbaines : les « apaches » (1907, 1910), les « sauvageons »(1998), les « accidents de la route » qualifiés de « violences routières » (2002) et la pauvreté, qualifiée, elle, de « violence sociale » (1954 ; 2003-4). Les analyses lexicales et de la titraille dont elle se réclame, s'inspirent de grilles développées par A. Greimas (Du Sens, II, Paris, Seuil, 1983) d'une part, et des travaux de M. Mouillaud et de J.-F. Tétu, (Le Journal Quotidien, Lyon, PUL, 1989) d'autre part. L'une des originalités de l'approche d'I. Garcin-Marrou tient à sa double formation en philosophie politique et en Sciences de l'information et de la communication. L'une des forces du mémoire ‘HDR'tient à l'inscription de sa réflexion sur la violence en philosophie politique. Croisant et approfondissant depuis le début des années 1990, ses lectures de Thomas Hobbes et de Baruch Spinoza, I. Garcin-Marrou démontre que les penseurs politiques du 17e servent d'ossature de sa réflexion sur les rapports « Etat-société-individu… » et sur la production de récits médiatiques au xxe et au xxie siècles. Le Hobbes qui habitait tour à tour une Angleterre et une France aux prises avec la violence politique (guerre civile, Fronde…) aurait-il eu lui-même l'occasion de parcourir les gazettes ou « newsbooks » où figuraient des représentations de la violence ? Autre question posée au cours de la soutenance : pour traiter des figures de la violence dans la presse française au xxe siècle, la prise en compte de la pensée politique républicaine française et des logiques et stratégies médiatiques françaises auraient-elles pu davantage étayer sa réflexion ?

I. Garcin-Marrou souligna que sa démarche repose sur d'autres fondements : Hobbes et Spinoza lui permettent de penser les stratégies discursives des acteurs sociaux et politiques face à la violence ; A. Greimas, M. Mouillaud et J.-F. Tétu lui fournissent ensuite la grille d'analyse des récits (parus dans la presse écrite surtout) produits « à chaud » et consacrés à la violence. Ce qui l'intéresse tout particulièrement se nomme « les instants discursifs », les techniques d'écriture et, un peu moins cependant, les genres rédactionnels convoqués pour « dire la violence ». Ainsi croise-t-elle le temps long, la réflexion ancienne sur la prise en compte de la violence par la pensée politique, la pertinence actuelle des travaux de Hobbes et de Spinoza, et les textes journalistiques marqués par le sceau de l'éphémère. Pour le directeur-accompagnateur de ces textes d'habilitation, Jean-François Tétu, le registre de la copie médiatique suscitée par la couverture de la violence oscille entre l'impératif sécuritaire qui, chez Hobbes, serait le fondement du principe d'un pouvoir absolu et la participation active de l'individu au progrès rationnel que l'on trouve chez Spinoza.

Isabelle Garcin-Marrou convoque dans ses analyses des travaux d'Arlette Farge, d'Hannah Arendt de Michel Foucault, de Dominique Reynié… C'est dire la diversité des emprunts auxquels elle procède pour penser le discours sur la violence dans les médias. On notera que la tradition anglo-américaine, plutôt empiriste certes, est peu convoquée ; ou plutôt si Philip Schlesinger trouve grâce à ses yeux, c'est parce qu'il part d'une réflexion sur le politique, sur l'identité, sur le terrorisme, et le traitement de ce dernier par les médias domaine qu'a longtemps analysé I. Garcin-Marrou. Cette dernière annonça que ses futurs travaux porteraient sur le traitement par les médias de la violence faite aux femmes. Ayant fait par ailleurs les preuves de son aptitude à mener une carrière d'enseignante-chercheuse activement impliquée dans les responsabilités administratives et pédagogiques de son établissement, la nouvelle Habilitée à diriger les recherches serait à même de conduire de tels travaux fort d'un acquis plutôt original dans le paysage information-communicationnel.

Michael Palmer

Marie-Christine Lipani-Vaissade, Impact des quotidiens gratuits Metro et 20 minutes sur la lecture de la presse quotidienne par les 17-25 ans vers la constitution d'un public distinct et typique ? Thèse de doctorat en Sciences de l'information et de la communication (dir. Michael Palmer), Université Paris III - Sorbonne Nouvelle, 14 novembre 2005

Cette thèse traite de l'impact des deux journaux quotidiens gratuits, Metro et 20 Minutes, lancés en France en 2002, auprès de la tranche d'âge des 17-25 ans. Le postulat de départ était double : que signifient les stratégies de positionnement sur le marché des « non-lecteurs » ; les jeunes lecteurs constituent-ils un public distinct et typique ?

