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01 - Interdits. Tabous, transgressions, censures

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Publications

Le Temps des médias n°1, automne 2003, p.239-267.

Médias et communication

Bernd Sösemann (dir), Kommunikation und Medien in PreuàŸen vom 16. Bis zum 19. Jahrhundert, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2002, 474 pages ; Bernd Sösemann (dir), Offentliche Kommunikation in Brandenburg / PreuàŸen – Eine Spezialbibliographie, bearbeitet von Albrecht Hoppe , Franz Steiner Verlag, Stuttgart, 2002, 366 p.

Bernd Sösemann explique dans son introduction à Communication et médias en Prusse, que le travail de recherche en matière de communication suppose diverses conditions. D'abord, il doit être entrepris à partir d'une observation systématique et critique des fonds d'archives. Ensuite, il doit prendre en compte une culture historique en accentuant les dimensions relevant de l'histoire sociale, de celle des mentalités et de la vie quotidienne. Si bien que cette enquête explore une multiplicité de perspectives reflétant les positions des producteurs, des utilisateurs et les attentes des publics. D'où une nécessaire étude des réceptions et donc un retour à une lecture qui puisse, par la biographie et l'analyse structurale, rendre l'atmosphère d'une époque. L'ouvrage collectif que Sösemann propose ici avec une vingtaine de collègues, tous spécialistes de la communication en Allemagne, répond à ces exigences. Les supports étudiés sont divers, la presse mais aussi les cérémonies, les spectacles, et même un bref excursus sur la radio et le cinéma sous la République de Weimar. Les thématiques brassent des dimensions fondamentales de la vie publique (patriotisme, contestation, satire…). La censure en est une. Plusieurs communications montrent son évolution, d'un principe juridique à une pratique bureaucratique bien installée dans la Prusse d'avant 1870. Utilement complétée d'une bibliographie impressionnante publiée en un volume séparé, cette enquête sur la Prusse pourrait servir de modèle pour d'autres réflexions prenant en compte une échelle différente de celle des États-nations.

Fabrice d'Almeida

Michael Schudson, The good citizen. A History of American civic life, Harvard University Press, 1999, 400 p., 17,95 dollars

Signalons ici un ouvrage et un auteur qu'il convient, selon nous, de mieux connaître en France, en ces temps de malentendus franco-américains où le rôle des médias eux-mêmes est sur la sellette. Professeur en Communication et en Sociologie à l'université de Californie à San Diego, M. Schudson est l'auteur de plusieurs ouvrages qui situent le développement des médias aux États-Unis dans une optique d'historien qui scrute les interactions « journalistes, médias, classe politique et société ». Que l'on remonte à sa thèse qui mit en parallèle le développement de deux professions libérales – celles des journalistes et des avocats – ou que l'on suive ses réflexions à propos de l'espace public – il posa même autrefois la question : « la sphère publique a-t-elle jamais existé ? » – Schudson mérite à notre sens d'être lu et relu. The good citizen, un essai sur les fondements et le développement même de la citoyenneté outre-Atlantique, sert ici d'entrée en matière.

Brassant trois siècles des rapports « société, médias, opinion et politique », The good citizen présente également pour le lecteur européen, l'avantage d'être américano-centré ; l'essentiel des recherches qui nourrissent le livre porte trace de leur genèse intra-États-Unienne. Les treize colonies britanniques sont devenues à terme l'hyper-puissance mondiale, America ; elle est ici saisie en tant que culture ou matrice où la réflexion sur la liberté d'expression serait une motivation chère aussi bien à ceux qui fuirent l'Angleterre au début du xviie siècle, au nom de la liberté de conscience, qu'à ceux qui défendirent la liberté de la presse, au point d'en faire le premier amendement de la Constitution (1791) ; le pouvoir législatif de la jeune république fut exclu d'emblée de toute velléité d'interventionnisme dans le domaine de l'opinion. Il y a là une telle différence avec la tradition française, qu'il faut s'y attarder ; de même, la notion de « citoyen informé », à laquelle tient Schudson, se développa surtout au tournant des xixe et xxe siècles, à la période dite Progressive, comme pendant de la remise en cause des partis politiques d'alors. L'opposition que Schudson décèle entre une citoyenneté axée sur la revendication des droits et la citoyenneté fondée sur le droit à l'information, sous-tend toute la partie de l'ouvrage consacrée à ce qui se jouait au xxe siècle. L'égalité aux États-Unis, à l'en croire, n'existe en fait que depuis les années 1960, et la fin officielle de la discrimination raciale. La réalisation de cette great society, formule associée au président L.B. Johnson, et qui n'est vieille que d'un demi-siècle, se serait effectuée au moment où l'on accepta que le gouvernement fédéral soit le garant des droits du citoyen.

L'ouvrage comporte six chapitres ventilés en plusieurs sections, entrecoupés par deux « Entr'actes » ; une section de chapitre au moins, traite de la presse, des médias et de la vie publique. Qu'il s'attarde sur l'oralité et l'art oratoire ou sur toute la gamme des moyens de communication qui peu à peu vainquirent les barrières spatio-temporelles entravant les échanges, Schudson pointe les adjuvants d'une parole qui peu à a peu se fit entendre à travers l'État-continent. Les journaux (Newspapers), ces « Gardiens qui nous Alertent en temps de Danger public » deviendront les « Chiens de Garde » – le Washington Post et le président Nixon en attestent. Schudson souligne constamment les prismes déformants : le peu d'intérêt que bien des États-uniens portent à l'histoire de leur pays contribue à la vision réductrice qui voudrait que les « pères fondateurs » de la jeune République regardèrent le premier amendement à la Constitution avec les yeux de Chimène. En fait, l'hostilité qui ressort de l'opposition entre les partisans de la liberté et les adversaires d'une telle licence, était déjà bien apparente.

Tocqueville le releva, Schudson le documente : entre 1783, date de parution à Philadelphie du premier quotidien (six ans après Le Journal de Paris…) et 1850, où sont publiés 2 000 titres, certains États-uniens devinrent « dévoreurs de journaux ». Par ailleurs, Schudson explique ce que signifie « lire un journal » à des époques diverses – occasion de revisiter, avec ses variantes états-uniennes, la litanie : presse de partis, presse dépolitisée, presse commercialisée, presse concentrée et presse contestée par l'éclosion d'autres médias.

Les deux Entr'actes suggèrent l'originalité de l'approche ici suivie. Moments tant étudiés, les débats Lincoln-Douglas en 1858, et Kennedy-Nixon en 1960 sont deux points d'orgue où Schudson à la fois pose question sur « les idées reçues » à leur sujet, convoque des auteurs de référence susceptibles de les éclairer (Tocqueville : La Démocratie en Amérique, Theodore White : The Making of the President et L'Image de Daniel Boorstin), et démontre que « 1858 » mérite moins de place, et « 1960 » davantage de considération, dans le panthéon des temps forts de la démocratie américaine. Car Schudson scrute les discours, avec leur lot de visions stéréotypées, à propos de la citoyenneté aux États-Unis, pour renverser ensuite ce qui passe pour être l'interprétation reçue ou dominante. Quelques exemples : que les journalistes de l'écrit critiquent les titres ramassés des journaux télévisés serait faire à ceux-ci un bien mauvais procès ; les téléspectateurs y recherchent justement des formules qui alertent, qui signalent. De même, pour être viable, l'espace public ne dépend nullement de l'aptitude ou non de la télévision à favoriser des échanges discursifs fondés sur l'usage public de la raison, mais sur celle des médias et de toutes les autres sources d'information auquel le public a accès – des partis mais aussi des lobbies et groupes d'intérêts professionnels, etc. – à faire évoluer l'agenda public. Et Schudson de rappeler un autre débat, celui des années 1920 opposant le commentateur libéral Walter Lippmann au philosophe politique John Dewey. L'essentiel serait de trouver un langage ou grammaire de la vie publique qui reconnût ce que peut et doit faire le citoyen – il doit savoir déchiffrer l'environnement ou la société dite de l'information, sans être nécessairement au courant de tout…–et la part qui revient à l'expert. Ce qui souligne encore un des autres bienfaits qu'apporte le livre de Schudson. Si ce dernier veut clarifier les termes du débat à propos de la citoyenneté dans les États-Unis des années 1990-2000, il le fait en convoquant l'apport de débats anciens qui restent d'actualité. Ainsi Walter Lippmann, à l'origine de la formule que le français traduit « la fabrique du consentement », règnerait encore, selon certains de ses détracteurs dans bien des facultés de communication et de journalisme à travers les États-Unis. Schudson intègre une réflexion sur le rôle et le développement des médias dans la vie politique des États-Unis sur trois siècles, à un diagnostic portant sur les promesses, les pratiques et les failles de la condition de « citoyen » aujourd'hui. L'entreprise n'est pas chose si courante…

Michael Palmer

Fabrice d'Almeida, Christian Delporte, Histoire des médias en France, de la Grande Guerre à nos jours, Paris, Flammarion, collection Champs Université, 2003, 434 p., 11 euros

L'originalité de cet ouvrage réside dans la périodisation retenue et dans l'approche, à la fois politique, économique, sociale et culturelle : une histoire des médias en forme de « miroir distordu de l'histoire de France au xxe siècle ». Les auteurs ont choisi, ainsi qu'ils l'expliquent dans l'introduction, occasion d'un hommage au travail fondateur de Jean-Noà« l Jeanneney, une définition large du terme médias : « moyen, outil ou système d'organisation permettant la diffusion massive ou la communication publique d'une information ou d'un message dans l'espace et dans le temps ».