Partant du constat que le lectorat global des titres de la presse quotidienne nationale payante serait en 2005 de l'ordre de 7 millions de personnes et celui des titres de la presse quotidienne gratuite de 4 millions, Mme Lipani-Vaissade centre son analyse sur la désaffection des jeunes à l'égard de la presse quotidienne, jeunes qui pourtant sont friands de la presse magazine. Elle démontre comment les gratuits étaient arrivés en quelque sorte « à leur heure », se trouvant « en phase » avec la culture de la gratuité.

Ventilée en trois parties, la thèse débute par une analyse des données socioculturelles et démographiques qui aident à cerner la désaffection de la presse quotidienne nationale payante en France en général et dans la région parisienne et francilienne tout particulièrement. Marie-Christine Lipani-Vaissade convoque à cette fin les méthodes et les résultats d'apports aussi divers que ceux de l'enquête de Bernard Spitz… et de celle qui porte sur les pratiques culturelles des Français. Ce cadre une fois posé, Mme Lipani-Vaissade réalisa une enquête auprès de plus de mille jeunes de 17-25 ans, en formation post-baccalauréat. Le dépouillement des résultats des questionnaires et d'une quarantaine d'entretiens semi-directifs lui permit d'identifier les motifs autres que la simple gratuité « insuffisante à nos yeux » qui conduisent les jeunes à lire et à s'approprier collectivement l'offre rédactionnelle que proposent Metro et 20 Minutes.

Au cours de cette étude en réception, elle se montre attentive aux facteurs liés aux pratiques de lecture (ou de non lecture…) de bien des jeunes, et aux représentations parfois différenciées qu'ils ont des deux journaux précités. En effet, la thèse porte moins sur la réception, et sur les caractéristiques sociales de la population étudiée, que sur les représentations que certains jeunes se font de la presse en général et des « gratuits » en particulier. La culture de la gratuité, du « fast » amènerait les jeunes à s'estimer obligés d'être économes de leur temps comme de leur argent. Marie-Christine Lipani-Vaissade livre en somme les fruits d'une enquête auprès des jeunes Franciliens où l'accessibilité, la gratuité et la sociabilité reviennent comme autant de marqueurs caractéristiques de leur mode de vie, de leur « ressenti ». L'investissement symbolique que suscite les gratuits avec comme plus value en quelque sorte, le rôle de facilitateur de liens, ce qui renforcerait leur légitimité aux yeux mêmes des 17-25 ans. Ainsi, de cet objet de recherche encore nouveau et en croisant des apports disciplinaires multiples, Mme Lipani-Vaissade tira des résultats susceptibles d'intéresser à la fois les éditeurs de journaux, les publics jeunes et moins jeunes- et ceux qui scrutent les habitudes de lecture formées avant l'entrée définitive du jeune adulte dans la vie professionnelle.

Michael Palmer

Tidiane Dioh, Stratégies politiques et logiques sociales qui régissent la télévision en Afrique noire francophone au Sud du Sahara, thèse de doctorat en Sciences de l'information et de la communication, (dir. Michael Palmer), Université Paris III - Sorbonne Nouvelle, 28 octobre 2005

Cette thèse tente de démontrer que, par le truchement de la télévision nationale, les pouvoirs africains exercèrent un contrôle idéologique et politique sur la population (années 1960 à 90). Ce contrôle, qui s'est exercé via des stratégies plus ou moins bien élaborées selon les pays, a duré le temps de la toute puissance de l'État dit de la « post-indépendance ». A la suite de la nouvelle recomposition politique née du contexte international consécutif à la chute du mur de Berlin, des demandes insistantes pour la libéralisation des ondes se faisaient entendre. Des chaînes de télévision transfrontalières émettaient leurs programmes captés en Afrique. Le rapport « pouvoir politique-télévision nationale-population » évolua et s'installa un rapport inédit entre les télévisions satellitaires et les populations, qui échappaient désormais au contrôle du discours officiel.

A l'appui de ce raisonnement, Tidiane Dioh parle de l'étude de cas du Sénégal, l'objet de la première partie de sa thèse. Pour lui, ce pays sert de creuset, de laboratoire à partir duquel il expérimenta la validité de notre hypothèse de travail.

L'État du Sénégal des années soixante, en dehors du fait qu'il était dirigé par Léopold Sédar Senghor, présenta peu ou prou les mêmes caractéristiques politiques que l'ensemble des pays africains étudiés dans le cadre de cette thèse. Dans ces Etats, le culte du « père de la nation », du père de l'indépendance, se forgeait même là où il n'existait pas encore de nation. Les partis uniques prédominaient. Le Sénégal des années soixante présente l'image d'un Etat où le système politique est dominé par un parti unifié, donc unique, qui concentre tous les pouvoirs aux fins de la construction d'une nation. Avec la démission de Léopold Sedar Senghor en 1981 et la succession d'Abdou Diouf au pouvoir, s'opéra une rupture politique, caractérisée par le multipartisme intégral. Par la suite, le pays connut une certaine stabilité, même si la présence d'une opposition de plus en plus forte se faisait sentir. Observateurs et chercheurs, prétendaient que le Sénégal n'était qu'une démocratie dans son architecture institutionnelle. À partir de mars 2000, le Sénégal aurait connu sa première alternance démocratique après quarante ans de pouvoir.

La seconde partie de cette thèse est consacrée aux autres pays d'Afrique noire francophone. Ils présentent une trajectoire politique différente du Sénégal à partir du début des années quatre-vingt ; l'irruption les télévisions satellitaires dans le paysage audiovisuel, se fit dans un contexte particulier marqué au moins par trois évènements majeurs inter reliés : la fin du communisme, le discours prononcé le 20 juin 1990 par François Mitterrand au 16e Sommet France-Afrique de la Baule où le président français lia l'aide française à la démocratie- et enfin la série de conférences nationales souveraines. Ces trois facteurs, toutes proportions gardées, ébranlèrent les structures des Etats africains déjà affaiblis par l'environnement économique international défavorable. Avec l'arrivée des télévisions satellitaires, les stratégies politiques des gouvernements, déjà éprouvées, rencontrèrent les logiques sociales de plus en plus ingénieuses développées par les populations pour contourner les télévisions nationales. En Afrique noire francophone au Sud du Sahara, la libéralisation de l'audiovisuel aurait produit des situations paradoxales selon les pays

La démarche méthodologique adoptée dans cette étude s'insère dans un corpus de travaux antérieurs où ceux d'André-Jean Tudesq et d'Abdoul Ba furent d'importance particulière pour Tidiane Dioh. Ce dernier eut par ailleurs accès à « une littérature de rapports », notamment ceux de l'Agence de la francophonie. Par ailleurs, la pertinence ou non des travaux des chercheurs français et européens, portant sur la déréglementation de l'audiovisuel et sur la dérégulation de l'économie, en Europe occidentale aux débuts des années 1990, suscita débat.

Pour Tidiane Dioh, ancien étudiant en relations politiques internationales et ancien journaliste politique qui sillonna l'Afrique, notamment pour la revue Jeune Afrique, toute analyse des rapports entre la population et l'État en Afrique noire doit être pensée en termes de rapports de forces. En analysant la télévision en Afrique, il importe de questionner la structure même de l'État.

Cette thèse identifia trois perspectives à revisiter par les chercheurs qui analysent les rapports entre pouvoir politique, population et télévision en Afrique noire : la recherche sur le triptyque « télévision-population-pouvoir politique » doit s'appliquer à l'ensemble des pays d'Afrique noire : il importe d'analyser les effets sociaux de l'impact des télévisions satellitaires en Afrique noire au Sud du Sahara ; il y a lieu de croire que la télévision nationale africaine serait amenée à rester un puissant relais de communication avec l'arrière-pays.

Michael Palmer

Colloques

Le Figaro : histoire d'un journal

Le colloque organisé par le Centre d'histoire de Sciences Po, les 20, 21 et 22 septembre 2006, avait pour ambition de donner une véritable histoire scientifique au journal Le Figaro, qui curieusement, n'en avait pas eu jusque-là . Disons tout de suite que ce colloque a été un vrai succès, réunissant des historiens des médias, du politique et de la culture, mais aussi des collègues littéraires, à qui sont venus s'ajouter, en une table ronde présidée par Jean-Noà« l Jeanneney, Nicolas Beytout et Francis Morel pour tirer un premier bilan de la nouvelle formule du Figaro d'aujourd'hui. Pour ne pas alourdir cette présentation nécessairement brève, on évitera de nommer les auteurs des communications. Aussi bien, les retrouvera-t-on dans les actes qui seront certainement publiés.