La construction est strictement chronologique dans les six premiers chapitres : « Médias, propagande et patriotisme (1914-1918) », « Le tournant de l'information moderne (1918-1939) », « L'information sabordée (1939-1944) », « Le long après-guerre des médias (1944-1958) », « Grandeur gaulliste et consommation de masse (1958-1968) » « La médiatisation entre état et marché (1968-1989) ». Les deux autres chapitres s'intéressent eux aux vingt dernières années et questionnent le rôle de l'information dans une société démocratique.

Les auteurs analysent les relations complexes entre les médias français et le pouvoir tout au long du siècle écoulé et s'interrogent sur l'avenir du journalisme, menacé par la manipulation, l'uniformisation et la dépossession, dans un contexte de développement accéléré des nouvelles technologies.

L'histoire récente des médias est envisagée sous tous les angles : la création du statut de journaliste, la segmentation de la presse magazine, l'accession de la publicité au rang de « genre culturel », la place des médias dans les « pratiques culturelles » des Français, la naissance de la « communication d'entreprise » en France dans les années 1950, sur le modèle américain, le développement du sponsoring, l'apparition de la communication politique et de la communication institutionnelle, la révolution numérique…

À la synthèse succède un glossaire critique – une spécificité de la collection Champs Université – fort intéressant, même si l'on s'interroge sur les raisons qui ont présidé au choix de certains titres ou personnalités : pourquoi Michel Drucker et pas Léon Zitrone, par exemple ?

Suit une remarquable bibliographie thématique de plus de 300 références, où ont été impitoyablement éliminés ouvrages de vulgarisation et documents obsolètes. On y trouve des livres bien sûr mais aussi beaucoup d'articles, de communications à des colloques et de travaux universitaires récents, non encore publiés. Le livre se clôt sur un index rigoureux et très précieux.

Dans le flot des titres cités, on pourra regretter l'absence de certains journaux, comme Le Monde diplomatique et toute la presse dite « alternative », qui a trouvé aujourd'hui, avec Internet, une formidable caisse de résonance.

Françoise Hache-Bissette

Presse écrite

Marc Martin, La presse régionale. Des Affiches aux grands quotidiens, Paris, Fayard, 2002, 501 p., 25 euros

Il faut savoir gré à Marc Martin d'avoir rédigé sur la presse départementale et régionale l'ouvrage de synthèse qui lui manquait. Comme tout travail de ce genre, un tel livre offre les idées originales de son auteur, mais permet aussi de repérer les périodes moins parcourues ou les thèmes moins traités par les historiens. Somme toute assez bref dans son exposé – à peine 405 pages de texte, auxquelles viennent s'ajouter 48 pages de notes et diverses annexes (chronologie, bibliographie et deux précieux index de noms et de titres) – le livre, découpé en trois parties, présente toute l'histoire des journaux de province, depuis les réimpressions de la Gazette de Renaudot au xviie siècle, jusqu'aux difficultés les plus contemporaines de la presse quotidienne régionale, depuis les temps où les provinces étaient complètement dominées par la presse parisienne, jusqu'aux temps les plus contemporains, où la presse régionale dispose de la prépondérance sur son territoire de diffusion.

La première partie conduit le lecteur des origines à la fin des années 1860. Bénéficiant d'un renouveau historiographique récent, les débuts de cette histoire – sous l'Ancien Régime et la Révolution – sont aujourd'hui mieux connus. Marc Martin leur consacre à bon droit ses quatre premiers chapitres et y dresse un panorama complet, évoquant la géographie de cette ancienne presse, ses formats, ses contenus, ses journalistes et imprimeurs, ses publics. Pour la période suivante (1800-1868), Marc Martin a pâti d'une moindre information, ce qui n'empêche pas ses quelques intéressantes observations sur les métamorphoses de « l'objet-journal », sa lecture, l'émergence du métier de journaliste dans les départements : trois chapitres seulement, il y a là manifestement des territoires de conquête pour les jeunes historiens de l'avenir !

Avec la deuxième partie, Marc Martin parcourt des temps mieux connus, qu'il a d'ailleurs contribué lui-même à éclairer par ses travaux antérieurs. Il n'est pas indifférent qu'il débute la période par la loi libérale du 11 mai 1868, qui préfigure la loi du 29 juillet 1881. Dès la fin du Second Empire, entre 1870 et 1880, le nombre des quotidiens provinciaux est passé de 100 à 180. La loi amplifie le mouvement : on en recense 250 en 1885. Dans le même temps, les feuilles hebdomadaires ou bihebdomadaires se multiplient jusque dans les cantons, pour servir les luttes politiques. La fin des années 1860 est aussi et surtout marquée par les débuts de la presse populaire vendue à 1 sou le numéro, dans le Nord et à Marseille ; les années suivantes voient son triomphe ailleurs, d'où des mutations dans la lecture du journal. Cette révolution est prolongée par l'invention des éditions locales, et par voie de conséquence les débuts des grands régionaux, que Marc Martin, bon connaisseur, explique fort bien. On notera l'avance technique de ces grands journaux sur la presse parisienne – par exemple pour l'installation des linotypes. On notera aussi les pages sur « le journalisme provincial au tournant du siècle ». Au-delà du chapitre sur les « quotidiens de guerre (1914-1918) », Marc Martin continue de juxtaposer une histoire de la presse régionale et une histoire de ses journalistes, alors que les grands régionaux achèvent de s'épanouir et de dominer le marché. Les trois derniers chapitres de cette partie sont neufs : ce sont des innovations, avec l'arrivée du sport et de nouvelles formes de présentation où la photographie joue autant de place que dans la presse parisienne, avec aussi l'arrivée de la publicité de marque ; c'est enfin, un développement soigneux et informé sur la presse des « années noires » 1940-1944.

À côté de développements attendus sur « la refondation de la presse provinciale à la Libération », la troisième partie, présente l'évolution vers des groupes régionaux, s'interroge sur l'information locale et les localiers, les incertitudes et les crises auxquelles doit faire la presse quotidienne régionale, depuis le milieu des années 1970. La diffusion s'effrite, alors que le marché publicitaire se révèle fort instable. D'où des difficultés de gestion qu'il faut surmonter. On notera que comme lors des linotypes, la presse quotidienne régionale a lancé et réussi la modernisation de ses imprimeries avant la presse parisienne. Le grand défi que doivent affronter les quotidiens régionaux est l'évolution de leur public. Qui sont aujourd'hui leurs lecteurs, quelles informations faut-il leur proposer pour qu'ils continuent à lire le journal, où et comment les toucher ?

Voilà un livre clair qui rendra des services autant par les sujets abordés que par les questions qu'il formule. En dehors des questionnements du présent et d'une histoire des régionaux et des journalistes désormais assez bien connue, il montre qu'il existe encore bien des moments à éclaircir ou des territoires à parcourir. Marc Martin a présenté les pistes qu'il faut suivre.

Gilles Feyel

Jeremy Black, The English press, 1621-1861, Stroud, Sutton publishing, 2001, 233 p., 25 livres

Professeur d'histoire à l'université d'Exeter, dans le sud-ouest d'Angleterre, J. Black est auteur de nombreux ouvrages consacrés à l'histoire du xviie et du xviiie siècle, et publia déjà , en 1987, The English Press in the Eighteenth Century. Ici, il analyse des thématiques de l'histoire de la presse outre-Manche, depuis l'apparition des premiers newsbooks à Londres jusqu'à l'abolition des « impôts sur le savoir », (1853-61, impôts sur le papier-journal et les annonces, et le droit de timbre). Fort de son ancrage en province, et d'une perspective qui n'ignore pas les dimensions européenne et impériale de l'objet étudié, il propose une lecture de la presse et de la société anglaise qui s'avère souvent iconoclaste.

Jeremy Black alterne chapitres chronologiques et approches thématiques. Archives privées et publiques, collections de journaux, mémoires, et l'apport de recherches de provenances multiples, sont mobilisés – le tout dans un ouvrage relativement bref. Nombreux sont les extraits de journaux – notamment ceux de province ; et, en incluant toute une série de vignettes (plus que des études des cas), l'ambiance des milieux où s'activent bien des acteurs touchant de près ou de loin à la presse est évoquée. Il est des chapitres qui intéresseraient tout particulièrement les lecteurs français – tels les enjeux que représentait la couverture de la révolution française par la presse londonienne et provinciale (chapitre 8). La presse britannique deviendrait, sous l'influence du débat ainsi engendré, un espace aiguisé par les partisans ou les adversaires de l'ordre existant et du gouvernement qui l'incarne ; une conscience de classe y affleure…

S'il est exact que la situation de la presse au xviiie siècle est celle qui retient plus l'attention de l'auteur, il n'en demeure pas moins qu'il parvient à proposer une grille de lecture, un choix de problématiques à creuser, qui porte trace de celles avancées par les historiens de la presse du xixe et du xxe siècles. L'attention est d'autant plus retenue que l'un des arguments chers à l'auteur porte sur l'arrivée « tardive » du sens de la modernité. Selon Jeremy Black, il y aurait parfois comme une confusion entre la presse, agent de changement et de la modernité, et la presse, reflet et agent de la culture de l'imprimé. Vecteurs d'une rhétorique encore marquée par la prédication, les publicistes d'avant le milieu de xviiie siècle, voire plus tard encore, emploient des formes d'adresse, sont eux-mêmes influencés par des genres, qui ne s'inspirent pas principalement de la grammaire et de la terminologie du débat politique qu'affectionnent certains journaux de la capitale. À force de centrer sur la bataille pour pouvoir rendre compte des Parliamentary debates (victoire obtenue dans les années 1770), d'autres historiens de la presse auraient par trop occulté des phénomènes moins apparents. L'impact politique de bien des journaux de province se limitait à la création d'un médium, plutôt que la propagation de visions distinctes, antagonistes.