Fallait-il commémorer les 180 ans du titre – le premier Figaro a été lancé en 1826 – ou n'eut-il pas mieux valu célébrer deux ans plus tôt les 150 ans du Figaro de Villemessant, le journal d'aujourd'hui, lancé en 1854 ? Question pas si oiseuse que cela. Le choix des 180 ans a permis de présenter le petit journal satirique de la Restauration et l'« atelier d'écriture » de ses successeurs de la monarchie de Juillet, menant des vies difficiles et éphémères. Dès cette époque s'impose la fonction littéraire du journal. Villemessant relance Le Figaro avec pour pacte de lecture une prétention au magistère critique en matière de vie culturelle (littérature, arts, spectacles), l'établissement d'une complicité malicieuse entre journaliste et lecteur, un rapport nouveau d'urgence vis-à -vis de l'actualité culturelle. L'identité médiatique du quotidien ayant été présentée pour la période 1866-1914, les communications suivantes à propos du grand reportage – Le Figaro est l'un des premiers journaux à imposer ce nouveau journalisme –, du champ littéraire – poésie, roman naturaliste, théâtre –, de la chronique mondaine et de la vie musicale – avec cette originalité du journal présentant chaque semaine un morceau musical –, prouvent surabondamment que le journal assume effectivement un véritable magistère, n'est pas seulement critique, mais créateur. Après avoir appuyé Offenbach, il ouvre largement ses colonnes à Zola et à ses contradicteurs, il organise des concerts de musique – au début des années 1920, Stravinsky compose même pour Le Figaro. De tout cela il se dégage un grand éclectisme, une « polyphonie esthétique ». C'est qu'en effet, Le Figaro s'adresse à un public mondain, un public de salon où la conversation est encore reine, un public très féminin.

D'où la grande méfiance de Villemessant face à la politique, demandant à ses journalistes surtout des nouvelles, de l'information et des chroniques mondaines. Une méfiance d'autant plus nécessaire que le public du Figaro, fort homogène socialement, ne l'est nullement politiquement. Et Francis Magnard, de pratiquer, entre 1881 et 1894, un nouveau journalisme politique, quelque peu désenchanté et refusant l'esprit de système, après l'échec de la restauration monarchique. Il renonce à former l'opinion, préférant la suivre tout en l'éclairant et lui montrant que la République étant inévitable, il convient de s'y rallier. Une telle politique, présentée avec quelque ménagement, ne peut satisfaire le public légitimiste. L'engagement dreyfusard de son successeur Fernand de Rodays en est d'autant plus mal vécu et les campagnes de désabonnement d'autant plus suivies. En fait, il apparaît qu'étant monté jusqu'à 90 000 exemplaires dans les années 1880, le tirage du journal ait subi un net fléchissement dès le début des années 1890, avant même le déclenchement de l'Affaire. Il est tombé à 20 000 seulement en 1901. Orphelins de leur prétendant, du Figaro et d'autres titres plus anciens, les légitimistes se tournent vers Le Gaulois qui leur est définitivement ouvert par Arthur Meyer en 1882. Et puis, il y a L'Echo de Paris, fondé en 1884…

Après la disparition de Gaston Calmette, la Grande Guerre prive temporairement Le Figaro de son identité mondaine et littéraire. La censure le fait ressembler à tous ses confrères. Au temps des « années folles », le journal oscille entre l'éloge de la modernité et un discours conservateur déplorant la barbarie et le déclin. A la fin des années 1920, il sert de plus en plus les projets politiques de son nouveau propriétaire, le parfumeur Coty. Par la suite, de 1933 à 1942, le journal retrouve son lustre en servant le culturel d'abord. C'est le temps où Pierre Brisson, la tête littéraire du journal, prend une position prépondérante à côté de la rédaction politique de Lucien Romier. Avec l'éclectisme libéral de Brisson, l'économisme et l'antiparlementarisme de Romier, Le Figaro retrouve son identité médiatique. A la Libération, le journal est fondé une deuxième fois, sous la direction de Pierre Brisson, dans des conditions qu'il n'a encore jamais vécues. Le voici devenu la seule grande feuille d'information politique d'un public de droite, orphelin de tous ses journaux qui ont failli dans la collaboration allemande. Mais il persévère aussi dans son être, puisqu'il est encore et toujours un grand quotidien littéraire et culturel. Sa diffusion atteint alors des chiffres inégalés jusque-là  : 300 000 exemplaires en 1944-1947, 450 000 dans les années 1960.

Depuis les années 1860, Le Figaro est une entreprise très prospère qui a beaucoup rapporté à ses actionnaires. Après des difficultés au tournant du xxe siècle, le journal s'est bien redressé à la veille de la Grande Guerre. En revanche, l'Entre-deux-guerres est une période de déficit constant, marquée par la gestion aventureuse de Coty. La tutelle du gouvernement de Vichy permet de renouer avec les bénéfices. Et les belles années de Pierre Brisson (1944-1964) sont celles de gros bénéfices, la publicité apportant alors 80 % des recettes. Pendant ces années, Le Figaro s'est fait entendre dans les grands débats de politique économique et financière. C'est aussi le temps de la guerre d'Algérie, euphémisée par le journal, le temps des grandes signatures – Mauriac et Aron –, celui du critique Jean-Jacques Gautier. Un temps qui s'achève sur les crises des années 1965-1975 : comment la rédaction peut-elle garder son indépendance, face à la propriété du journal, une indépendance que Pierre Brisson, servi par les circonstances, avait su imposer ? Au temps de Robert Hersant, quelle a été l'attitude du Figaro face aux recompositions de la droite parlementaire entre 1974 et 1986 ?

Ce beau colloque a ainsi mis en valeur les permanences identitaires du Figaro. Une identité fondée sur l'éclectisme culturel et la modération de l'engagement politique, une ouverture culturelle jumelée avec un certain conservatisme politique, l'indépendance revendiquée par la rédaction au moins depuis la Libération, la qualité et la diversité des collaborations extérieures.

Gilles Feyel

Le fait divers dans tous ses états

Objet d'étude insolite, le fait divers a réuni les 23 et 24 mars 2006 à Lyon, un colloque intitulé Le fait divers dans tous ses états, organisé par les laboratoires de recherche Médias et Identités (Université Lyon 2) et Eriscom (Université Lyon 3). Appréhendé comme information inclassable, le fait divers est pourtant toujours présent dans les discours médiatiques. Il se fonde sur des stratégies d'écriture et de lecture qui peuvent constamment être réinterrogées, au regard, notamment, de ses variations dans les différents médias ou de ses points de contact avec la fiction.

Ce colloque a réuni 35 conférenciers, professeurs, maîtres de conférences et doctorants dans des approches pluridisciplinaires du « phénomène » fait-diversier. Les conférenciers invités ont ouvert les débats en développant leurs différentes problématiques de recherche par rapport au fait divers. Leurs interventions ont donné de fructueuses pistes de réflexions pour la poursuite des débats. Trois axes majeurs ont servi de fil conducteur au déroulement de ces journées. Dans le premier axe, le fait divers a été envisagé comme genre journalistique à travers des problématiques sur la fonction et la mise en scène du fait divers dans la presse. Ainsi, Anne-Claude Ambroise-Rendu a traité des récits d'abus sexuels sur enfants depuis le xixe siècle jusqu'à aujourd'hui. Elle a montré l'évolution de la médiatisation de ces crimes entre un silence total de la presse au xixe, un envahissement de ces questions dans l'espace public dans les années 1990, puis un revirement avec une prise de conscience des excès entre 2004 et 2006. Une histoire des abus sexuels sur enfants permet donc de montrer qu'il n'y a pas un mode énonciatif unique pour le fait divers et que la mise en intrigue et l'organisation du récit sont éminemment historiques et dépendent du thème abordé.