Revisitant les débats sur l'espace public – public sphere – à la lumière des logiques à l'œuvre en province plus encore qu'à Londres, J. Black relève plutôt des mouvements en dents de scie, et une certaine marginalisation des forces profondément contestataires ; à partir de la normalisation qui, liée à des logiques publicitaires, accompagne l'offre rédactionnelle croissant suite à l'abolition des impôts sur le savoir, les journaux de la métropole – les quotidiens surtout – forgeaient somme toute le cadre rapidement devenu usuel du débat politique, centré sur les prestations des principaux parlementaires et dirigeants. Les journaux dominicaux, plus critiques, auraient davantage repris le discours contestataire de la presse « non-timbrée », des années 1830 à 1850. Mais, recherchant plus encore que les quotidiens, un public ouvrier, ils exploitaient par ailleurs les thèmes et les techniques d'écriture dites à sensation, renouant en cela avec une presse à bon marché du début du xviiie siècle.

Ainsi, Jeremy Black, qui débute son ouvrage en insistant sur la thématique du changement, montre surtout les aspects de continuité, ou du moins les leitmotives récurrents. La publicité, la mise en page, la propriété, le parcours professionnel des journalistes, la variété de la périodicité et du rôle des supports étudiés, font également partie des thèmes transversaux d'un ouvrage riche, novateur et iconoclaste. Il s'efforce de faire passer les arguments développés en faveur de la censure. L'imposition d'un « consensus » voulu d'en haut, une vision pessimiste de la nature humaine dont les penchants négatifs ne devraient pouvoir s'alimenter grâce à une « publicité » malencontreuse, les retombées diplomatiques désastreuses d'une presse qui dit pis que pendre de son propre gouvernement, et de ceux d'Altesses de Puissances Étrangères…

Michael Palmer

Gilles Feyel (dir.), La distribution et la diffusion de la presse, du xviiie siècle au iiie millénaire, Éditions Panthéon-Assas, Paris, 2002, 451 p., 25 euros

Fruit d'un colloque organisé par l'Institut français de presse, l'ouvrage est composé en trois parties. Le temps du monopole postal (1740-1878) évoque la distribution des journaux de 1740 à 1830 (G. Feyel) puis le rôle spécifique de la poste de 1801 à 1871 (O. Bataillé), analysant la mise en place progressive d'un « service public » par le biais d'un monopole souple. Suivent trois études particulières : en Champagne-Picardie (1790-1795), à Nantes sous la Restauration et enfin la circulation du premier quotidien parisien anglais (1814-1890).

La période de la diffusion de masse, entre poste et messageries (1870-1944), voit l'abandon du monopole postal, parallèle à la conquête de la liberté d'expression (P. Albert). Le Petit Journal table sur la vente au numéro (K. Taveaux-Grandpierre), tandis que la presse régionale met en place ses propres réseaux de distribution (M. Martin). Quant à la diffusion en Angleterre et Allemagne, elle apparaît à l'époque bien différente du modèle français (M. Palmer, U. Koch).

Le temps des refondations puis des interrogations (1944-2001) est la partie la plus développée, le colloque ayant opté pour une démarche prospective. Trois communications tracent un cadre général : régime des messageries (E. Derieux), relations entre éditeurs et marchands de journaux (S. Dupuy-Busson et N. Sonnac), évolution des systèmes de distribution (N. Toussaint Desmoulins). Puis quelques aspects spécifiques affûtent notre connaissance de la diffusion depuis la guerre, de la naissance tumultueuse des NMPP (H. Eck) à la distribution du Monde (P. Eveno) ou de plusieurs régionaux tels Sud-Ouest (J.-J. Cheval). Parmi les rares lacunes de ce vaste panorama, on peut regretter l'absence d'une mise au point sur les années d'Occupation, ainsi qu'une approche trop hexagonale de la période contemporaine.

Le volume se clôt par le compte-rendu d'une table ronde, où des invités diversifiés (dont J.-C. Hassan, conseiller d'État, auteur d'un rapport sur la distribution de la presse, F. Sampermans et D. Valent, représentant respectivement les NMPP et les MLP) débattent sans langue de bois des perspectives en matière de diffusion. Au même moment, coà¯ncidence significative, un conflit oppose les NMPP et le groupe Amaury : démontrant l'intérêt du colloque, histoire immédiate et longue durée s'entrechoquent.

Cécile-Anne Sibout

Patrick Eveno, L'argent de la presse française des années 1820 à nos jours, Paris, Éditions du CTHS, 2003, 238 p., 27 euros

Depuis deux décennies, l'histoire de la presse se prolonge par des biographies de journalistes ou des monographies de journaux de la IVe et de la Ve République, mais elle enrichit aussi ses perspectives en appliquant, rétrospectivement, les enseignements des sciences politiques et sociales contemporaines au rôle et aux pratiques du journalisme ancien. Marc Martin a ainsi renouvelé nos connaissances de la publicité et de la presse de province, Antoine Lefébure de l'agence Havas, Gilles Feyel de la presse d'Ancien Régime et de la distribution de la presse, Catherine Malaval de la presse d'entreprise, Roger Lancry des ouvriers du livre, Jean-Marie Charon et Rémy Rieffel dans Réseaux de la presse magazine, sans parler des études sur les médias audiovisuels et leurs vedettes. Récemment ont paru des ouvrages chronologiquement plus ambitieux : Thomas Ferenczi a réécrit le journalisme du xixe siècle, Frédéric Barbier et Catherine Bertho-Lavenir ont tenté de dénouer les réseaux d'information, Gilles Feyel a restitué aux techniques de fabrication leur place prépondérante dans le développement des journaux, et le livre de Fabrice d'Almeida et Christian Delporte a re-jalonné les étapes de l'évolution des médias depuis la Grande Guerre.

Historien de la gestion économique, Patrick Eveno, après ses belles études sur Le Monde, entreprend à son tour de revisiter le passé de la presse à travers l'histoire de ses entreprises. Pour ce faire, il a exploré des fonds d'archives certes connus, mais pour une large part encore inutilisées par les historiens – la liste qu'il en fournit est particulièrement révélatrice de la nouveauté de ses découvertes – séries AR archives de journaux et de journalistes, série 65 AQU sur les sociétés de presse et d'imprimeries, série AP fonds privés aux Archives nationales ; dossiers de l'IMEC, de la FNSP, et du CAMT de Roubaix.

De cette immense source documentaire, il a tiré les éléments d'une sorte de colmatage des « trous » de l'histoire économique des journaux, telle qu'elle a été esquissée avant lui. S'il apporte quelques notations complémentaires sur la période 1820 à 1940 et retouche de manière originale l'évolution économique des grands journaux nationaux de la période, son apport le plus novateur concerne les années de 1940 à nos jours où il analyse avec vigueur et rigueur les conceptions dirigistes et maladroites de certains politiques et journalistes : leurs erreurs de gestion ont vite conduit beaucoup de journaux à la faillite… mais ont laissé bien des nostalgies dans la mémoire des journalistes et des ouvriers du livre. Au lecteur de suivre le détail chronologique de ses découvertes qui ne peuvent être ici analysées, faute de place.

Reste que ce beau livre et ce bon ouvrage est sous-tendu par une thèse chère à Patrick Eveno. Pour lui, l'entreprise de presse, malgré la spécificité de la nature de sa production, doit être analysée comme celles des autres branches industrielles ou commerciales et les formules si souvent entendues depuis la Libération selon lesquelles « l'entreprise de presse n'est pas une entreprise comme les autres » ou « le journal n'est pas une marchandise comme les autres » lui apparaissent très mal justifiées par l'histoire qu'il nous présente ; à la limite même, il les trouverait économiquement hérétiques. Il faudra sans doute encore bien du temps pour faire admettre à ses confrères (et aux journalistes) la justesse de cette thèse. Mais c'est sans doute aussi par là que ce livre bien documenté et d'une écriture allègre retiendra l'intérêt de ses lecteurs sans toujours, peut-être, les convaincre.

Pierre Albert

Jeremy D. Popkin, Press Revolution and Social Identities in France 1830-1835, Penn State Press, Pennsylvania, 2002, 329 p., 22,50 dollars

Un langage de classe se forme dans les années 1820-30. La notion de classe ouvrière ne se développe en France qu'à partir des années 1830. Ce discours s'ajoute au vocabulaire politique marqué par les années 1790. Ces deux observations, faites par Jeremy Popkin dans l'introduction et la conclusion de cet ouvrage, résonnent tout au long de l'analyse. Le deuxième chapitre – sur les sept que comporte ce livre – analyse finement ce que recouvre la notion de presse bourgeoise, à Lyon et ailleurs, pour relever le rôle de la presse comme agent d'expression, de prise de conscience, de l'identité bourgeoise. Car ce que pointe ce collègue de l'université de Kentucky, c'est l'action – parfois confuse dans le temps court – mais durable au-delà des péripéties événementielles, de la presse, vecteur de tensions et d'articulations d'intérêts contradictoires et fondamentaux.