Ensuite, Jean-François Tétu a centré son intervention sur la notion d'événement en différenciant bien le « fait historique » comme construction de l'esprit et l'événement, nécessairement lié à l'expérience de celui qui le subit. L'événement a pour caractéristiques d'émerger dans un site précis (de temps et de lieu) et de modifier durablement le système à l'intérieur duquel il fait événement. Il n'y a d'événement que dans le regard du sujet, puisqu'un phénomène naturel n'est événement que lorsqu'il touche la culture, qu'il fait des victimes (exemple du tsunami). L'événement constitue fondamentalement un non-savoir de la société, entraînant une brèche insupportable. À travers la mise en récit de l'événement, la presse, consciente de son non-savoir, tente toujours d'insérer l'événement dans des catégories antérieures permettant de l'interpréter et de le rendre intelligible.

Le second axe du colloque a permis d'envisager comment la politique, la société et l'individu peuvent être traités par la presse à travers le prisme du fait divers. Marc Lits a abordé la construction de la figure médiatique du monstre notamment à travers l'affaire Dutroux. Il a cherché à comprendre comment un fait divers devient un fait de société et comment se construit progressivement la figure du monstre. Dans le cas de l'affaire Dutroux, cette figure s'est peu à peu imposée comme l'unique figure d'interprétation possible, puisque la seule création de cet archétype figé a permis aux journalistes de dire l'innommable.

Dans une perspective d'analyse des récits de presse, Annick Dubied a, quant à elle, proposé une lecture des récits des faits divers et des événements people dans la presse. Ces récits sont ceux de « l'extraordinaire domestiqué » en ce qu'ils interrogent et mettent en scène la norme et parce qu'ils sont toujours des récits de l'intimité et de la proximité. En définitive, faits divers comme événements people travaillent à la construction de l'identité puisque la délibération publique des marques ou des appartenances identitaires des people ou des acteurs du fait divers renvoie le lecteur à l'interrogation de son intimité et de son identité.

Enfin, les relations entre fait divers et fiction ont constitué le troisième axe de ces journées d'étude. Bernard Lamizet a proposé une sémiotique du fait divers. Puisqu'il concerne des individus, des situations particulières et non l'espace public dans son indistinction, le fait divers exprime une crise de la médiation. Il introduit donc une distance critique entre l'information et nous. Ainsi, l'information relative aux faits divers vient interroger et remettre en cause nos engagements politiques et sociaux. Le fait divers concerne la dimension singulière des sujets, il interroge donc leur psychisme et la part singulière de leur identité. Par conséquent, ce qui permet aux acteurs de comprendre les récits fait diversiers déployés dans les médias, c'est avant tout leur psychisme (émotions et sentiments). L'identification symbolique mise en œuvre dans les récits de faits divers par les médias repose sur la mise en scène d'émotions et de sentiments dont les lecteurs ou téléspectateurs sont porteurs, comparables à celles mises en œuvre dans la littérature et la fiction. Enfin, Jean-Pierre Esquenazi a développé les éléments « d'une sociologie du mal » qui se donnerait comme objectif de comprendre les investissements sociaux autour du récit de crime, qu'ils soient faits divers ou récits policiers. Le fait divers comme récit policier expose à la fois les normes que les sociétés édictent pour se définir et la transgression de ces normes par certains individus. Faits divers et récits policiers sont des transgressions de la structure « nous-je » (cf. Norbert Élias) de notre société puisqu'ils manifestent l'exercice d'une liberté mauvaise exercée par certains individus mais aussi l'effort fait par les sociétés pour y remédier.

Ces différentes approches pluridisciplinaires ont permis à l'ensemble des participants d'échanger et de croiser leurs regards sur un objet qui constitue un élément incontournable des discours médiatiques. La tenue d'une table ronde avec des fait-diversiers et des auteurs de romans policiers a également ouvert des perspectives de recherche sur les pratiques professionnelles de ces narrateurs du fait divers.

Emilie Roche

L'histoire et la presse

Stéphanie Laithier et Hélène Guillon organisaient le 29 mai 2006 une journée d'étude sur les relations entre presse et histoire. Avec l'aide des autres jeunes chercheurs du Centre Alberto Benveniste et du Centre d'Histoire moderne et contemporaine des Juifs (EPHE) et sous le parrainage d'Esther Benbassa, elles ont offert à douze doctorants et étudiants de master d'interroger ces relations, à la lumière de leurs recherches en cours.