Qu'il faille de nouveau argumenter de l'importance de ce qui se joue dans les années 1820 et 1830, avec la révolution de 1830 en point d'orgue, peut étonner. Jeremy Popkin croit nécessaire de le faire, et parvient, chemin faisant, à pointer les paradoxes des discours véhiculés dans les journaux situés de l'extrême gauche à l'extrême droite d'un échiquier politique que préside un nouveau roi que l'on présente en citoyen. L'éventualité d'une insurrection de masse hantait les esprits plus à Lyon que partout ailleurs en Europe, écrit l'auteur : à deux reprises, en moins de trois ans, les journalistes se trouvaient au cœur de soulèvements. L'une des forces de l'analyse ici proposée, c'est d'allier une connaissance fine et amplement documentée des rapports entre presse et politique à Lyon, à une réflexion sur le processus de mémorialisation, et de détournement, qui s'en suivit. Aux prises avec l'événement, les journalistes dont certains jouent un rôle politique certain, se révèlent par la suite des mémorialistes qui façonnent une « légende des siècles » aux représentations quelque peu différentes du contexte qu'ils connurent sur le vif. Jean-Baptiste Monfalcon, rédacteur en chef du Courrier de Lyon, journal du préfet et de l'ordre, qualifié d'organe de la bourgeoisie la plus intransigeante, retient particulièrement l'attention. La force de l'ouvrage de J. Popkin tient pour partie dans cette aptitude à suivre de près les rapports complexes au sein de la communauté – peu nombreuse et souvent riche en rivalités aussi bien personnelles que politiques – des journalistes à Lyon, pendant plusieurs années (1830-1835), avant de revoir la production journalistique en vis-à -vis des écrits – parfois produits par les mêmes auteurs – consacrés « après-coup » aux insurrections/révolutions/ soulèvements lyonnais. Montfalcon (1792-1874) occupa plusieurs postes rédactionnels clefs (Le Précurseur, 1831 ; Le Courrier de Lyon, 1832-34). Il fut correspondant lyonnais (et non parisien !) du quotidien parisien Le Temps avant de rédiger une Histoire des insurrections de Lyon, publié deux mois à peine après le soulèvement d'avril 1834. Ce texte devait, pendant un siècle, rester l'ouvrage de référence, si ce n'est par l'interprétation bourgeoise qu'elle en fait, et par la recherche documentaire indépendante de ces mêmes sources dites bourgeoises. Popkin fait revivre les contradictions du travail de Montfaucon : jeune médecin à Lyon, il connut les problèmes de santé des canuts, ceux de la Croix-Rousse notamment, et ceux des quartiers ouvriers de La Guillotière et des Brotteaux. Journaliste conservateur bourgeois – avec un talent rare pour perdre l'accès à un journal lyonnais peu avant que des événements majeurs ne se produisent dans la capitale des Gaules – il se pose en historien, revendiquant une légitimité d'écrivain impossible au journaliste besogneux, ou au statut social incertain.

On l'aura compris. Par-delà les textes journalistiques produits au cours des soulèvements à Lyon, Jeremy Popkin s'intéresse aussi bien à ce qu'il appelle les media revolutions, le statut de l'auteur, le champ journalistique, le texte contingent aux résonances éphémères et le texte mémorial, ainsi qu'à d'autres thèmes vus à travers une lecture de Michel Foucault, de Pierre Bourdieu, de Pierre Nora, de Paul Ricœur, de Benedict Anderson, et, surtout, de Jürgen Habermas. Il croise leurs apports avec ceux d'historiens – français, européens, états-uniens – de la presse, de la bourgeoisie, de la classe ouvrière, du féminisme, de la presse lyonnaise, acteur régional, aussi bien que reflet parisien – Le Précurseur aurait joué un rôle dans le déclenchement des événements de juillet 1830 non moins négligeable que Le National à Paris. Le chercheur en communication retiendra l'importance du travail dans les archives, sur le terrain, et restera intrigué par la mise en parallèle d'approches pluridisciplinaires provenant des deux côtes de l'Atlantique. Tous ceux qui s'intéressent à Lyon apprécieront ce sauvetage de l'oubli du milieu des publicistes, des pamphlétaires et des journalistes, et des réseaux de sociabilité que tissaient des journaux – essentiellement d'abonnés – aux tirages modestes mais, parfois, aux lectorats élevés. L'éditeur de l'ouvrage a dû imposer le mot « France » pour un travail qui concerne surtout la ville de Lyon ; et on peut regretter parfois qu'un foisonnement de détails obscurcisse quelque peu l'argument essentiel. Il se trouve toutefois que ce livre apporte beaucoup tant par ses analyses des rapports entre journalistes, supports et publics, que par son évocation du contexte lyonnais et rhodanien.

Michael Palmer

Marie-Laure Aurenche, Edouard Charton et l'invention du Magasin pittoresque (1833-1870), Paris, Honoré Champion éditeur, 2002, 534 p., 106 euros

Cet ouvrage renouvelle complètement son sujet d'études, parce qu'il est appuyé sur les papiers privés et la correspondance d'Edouard Charton (1807-1890), une correspondance dont l'auteur nous promet la publication intégrale chez le même éditeur. Il s'agit d'un compromis entre la biographie morale et intellectuelle d'un véritable « passeur d'idées » et l'étude de son œuvre journalistique et livresque. D'où un curieux plan dont la première partie est consacrée à l'enfance, à l'éducation et aux premières initiatives du jeune adulte Charton (1807-1833), alors que les deux parties suivantes présentent les premières années du Magasin pittoresque (1833-1842) puis les autres entreprises éditoriales entre 1843 et 1870.

De l'enfance et des débuts de l'âge adulte, il faut retenir les premières années dans l'espace provincial de la ville de Sens, entouré d'un vieux père héritier de la philosophie des Lumières et d'une mère plus jeune, d'éducation chrétienne et stoà¯cienne. Ce milieu de bourgeoisie rentière donne à l'enfant une éducation fondée sur une morale du devoir, renforcée par les années passées au Collège royal de Sens. Ses parents l'envoient à Paris en 1824, pour y suivre des cours de philosophie en vue du baccalauréat puis des études de droit pour devenir avocat. Voilà une formation exemplaire, fréquente chez les jeunes journalistes de l'époque. Charton va y ajouter un grand souci du progrès par la philanthropie et l'instruction du plus grand nombre. Membre de la Société pour l'instruction élémentaire, mais aussi de la Société de la morale chrétienne, il fait ses premières armes de journaliste dans leurs bulletins. Son adhésion au saint-simonisme, dont il fut un prédicateur enthousiaste achève sa formation intellectuelle et morale, tout en lui donnant de nombreux amis qui lui seront nécessaires pour la rédaction du Magasin pittoresque.

C'est l'imprimeur Lachevardière, anxieux de donner du travail à ses presses mécaniques anglaises, qui a l'idée de lancer le Magasin pittoresque, à l'imitation du Penny Magazine de Londres. Après quelques hésitations, le jeune Charton finit par accepter de diriger la rédaction du magazine, qu'il gardera toute sa vie active, jusqu'en 1882. Marie-Laure Aurenche donne une foule de détails de première main sur ce magazine hebdomadaire proposant texte et gravures sur bois « de bout » : le commerce des stéréotypes des gravures avec les Anglais, le travail de la rédaction (grâce à la correspondance de Charton), l'analyse du contenu textuel, celle des gravures, l'établissement des ateliers de graveurs parisiens, notamment celui de Jean Best, les journalistes, les dessinateurs et les graveurs, la diffusion du magazine (60 000 abonnés en février 1834, tout juste un an après le lancement), l'évolution de la propriété. En 1882, Charton, ce républicain anxieux d'instruction populaire, mais aussi de morale civique et sociale résume bien la philosophie de ses cinquante années de travail : « éveiller de saines curiosités d'instruction » et « entretenir de bons sentiments ».

À propos de L'Illustration, l'auteur révèle pourquoi Charton s'en est rapidement retiré, alors qu'il était à l'origine de sa création en 1843. Lachevardière craignait une telle concurrence pour la survie du Magasin pittoresque. Enfin, Charton ne se sentait pas à l'aise dans ce « nouvellisme illustré », trop « parisien » et trop mondain à ses yeux : l'un des journalistes « déteste le progrès » et ne veut pas « faire de leçons de morale comme un prédicateur protestant » ! Marie-Laure Aurenche présente ensuite les autres créations de Charton : L'Almanach du Magasin pittoresque (à partir de 1851), les Voyageurs anciens et modernes (1854-56), l'Histoire de France (1859), et chez l'éditeur Hachette Le Tour du monde, nouveau journal des voyages (à partir de 1860) et la Bibliothèque des merveilles (1865).

Voici donc un livre qui apporte du neuf à l'histoire de la presse et de l'éducation populaire. On peut toutefois déplorer une relecture peu soigneuse, d'où des fautes de typographie anormalement nombreuses, enfin des erreurs de chiffres sur les tableaux p. 216-217.

Gilles Feyel

Marie-Eve Thérenty, Alain Vaillant (dir.), 1836 : L'An I de l'ère médiatique, étude littéraire et historique du journal La Presse, d'Émile de Girardin, Paris, Nouveau Monde éditions, 2001, 388 p., 34 euros

Voici un livre important, sorte de manifeste des « spécialistes de la littérature » du Centre d'études romantiques et dix-neuviémistes de l'Université de Montpellier, découvrant un nouveau domaine d'études, « l'objet journal ». Il leur semble que « le journalisme, malgré ses défauts ou ses archaà¯smes, n'est pas qu'une sous-littérature ou de l'éloquence dévoyée ». Pour le démontrer, ils se sont efforcés d'analyser le contenu de la première année du journal La Presse, entre juillet 1836 et juin 1837, considérant « l'entité journal comme un objet littéraire à part entière – au même titre que le drame romantique ou que tel roman de Balzac. »

Le livre est découpé en trois parties, accompagnées d'une série de « questions de méthodes », en manière d'annexes. Après avoir rapidement situé La Presse dans l'histoire du journalisme et dans la carrière de Girardin, les premiers chapitres présentent « l'invention de La Presse », en donnent une « description matérielle et éditoriale » bien venue, puis s'interrogent sur les nouveautés de ce journal, encore dépendant d'une écriture de l'éloquence argumentative, mais déjà ouvert au factuel purement informatif de la médiatisation. L'historien sait en effet que La Presse se veut différente de la presse d'opinion, mais qu'elle n'est pas encore la presse d'information de la fin du xixe siècle. On notera de nombreuses observations originales et suggestives qui doivent intéresser l'historien, par exemple le journal comme « héritier légitime, et à peu près exclusif, du vieil idéal rhétorique » (voir les réflexions de Mme de Staà« l en 1800), par exemple la redéfinition du rôle de l'intellectuel et de l'écrivain en ces années 1830, dans la figure de « l'écrivain journaliste » si chère à Girardin.

Le journal remplissant auprès de son public une fonction d'opinion et d'information, mais aussi une fonction de divertissement, les auteurs n'ont pas de peine à y découvrir « deux usages journalistiques du discours, deux orientations majeures », l'une « argumentative et idéologique », l'autre « essentiellement ludique et hédoniste ». La deuxième partie de l'ouvrage traite de la première orientation. Les chapitres sur « la politique : une révolution industrielle » et « le socio-économique : une valeur politique », qui sont au cœur des idées girardiniennes, renouvellent ce que l'on en savait. La troisième partie centre sa réflexion sur les « plaisirs d'écrire » et la « médiation culturelle », à partir de l'étude du feuilleton, de l'écriture critique, de la chronique et du fait divers.

L'historien de la presse se doit de lire ce regard neuf. Les « spécialistes de la littérature » ont incontestablement une approche et un discours originaux, qui devraient permettre de progresser dans une histoire culturelle du journalisme, des journalistes, de leurs rapports avec les écrivains, mais aussi avec leurs publics – quels publics ? Que l'on permette ici au lecteur-historien deux ou trois petites remarques. Si cet ouvrage est riche de vues suggestives sur La Presse, il pèche incontestablement pour ce qui concerne Girardin. Les quelques pages consacrées à l'homme et à l'entrepreneur n'apportent rien de nouveau, et sont de deuxième main. Il faudra qu'un jour un jeune historien veuille bien consacrer une thèse à ce personnage incontournable. On doit aussi regretter quelques erreurs : p. 28, le Journal des débats a été fondé par Gaultier de Biauzat, Huguet et Grenier, députés d'Auvergne aux États généraux et publié par l'imprimeur Baudouin (Barère est alors rédacteur du Point du jour) ; p. 30, L'Echo français date de 1829 (non 1792), La Gazette de 1631 (non 1760) ; p. 203, il s'agit de recettes de la publicité (non de bénéfices), et cette publicité est bien loin de « représenter 40 à 50% des recettes de La Presse » ; elle ne parvient qu'à 11,6% au Siècle en 1840 (1 326 000 F de recettes d'abonnement pour plus 30 000 exemplaires de diffusion, 180 000 F de publicité), et à 20,5% à La Presse en 1845 (1 007 600 F pour 22 900 abonnements moyens de 44 F – 40 à Paris, 48 en province – 261 000 F de publicité). Laissons ces calculs qu'il faudrait reprendre, pour noter enfin que les sources « historiennes » ne sont pas toujours référencées…

Gilles Feyel

Félix Torres, La Dépêche du Midi, histoire d'un journal en République : 1870-2000, Hachette Littératures, 2002, 902 p., 23 euros

La Dépêche ne bénéficiait jusqu'ici que de travaux ponctuels, mise à part la thèse d'Henri Lerner, soutenue en 1977 et s'arrêtant à la Libération. S'appuyant notamment sur des archives d'entreprise, Félix Torres retrace la longue trajectoire du « Journal de la démocratie ». Selon l'auteur « on ne peut qu'être frappé par l'extraordinaire continuité qui caractérise La Dépêche tout au long de son existence ». Son étude chronologique assez classique, qui pointe avec pertinence quelques territoires historiques encore peu explorés (tel le problème de l'évanouissement brutal en 1940 du républicanisme méridional) ne confirme que partiellement cette assertion.

Née en 1870, La Dépêche devient vite un puissant vecteur d'influence, au bénéfice de l'idéal républicain dans sa version laà¯que et radicale. Maurice Sarraut dirige le journal, qui soutient une cinquantaine de parlementaires du sud-ouest, tandis que son frère Albert participe à vingt-cinq gouvernements entre 1906 et 1940. Une première fracture se dessine en 1939. Félix Torres insiste sur la « complexité du parcours » de La Dépêche pendant la guerre, mais admet que le journal, s'il conserve l'idéal républicain, le vide des valeurs d'engagement qui lui donnaient son sens.

L'auteur montre bien, pour la période suivante, à la fois les réussites de Jean Baylet (reparution du journal en 1947 après une dure bataille politico-juridique, rétablissement partiel de son magistère d'influence, avec l'originalité d'être le seul grand régional antigaulliste) et les limites de son action, poursuivie par son épouse après 1959. Le « clientélisme de papier » s'effrite avec la bipolarisation propre à la Ve République et l'atténuation de la spécificité politique régionale. Quant à l'hémorragie des lecteurs, elle est continuelle depuis 1980, sous l'effet, entre autres, de la concurrence audiovisuelle et du recul démographique de la région Midi-Pyrénées. Pour l'époque actuelle, l'auteur hésite un peu entre une approche optimiste, frôlant parfois la communication d'entreprise, et une analyse plus distanciée. La Dépêche du Midi contemporaine, à la tête d'un petit groupe multimédia, apparaît dépolitisée et régionalisée, la prestigieuse agence parisienne ayant fermé en 1976. Guère de continuité, donc… L'ouvrage de Félix Torres au total s'avère très utile pour éclaircir les imbrications erratiques entre histoire nationale et Quatrième pouvoir, ainsi que pour affiner notre connaissance de la presse régionale.

Cécile-Anne Sibout

Isabelle Renaudet, Un parlement de papier, la presse d'opposition au franquisme durant la dernière décennie de la dictature et la transition démocratique, Madrid, Casa de Velasquez, 2003, 566 p., 56 euros

Dans ce gros livre qui se lit avec un grand plaisir, Isabelle Renaudet, maître de conférences à l'université de Provence, nous livre une étude de cas passionnante, non seulement pour les historiens des médias, mais également pour les historiens du politique et de l'Espagne. L'objet de cette étude peut apparaître réduit au prime abord, mais en fait elle est beaucoup plus large : entre 1966, date de l'entrée en vigueur de la loi Fraga sur la presse, qui ouvre un peu les portes de la contestation face à la dictature franquiste, et 1975, année de la mort de Franco, un secteur de la presse espagnole fut utilisée par l'opposition de gauche dans son combat pour l'instauration d'un régime démocratique. C'est surtout la presse périodique qui fut le foyer de la contestation, parce que les quotidiens restaient étroitement surveillés par la censure. Des revues qui ne peuvent affronter la pouvoir sur le terrain politique, Cuadernos para el Dialogo, Triunfo, Andalan, Asturias Semenal, Presencia et Serra d'Or, choisissent de déplacer le combat vers le domaine culturel et social. Isabelle Renaudet étudie donc les parcours de ces revues, partiellement libérées, mais qui subissent des contraintes multiples, notamment financières. Elle analyse l'action des hommes, la naissance d'un nouveau type de journalisme et les diverses stratégies adoptées par chacune de ces revues, notamment le passage à l'opposition ouverte et la défense des identités régionales. Toute une partie, qui intéressera particulièrement les lecteurs de ce numéro, est consacrée aux multiples épreuves de la censure. Dans sa dernière partie, Isabelle Renaudet étudie le paradoxe qui vit ces revues, fondatrices de la démocratie espagnole, manquer leur reconversion et disparaître au cours des premières années de la démocratie. Une belle leçon d'histoire totale, qui réunit presse, politique, culture et économie.

Patrick Eveno

Journalistes

Nicholas Rankin, Telegram from Guernica. The extraordinary life of George Steer, war correspondent, London, Faber and faber, 2003, 256 p., 30 dollars

Mai 1937 : au cours du mois qui suivit la nouvelle du bombardement de la ville basque de Guernica, le 26 avril, Pablo Picasso réalisa la toile qui, vue ensuite par bien des personnes parmi les trente millions de visiteurs de l'Exposition universelle de Paris, pendant l'été 1937, marqua les esprits. Une exposition, printemps-été 2003, à l'Hôtel Salé, à Paris – « Picasso : papiers journaux » – rappelle aussi bien l'importance que le peintre accordait à l'actualité, que le rôle en soi des journaux comme matériau intégré dans ses toiles. Le corps du cheval dans « Guernica » est fait de papier-journal. Convoquant d'emblée l'œuvre de Picasso, un livre consacré à George Steer, correspondant en Espagne du Times et du New York Times, rappelle l'impact du tout premier article (paru le 28 avril) signalant la provenance allemande des avions.