Deux thèmes étaient proposés, offrant de considérer la presse en tant que source pour l'historien ou comme « vecteur et acteur de l'histoire ». À vrai dire, ces questionnements sont souvent liés, puisque la presse, envisagée comme source historique et critiquée comme telle, peut informer sur ce dont elle parle, sur elle-même et sur son lectorat (qu'il s'agisse du public visé ou du lectorat réel). Les communications ont témoigné de cette diversité.

La presse renseigne l'historien sur ses auteurs et sur la société dans laquelle est elle diffusée. Ainsi, les publications que la Société orthodoxe de Palestine diffuse à partir des années 1880 auprès des différents publics russes promeuvent la présence orthodoxe en Terre Sainte, et contribuent à notre connaissance de l'effort d'unification de la nation russe, qui définit l'orthodoxie en opposition aux pratiques catholiques et protestantes (Elena Astafieva). Le panorama de la presse publiée par les minorités non-musulmanes en Turquie au xxe siècle éclaire au moins autant sur leurs relations avec l'État que sur elles-mêmes (Nese Mesutoglu). Les publicités parues dans le Journal de Salonique entre 1895 et 1911 servent à une petite élite commerçante pour promouvoir ses produits et sa volonté d'occidentalisation auprès d'une classe moyenne francophone minoritaire, racontant ainsi un aspect de la société juive de la ville (Hélène Guillon). La Gazeta de Amsterdam (1675-1699) est à la fois une source sur l'activité des grandes villes portuaires d'Europe et sur son propre rôle de vecteur d'information pour les marchands juifs hispanophones (Glenda Gambus). Le contenu des médias d'information est d'ailleurs l'une des pistes pour mettre à jour leur réception (supposée et réelle), question fondatrice de nombreux sujets et corpus pour l'étude des représentations qu'a tenté d'expliciter l'auteur de ces lignes pour l'information télévisée.

L'étude du champ médiatique burundais et de la production éditoriale française sur le Burundi contemporain met en évidence la persistance des lectures partisanes et ethniques pour le premier, le simplisme des grilles d'analyse de la seconde (Aude Laroque). L'Écho sioniste (1899-1905), journal sans lectorat, est une source précieuse pour connaître ses auteurs, un groupe d'étudiants juifs parisiens émigrés de Russie, et leur combat pour promouvoir le sionisme en France au début du xxe siècle (Vincent Vilmain). De la même façon, la couverture de la guerre israélo-arabe de 1973 par Libération en dit long sur l'identité d'un quotidien naissant et sur les différentes lectures du conflit à l'extrême gauche (Stéphanie Laithier).

En revanche, la façon dont Le Monde rend compte et discute des déclarations controversées du général de Gaulle en novembre 1967, à la suite de la Guerre des Six-Jours, de même que le choix des courriers de lecteurs publiés à cette occasion, jouent un rôle dans le débat sur l'identité juive des Israélites de France à cette époque (Jacques Magen). Les journaux contribuent également à certains processus mémoriaux. La presse illustrée de Mexico participe ainsi à la construction de la mémoire visuelle de la Révolution mexicaine (1910-1920) : destinée à un public bourgeois éloigné des combats, généralement consacrée à des sujets frivoles, elle publie à partir de 1932 nombre d'images de la Révolution et de ses acteurs, en conformité avec le récit défendu par le pouvoir (Marion Gautreau). Photos et dessins de presse renseignent aussi sur les journaux et leurs particularités : les dessins sur la Grande Guerre publiés par L'Humanité et Le Journal dans l'entre-deux-guerres, contraints par la ligne éditoriale défendue par les quotidiens pendant le conflit, tiennent de la subversion parodique de l'imagerie guerrière pour le premier, d'un bellicisme atténué et d'une inquiétude maintenue pour le danger allemand pour le second (Anne Christophe). La comparaison des photographies évoquant la mort et les combats de la Première guerre mondiale dans L'Illustration et son double allemand l'Illustrirte Zeitung met notamment en évidence les différences entre l'approche documentée et émotionnelle côté français et les stratégies d'évitement et d'héroà¯sation côté allemand (Joà« lle Beurier).

Les actes de cette journée paraîtront en janvier 2007 dans les Cahiers Alberto Benveniste, à la suite de ceux rendant compte de la première journée, consacrée en 2005 aux constructions identitaires et représentations des minorités.