Biographie de Steer, ce livre de N. Rankin complète le travail de Herbert H. Southworth qu'on pourrait qualifier de « journaliste-historien » d'investigation, consacré à La destruction de Guernica (Ruedo iberica, 1975…), magnifique ouvrage d'un journaliste limier enquêtant auprès des journalistes survivants, trente ans après, et dans les archives des entreprises de presse et du Ministère des Affaires étrangères. Ce 12 juin, diffusé sur la chaîne Arte, un documentaire de P.-A. Boutang, P. Daix, et P. Philippe privilégie le 30 avril 1937 parmi les journées clés que comporte la vie créatrice de Picasso…

Mais il se trouve que la – courte – vie de Steer se prête elle-même à une écriture romanesque. Qu'on en juge.

Il eut une carrière météorique. À 35 ans, le 25 décembre 1944, il se tua au volant de sa jeep, avec ses soldats ; on le compara à l'époque à « Lawrence d'Arabie » – T.E. Lawrence – qui connut une mort similaire mais solitaire, en moto. Nicholas Rankin, réalisateur au BBC World Service, « découvrit » Steer en 1997, lorsqu'il décida de tourner un documentaire pour commémorer les 50 ans de Guernica. Aidé par le fils du journaliste, Rankin dans son enquête retrace une vie haute en couleurs d'où Steer ressort comme un aventurier, un grand reporter qui termina sa carrière en travaillant dans le service de guerre psychologique de l'armée britannique ; sa vie fait songer parfois à Saint-Exupéry et un peu si l'on veut à Joseph Kessel ; comme pour le premier, l'avion, mais cette fois en tant qu'arme de destruction, joue un rôle majeur, le deus ex machina à bien des égards.

Steer sillonnait la planète, et c'est en Éthiopie qu'il rencontra et épousa l'une des premières correspondantes de guerre de la presse française ; mi-espagnole, mi-française, Marguerita Herrero collaborait au Journal. Le journaliste, originaire d'Afrique du Sud, formé dans une école privée fort huppée, puis dans un collège d'Oxford, fit ses premières armes à nouveau en Afrique du Sud ; il couvrit ensuite l'Éthiopie (1935-1936) avant même que les forces italiennes de Mussolini ne l'envahissent ; engagé par The Times pour couvrir la campagne basque de la guerre d'Espagne dès août 1936, il débuta en relevant l'efficacité de la propagande franquiste dans le nord-est du pays. Or, le livre de Rankin évoque aussi bien les rapports tantôt confraternels, tantôt tendus avec les autres correspondants sur « le terrain » que les rapports avec les milieux rédactionnels à Londres. Parmi les auteurs, journalistes et intellectuels engagés, il se révèle plus proche de George Orwell (Homage to Catalonia) que d'Evelyn Waugh, grande figure de la droite littéraire, rival condescendant de Steer en Éthiopie et auteur d'ouvrages – Scoop, Black Mischief – qui, pour plusieurs générations de journalistes britanniques et pour certains confrères français, restent parmi les satires les plus cocasses des mœurs journalistiques, entre autres des rapports « patrons de presse » et reporters, au cours des années 1930.

Bref, dans un texte haletant, qui souffre parfois de l'absence d'archives privées, et où le terme « roman quête » de Bernard-Henri Levy vient parfois à l'esprit du lecteur, mais qui convoque finement les divers écrits et livres du journaliste, le parcours de Steer en Éthiopie (1935-1936), en Espagne, (1936-1937) en Afrique coloniale (1937-1938), en Finlande (1940), et, pour le compte de l'armée britannique, en Inde et jusqu'aux confins de la frontière de l'actuel Bangladesh-Myanmar, est le fil conducteur de considérations où l'on sent que Nicholas Rankin – lui-même grand voyageur (Bolivie, Catalogne, Kenya…) a mis beaucoup du sien.

En France, en 1996, François Naud soutint une thèse (directeur Pierre Nora) intitulée : « Des envoyés spéciaux aux grands reporters (1920-1930). La reconnaissance d'une profession » (1996 : EHESS). Il est possible par conséquent, souhaitable même, que ces grands reporters, si difficiles à pister, soient traqués, non seulement dans leur filiation littéraire, mais en donnant à voir les aléas de leur « connaissance du terrain ».

Michael Palmer

Jérôme Bourdon, Jean-Michel Frodon (dir.), L'œil critique, le journaliste critique de télévision, Bruxelles, INA-De Boeck, 2003, 178 p., 22,80 euros

L'œil critique, le journaliste critique de télévision, sous la direction de Jérôme Bourdon et de Jean-Michel Frodon, s'achève en donnant la parole à l'universitaire et critique, Aldo Grasso, qui rappelle : « Mais à l'ère de la reproductibilité technique de Walter Benjamin, la position du critique télévisé est encore plus complexe et problématique que celle du critique littéraire, cinématographique ou musical. » De fait, reprenant l'interrogation lancée en mars 2000, lors du colloque « L'œil critique, peut-on critiquer la télévision ? », les auteurs réunis dans cet ouvrage soulignent les difficultés de cette critique. Outre les problèmes posés par les spécificités du média (flux continu d'images, mélange des genres, diffusion unique, question du destinataire de la critique…), cette écriture journalistique est tiraillée entre le discours de « l'expert et de l'amateur », entre les différents modèles, esthétique, politique, social, économique, « apocalyptique » et les genres divers qui s'offrent à elle, de la chronique, au billet d'humeur en passant par la notice critique ou la méditation (on se reportera avec intérêt à la typologie de Jérôme Bourdon, au chapitre consacré à l'histoire des critiques italienne, allemande et espagnole). Cette position inconfortable culmine aujourd'hui entre la nécessité d'examiner son objet d'un point de vue « intérieur », valorisant ainsi l'identification à la communauté des téléspectateurs, et la nécessité de garder une distance extérieure. Sans être celle du juge, elle doit mettre en évidence « la lucidité » d'un regard, que l'on souhaite d'autant plus pénétrant que s'affirment la confusion des genres et « l'ambivalence morale » des émissions de télévision (voir la percutante communication de Eva Illouz, « Critiquer le talk show, le cas Oprah Winfrey », dans la partie « Débats »).

Dans une approche pluridisciplinaire, cet ouvrage réunit les contributions de onze chercheurs et journalistes auxquels s'ajoutent des textes de Serge Daney, de François Mauriac et de Morvan Lebesque et « la suite polyphonique » orchestrée par Christian Bosséno, qui présente les réflexions de ses collaborateurs de La Saison télévision sous la forme d'un dialogue vivant. Ce recueil multiplie donc les points de vue et les genres : traductions d'articles, témoignages, communications du colloque « L'œil critique », telle celle de Gilles Delavaud, qui livre une belle étude synthétique de la figure emblématique d'André Bazin, dont on aurait souhaité lire une chronique à côté de celles de Mauriac et de Lebesque.

Merryl Moneghetti

Télévision

Dominique Mehl, La bonne parole. Quand les psys plaident dans les médias, Paris, Éditions de La Martinière, 2003, 398 p., 19 euros

Dominique Mehl a-t-elle encore changé d'objet de recherche ? En réalité elle ne cesse de creuser une même problématique. Depuis La Télévision de l'intimité (1996) où elle étudiait ces émissions de télévision où la compassion servait de lien social, et Naître ? La controverse bioéthique (1999) dans lequel elle rendait compte de la mise en espace public d'une question aussi personnelle que la décision de procréer, elle continue d'explorer les relations de plus en plus imbriquées dans nos sociétés individualistes de masse entre des questions qui touchent aux aspects les plus intimes de nos existences et des décisions ou débats extrêmement publics.

Quoi de plus public en effet, de plus regardé, de plus immédiatement su qu'un message de télévision ? Quoi de plus secret, de plus intime, de plus confidentiel que la parole prononcée au cours de ce que Dominique Mehl appelle joliment le « colloque singulier » entre un psy et son patient ? La présence des psys dans les médias n'a donc rien de naturel. Elle est même extraordinairement subversive. Le long retour dans le passé effectué par l'auteure de la Bonne Parole est dès lors précieux. Il rappelle que le chemin fut relativement long qui mena à Didier Destalles, le psychologue du Loft.

Pendant deux ans Dominique Mehl, chercheuse au Centre d'Études des Mouvements Sociaux (CNRS-EHESS), a étudié cette confrontation entre les psys « gardiens de l'espace privé » et les médias, au cœur de la sphère publique. Elle a cherché à comprendre quel fut le rôle de ces « panseurs de l'âme » dans « ce vaste mouvement d'introspection publique des citoyens ordinaires » que l'on a pu observer depuis le début des années 1970. Dans ses travaux précédents, elle avait montré comment la parole profane s'était installée sur le petit écran détrônant celle des experts. Le moment était venu dès lors de comprendre la place des psys dans les médias, ces psychanalystes, psychiatres, psychologues et autres spécialistes du mal-être qui réunissent dans leur personne et leur pratique médiatique le collectif et le cas, l'expert et l'individu, le savoir et le témoignage. Actuellement, cette place est considérable. Dominique Mehl rappelle les recherches, en particulier celles de Serge Moscovici, qui avait montré comment le langage, les concepts des psys s'étaient massivement emparés des esprits et des comportements. Ils semblent avoir envahi les médias, écrits et audiovisuels, presse pour grand public et supports plus confidentiels. Nul débat, nul jeu faisant intervenir des comportements individuels sans qu'un psy ne soit requis. Sur les questions touchant à la famille, à la sexualité, aux relations interpersonnelles, les médias font appel aux témoignages. Le psy sert alors à légitimer quasi scientifiquement, au nom des nombreux cas semblables qu'il a été amené à rencontrer dans son cabinet, la valeur de ces récits prononcés à la première personne du singulier.

Cette enquête qualitative commencée en 2000 a été centrée sur les grands débats auxquels les psys ont pris part. À l'aide de leur analyse, de quelques supports médiatiques emblématiques, d'interviews et d'une abondante bibliographie, Dominique Mehl a cherché tout d'abord à réunir les éléments qui permettaient de mieux comprendre la place des psys dans la publicité, leurs motivations et le substrat idéologique qui les sous-tend. Elle a analysé avec finesse et sans indulgence leurs différentes positions publiques et est parvenue à dénouer ce mélange de considérations à la fois intellectuelles, morales et professionnelles qui fait leur spécificité.

L'engouement des médias pour les psys date de 1976, avec l'émission de Françoise Dolto, Lorsque l'enfant paraît. Pour la première fois comme l'explique l'auteure : « La parole psy quitte le colloque singulier, la consultation privée, le face à face secret protégé du regard public pour s'exposer sur des canaux de grande diffusion à destination d'un public large, invisible et anonyme ». Cette émission aborde essentiellement la question de l'éducation de l'enfant et propose une nouvelle normativité qui s'installe durablement. Il est difficile de reprocher aux psys d'avoir produit des normes qui sont d'ailleurs pour certaines actuellement très controversées. Car ils ont répondu à une vraie demande. Les parents ont réclamé, en effet, des recettes à Françoise Dolto qui, du haut de son savoir a dit le bien et le mal. Ses disciples se sont succédé par la suite, renforçant ses conseils devenus règles de vie.

La Bonne Parole s'organise autour de l'hypothèse que les interventions publiques des psys se justifient par un engagement pour une cause. Les psys plaident, comme l'indique le sous-titre de l'ouvrage. Après la cause des enfants, ils interviennent pour la cause de la procréation et entrent dans la controverse bioéthique, pour la cause de la différence des sexes et donnent leur avis sur le PACS et plus largement sur l'homosexualité. Dans Psychologies Magazine, c'est la cause du bien-être qui est défendue. Avec à‡a se discute, de Jean-Claude Delarue, instituant l'exposition de la douleur psychique et l'introspection en public, le témoignage devient « allégorique de la culture psychologique de masse ». Enfin, Dominique Mehl s'interroge dans la dernière partie de son livre sur la cause des psys eux-mêmes. Tout le livre a montré en effet la diversité de leurs jugements. Défenseurs d'un ordre traditionnel, simples accompagnateurs des changements de mœurs ou partisans d'un équilibre entre ces deux positions, les psys sont loin d'être unis derrière une doxa qui leur viendrait d'un savoir ou d'une pratique. C'est d'ailleurs de plus en plus souvent en revendiquant un droit d'expression ordinaire, celle des citoyens, qu'ils justifient leurs prises de position publiques.

Le livre de Dominique Mehl n'est pas un livre de vulgarisation. Il n'assène pas des opinions – que par ailleurs elle ne cache pas. Il analyse, confronte, vérifie, enquête dans toutes les directions possibles, et son voyage dans le pays des psys sur la planète médiatique nous fait entrer au cœur de grands débats contemporains. Il révèle en cela non seulement la richesse des médias mais il montre aussi leur appropriation par un public qui, loin d'être passif intervient, participe et s'en nourrit. L'analyse des médias a permis de repérer des évolutions considérables de nos sociétés, des mutations dont ce passage du singulier au collectif est une illustration. La lecture du livre de Dominique Mehl nous offre dès lors quelques clefs pour mieux comprendre le malaise dans la civilisation dont nous sommes les témoins en même temps qu'il nous alerte sur les réponses définitives et arrogantes données par certains psys.

Isabelle Veyrat-Masson

Cinéma

Antoine de Baecque, La cinéphilie. Invention d'un regard, histoire d'une culture, 1944-1968, Paris, Fayard, 2003, 420 p., 22 euros

Historien des Cahiers du cinéma et biographe de François Truffaut, Antoine de Baecque était bien placé pour nous livrer cette histoire d'une « passion française ». Le familier de ses écrits retrouvera ici les palimpsestes d'articles antérieurs (sur Sadoul, Dort, Daney…), mais l'ensemble remis en perspective constitue un véritable essai de forte ambition sur la cinéphilie. Celle-ci est définie comme « une manière de voir les films, d'en parler puis de diffuser ce discours », née dans les années 1940 et morte – pour certains – dans les années 1970.

Sur le plan théorique et méthodologique, l'auteur propose de « réintroduire du cinéma dans la discipline historique ». Longtemps, les historiens effrayés par l'histoire cinéphilique et encyclopédique du cinéma ont tenu à distance cet objet impur. En introduisant le concept d' « histoire et cinéma », Marc Ferro et Pierre Sorlin ont tenté une première approche en termes de reflets déformés entre le film et la société, mais c'était « construire une discipline au risque d'une absence, le cinéma lui-même ». Pour dépasser ce « collage » de disciplines parallèles, Antoine de Baecque s'inscrit clairement dans une démarche d'histoire culturelle, consciente des spécificités de l'objet cinéma. Il s'agit « d'ancrer la vision du film dans toute la diversité des sources possibles, film placé en situation d'être vu avec, avec les textes qui l'accueillent, avec les gestes cérémoniels qui en guident la vision, avec les événements politiques et intellectuels qui en commandent la compréhension, avec les bouleversements sociaux qui en changent la signification, autant de registres historiques longtemps négligés non dans leur spécificité, mais dans leur dialogue avec le film ». Voilà un programme auquel on ne peut que souscrire – tout en se demandant s'il serait transposable à d'autres secteurs, moins « nobles », de cette histoire culturelle du cinéma, tant les sources font parfois défaut.

Cela n'enlève rien à la réussite de l'exercice, qui combine avec un égal succès les essais biographiques (Bazin, Sadoul), l'histoire de « grands moments » de la cinéphilie (le manifeste de Truffaut : « Une certaine tendance du cinéma français », l' « affaire » de la cinémathèque) et la sismographie des débats internes aux Cahiers du cinéma. Le livre oscille entre synthèse des recherches en cours et défrichage de sources inédites pour fournir une première approche fiable et précise, sinon exhaustive.

Quelques idées reçues, que l'on trouve trop souvent dans les manuels, sont au passage nuancées (le « stalinisme » de Sadoul) ou corrigées (la « pureté » de Langlois face à l'autoritarisme obtus de Malraux en 1968… où l'on découvre que Langlois n'était pas en matière de conservation l'irréprochable défenseur du patrimoine que l'on a cru).

Sans surprise, François Truffaut et les Cahiers s'octroient la part du lion dans cette histoire. Ce parti pris offre à l'auteur l'occasion de beaux moments de bravoure, tel celui qui nous fait découvrir la genèse difficile du livre d'entretiens Hitchcock/Truffaut, lequel devait à la fois consacrer le roi du suspense comme fétiche de la jeune génération cinéphile, et devenir le livre de cinéma le plus fameux de l'histoire. La correspondance entre Truffaut, Hitchcok et l'éditeur Robert Laffont est passionnante et permet de suivre pas à pas leurs échanges et hésitations.

On pourra sans doute reprocher à de Baecque cette polarisation sur Truffaut et les Cahiers aux dépens d'autres chapelles. Par exemple, si Roger Tailleur, fait l'objet d'un chapitre, cela ne nous éclaire que par moments sur l'histoire de la revue Positif (qui attend encore son artisan, Thierry Frémeaux ayant ouvert la voie avec un article paru dans Vingtième siècle n°29, juillet-septembre 1989). D'autres revues ou mouvements sont encore plus rapidement esquissés ou mentionnés.

Le chapitre intitulé « Amour des femmes, amour du cinéma » apporte une perspective inattendue mais essentielle sur l'histoire de la cinéphilie. La plupart des historiens « oublient » pudiquement que dans les années 1950 et 1960, la salle de cinéma est d'abord le lieu de l'initiation érotique et celui de l'éducation sentimentale. De Baecque attaque de front et sans fausse pudeur cet aspect et élabore une thèse séduisante sur le passage d'une érotomanie « fétichiste » des années 1950, qui isole tel geste ou telle partie du corps adoré, à une cinéphilie plus moderne, adepte du réalisme des corps entièrement nus et filmés avec naturel (Bardot dans Et Dieu créa la femme).

En guise de conclusion (provisoire ?), l'auteur propose un portrait de Serge Daney, le « ciné-fils », premier intellectuel nostalgique du cinéma. Daney, dont la trajectoire professionnelle – des Cahiers à Libération – n'est pas sans préfigurer celle de de Baecque, s'inscrit de façon pessimiste dans « l'après » cinéphilie, mise à mal par les années 1970 et 1980. Les années 1970 ont été celles de la déstructuration du récit « classique » de cinéma ; 1968 et les années suivantes ont montré l'incapacité du septième art à enregistrer le fait politique et social ; enfin et surtout le cinéma s'est trouvé marginalisé par la télévision des années 1980. S'il n'est pas contestable qu'il a vu son importance culturelle et économique relativisée par le petit écran, on peut cependant discuter l'idée d'une mort brutale de la cinéphilie, incarnée par la mort prématurée de Daney. Au fond, de Baecque n'y croit pas non plus, lui qui poursuit la réflexion dans un entretien à la revue Esprit (mars-avril 2003) sur « la société des écrans » : fragmentation actuelle de la cinéphilie par genres, chapelles et revues, nouvelles pratiques (télévision thématique, DVD, internet…) façonnent déjà l'histoire culturelle de demain.