Alexandre Borrell

400 Jahre - Zeitung 1605 – 2005

Le Gutenberg-Museum de Mayence est une indispensable étape pour tous les spécialistes de l'imprimé et des médias. Dans le second semestre de 2005, ce cadre prestigieux a abrité une très vaste rétrospective des quatre siècles de la presse allemande, animée par Martin Wilke. A l'allemande, c'est-à -dire dense et didactique, ce panorama permettait de suivre, chronologiquement et thématiquement, la vie des entreprises et l'évolution du marché.

Il évoquait aussi les grands noms des éditeurs et des journalistes et restituait les grands épisodes d'une histoire tourmentée, de la naissance des Zeitungen – en confirmant l'antériorité de la Relation de Strasbourg en 1605 – jusqu'à la réintégration des journaux de l'ex-RDA dans le giron de la République Fédérale.

Une des difficultés de toute exposition sur les journaux tient à la faible lisibilité des documents de presse. En usant habilement de reproductions agrandies des unes, des articles, des portraits ou des pièces administratives, en multipliant les tableaux récapitulatifs les cartes et les notices biographiques, ce handicap a été, ici, heureusement surmonté. Au total une belle réussite dans la forme et le fond.

Outre évidemment la chronologie, le fil rouge de l'exposition était la revendication et les avatars de la liberté de la presse. Les multiples étapes et formes des contraintes et des censures y étaient clairement analysées et la régionalisation des paysages contrastés du journalisme bien mis en valeur : Hambourg, Augsbourg puis Munich, Francfort, Leipzig, Stuttgart… l'ont toujours emporté sur Berlin. Les dizaines de quotidiens de la capitale n'ont que rarement débordé le cadre de l'ancienne monarchie prussienne ; la centralisation de l'État nazi a certes unifié l'information mais pas les centres d'édition.

La perspective de ce beau panorama était essentiellement nationale : les allusions aux influences étrangères y étaient trop rares pour fournir les éléments d'une confrontation du modèle allemand à ceux de l'Angleterre, des États-Unis ou de la France. Le visiteur français était tout naturellement amené à découvrir la spécificité germanique et à esquisser quelques comparaisons. Au xviiie siècle la multiplication des Zeitungen dont la production paraissait un peu comme une activité complémentaire des imprimeries essaimées dans tout l'Empire, s'oppose au monopole de la Gazette. Au XVIIIe siècle, le succès des Intelligenzblà¤tter a été transposé dans nos Affiches et avis divers mais sans que celles-ci puissent jamais trouver dans la publicité et les annonces locales les ressources d'une réelle prospérité : de nos jours encore nos journaux n'ont pas réussi à suffisamment développer le marché des petites annonces et leurs recettes de publicité sont inférieures d'un tiers à celle de nos voisins.

Les effets libérateurs de la Révolution et de l'Empire furent vite oubliés outre-Rhin et la vigueur libérale des feuilles du Vormà¤rz fut éphémère. Au total alors que le xixe fut aussi en Allemagne un âge d'or, le journalisme résista bien moins qu'en France au conformisme idéologique en matière politique. La confirmation en 1850 et 1872 du monopole postal en matière de distribution des journaux en Allemagne s'oppose à son abandon concomitant en France : de là , la prépondérance, maintenue et économiquement très avantageuse, du portage des journaux à domicile chez nos voisins au détriment de la vente au numéro si coûteuse chez nous. Le développement des journaux populaires, en France dès la fin du second Empire, ne prit que tardivement son élan en Allemagne mais y donna après 1904 sur le modèle du BZ am Mittag une forme originale, celle de la « Boulevard presse » dont la Bildzeitung et ses homologues sont aujourd'hui les héritiers : nous avons heureusement ignoré ce type de presse vulgaire et racoleuse.

La visite conduisait aussi à faire, non sans risques d'anachronisme et de décalage abusifs, des parallèles entre les grands noms de la presse de nos deux pays : ainsi Voss et Panckoucke, Kotzebue et Martinville, Ullstein et Girardin, Brockhaus et Larousse, König et Marinoni, Wolff et Havas, Harden et Rochefort, Stinnes et Coty, Springer et Prouvost, Augstein et JJ. SS…

C'est en comparant les systèmes de presse européens, avec leurs divergences et leurs ressemblances, que l'histoire de la presse peut découvrir des perspectives nouvelles. L'exposition de Mayenne nous en a offert une belle occasion.

Pierre Albert

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Recherche-Actualites.html

Sommaire du numéro