Yannick Dehée

Caricature

Annie Duprat, Les rois de papier, La caricature de Henri III à Louis XVI, Paris, Belin, 2002, 367 p., 19,90 euros

Annie Duprat donne ici un ouvrage original qui met en parallèle deux temps de crise de l'histoire française : le règne de Henri III bouleversé par les guerres de religion et celui de Louis XVI par la Révolution. L'historien peut être quelque peu bousculé dans ses pratiques par un grand écart qui, passant d'un roi à l'autre au fil des pages, suppose que le lecteur soit familier des deux périodes pour rester droit dans ses bottes. L'auteur reconnaît d'ailleurs qu'un « fossé immense sépare les imaginaires politiques de ces deux périodes ». Ces précautions prises et le parti pris de l'auteur adopté, le livre conduit la curiosité de son lecteur de page en page et de découvertes en découvertes. Aussi familière des pamphlets que des caricatures, Annie Duprat unit subtilement les deux sources. Elle brosse ainsi un portrait noir des rois, Henri et Louis, et des reines, Catherine de Médicis et Marie Antoinette que les nombreuses illustrations du livre permettent réellement de « voir ». Ces images suivent la démarche de la démonstration à laquelle elles sont nécessaires et cet entrelacs très serré du texte et de l'image sert puissamment la démonstration tout autant qu'elle soutient la lecture.

La mise en parallèle des deux fins de siècles s'opère au sein des chapitres, encore que la spécialiste de la Révolution française fasse une part plus importante à Louis XVI, ne serait-ce qu'à cause de la plus grande abondance des sources du xviiie siècle. On retrouve là certaines analyses déjà conduites avec bonheur dans Le Roi décapité. Essai sur les imaginaires politiques, publié en 1992. Passant en revue les thèmes de la dérision des deux rois on voit alors défiler les qualificatifs péjoratifs qui caractérisent le roi-monstre, le roi-ogre dévorant ses sujets, le roi-tyran, et, pour Henri III, le roi meurtrier, l'hypocrite et le rusé renard, et, pour Louis XVI, le roi impuissant, faible, indécis, jouet de son entourage et de sa reine, « La Rousse », finalement ravalé à n'être plus qu'un roi-cochon.

Poser la question de la naissance de l'opinion publique au xviiie siècle, comme le fait Annie Duprat, c'est déjà y répondre dans l'analyse des instruments de la propagande et de la désinformation à l'époque de la Ligue. Tous ces bruits publics qui, de la rumeur aux commentaires, des caricatures aux chansons, conduisent à la naissance de l'opinion publique sont habilement mis en musique par Annie Duprat. Les modèles créés par les Ligueurs des années noires de la fin du règne de Henri sont quelquefois repris par les auteurs de l'époque révolutionnaire, ce qui justifie la démarche de l'auteur, devant cet « écho du passé » qui pouvait, pour les hommes du xviiie siècle, « servir de modèle pour l'avenir ».

On regrettera peut-être certaines redites, même dans les citations, des coquilles imputables à l'éditeur et l'absence de légendes sous les images qui ne permet pas de feuilleter efficacement l'ouvrage. Cependant, malgré ou à cause de l'abondance des références précises, la lecture est rendue attrayante par des rapprochements quelquefois inattendus. L'opposition entre les références aux monstres typiques du xvie siècle et les animalisations plus fréquentes au xviiie ouvrent des perspectives sur la longue durée et les permanences des imaginaires.

Cette histoire des représentations, qui prend l'image et le pamphlet pour supports, ne peut qu'ouvrir des perspectives aux curieux de cette évolution des ressorts de l'opinion publique. Elle montre certains auteurs de pamphlets ou de caricatures anticipant sur l'événement, quand ils prennent « leurs désirs pour des réalités », forgeant ainsi le climat de violence qui permet ensuite l'acceptation de la désacralisation du roi.

Hélène Duccini

Rumeurs

François Ploux, De bouche à oreille. Naissance et propagation des rumeurs dans la France du xixe siècle, Paris, Aubier-Flammarion, 2003, 289 p., 22 euros

Alors que la rumeur a été déjà bien étudiée pour l'Ancien Régime et la Révolution, il n'en est rien pour le xixe siècle. François Ploux comble ce vide historiographique, en exploitant trois types de documents : la presse périodique, le témoignage des contemporains et les archives des administrations (préfets et sous-préfets, gendarmerie, magistrats du parquets) qui se font l'écho de « faux bruits », de « bruits alarmants » ou « absurdes », de « fausses nouvelles » ou de « fables », supposés répandre des « alarmes » dans la population. S'efforçant de mesurer le poids de l'imaginaire et des représentations dans la détermination des attitudes politiques, ce livre ne s'intéresse qu'aux rumeurs liées aux événements de nature essentiellement politique : bruits sur le pouvoir d'État, complots, guerres, nouveaux impôts, etc.

La première partie de l'ouvrage vise à « comprendre comment naissent et se propagent les fausses nouvelles dans la France du xixe siècle ». Un premier chapitre souligne l'essor de la presse d'information, décrit les pratiques de la lecture provinciale des journaux parisiens, dont sont détaillés les délais d'acheminement, de même que la géographie de la diffusion. Quatre autres chapitres analysent le phénomène de la rumeur, l'auteur s'efforçant de décrypter les discours d'interprétation des administrateurs contemporains. La rumeur peut s'enfler autour de l'annonce d'un événement, par exemple la « fatale nouvelle » de l'assassinat du duc de Berry. Que peut faire le pouvoir, « informer, démentir ou réprimer ? » L'auteur discerne ensuite huit grandes crises « rumorales » plus ou moins longues entre 1814 et 1870, dont il faut chercher la raison dans les « tensions ou les contradictions qui traversent la communauté » campagnarde ou urbaine. À partir d'exemples – refus de l'inquisition fiscale en 1841 et peur des « partageux » en 1848 –, mais aussi d'une série d'interrogations – quels sont les foyers de la rumeur, les aires de diffusion, les pourvoyeurs d'information, les lieux où l'on bavarde, la rapidité de transmission ? – les deux chapitres suivants montrent comment naissent et se propagent les rumeurs.

La seconde partie, consacrée à l'enracinement populaire du bonapartisme, veut « montrer le rôle qu'a pu jouer cette forme originale de communication dans la politisation des Français entre la Restauration et la chute du Second Empire. » Ce sont d'abord les nombreuses rumeurs qui ont fleuri au début de la Restauration autour de Napoléon, rumeurs légitimées – si l'on peut dire ! – par l'aventure des Cent-Jours. On notera d'intéressantes réflexions sur le rôle des affiches murales et autres écrits. Le refus d'un retour à l'Ancien Régime accompagne, si ce n'est explique les rumeurs de 1819-1820 et de 1823, qui sont proprement politiques. Avec le Second Empire revient l'obsession du complot à Paris en 1858. Les rumeurs se multiplient autour de l'état de santé de Napoléon III, à propos de l'impôt ou bien du dernier pacte de famine ourdi dans les années 1853-1856 par les négociants et les spéculateurs, mais aussi les nobles et les prêtres, plus rarement par le pouvoir malgré la propagande républicaine.

La modernisation des modes de transmission de l'information, a été lente. Aussi les vecteurs traditionnels de diffusion des nouvelles et des rumeurs (colporteurs, voyageurs, mendiants, travailleurs migrants) ont-ils continué de jouer le premier rôle en ces deux premiers tiers du xixe siècle. S'il est vrai que le journal paraît souvent absent, il est là cependant, de temps en temps évoqué par les sources administratives : en 1816, le conseiller de préfecture de Lyon demande le colportage d'un petit journal populaire à 2 sous qui combattrait les fausses nouvelles, preuve que le peuple était prêt à lire ou se faire lire ; en 1821 les habitants de la Haute-Marne ne veulent pas croire à la mort de Napoléon – « ils n'en croiront rien si les journaux ne l'annoncent pas et quand les journaux en ont parlé ils ont dit que c'était une nouvelle fabriquée par les ennemis de Buonaparte » – ; lors des inondations de 1856 dans le Sud-Est, un jeune ouvrier des imprimeries du Courrier de la Drôme fait semblant de lire à un vieillard illettré, un article relatant la destruction d'un pont sur l'Isère avec la disparition de 350 voyageurs, d'où une rumeur. Petits détails certes. Qui prouvent cependant que le journal n'était jamais très éloigné du regard du peuple. Voilà une nouvelle enquête à quoi nous convie ce livre riche de nouveaux aperçus sur la communication de l'information.

Gilles Feyel

Pascal Froissart, La rumeur. Histoire et fantasmes, Paris, Belin, collection « Débats », 2002, 280 p., 19,80 euros

Ouvrage important pour quiconque s'intéressant à ce qu'on pourrait qualifier de « rumeurologie », La rumeur croise l'apport de lectures multiples par un jeune enseignant-chercheur, autant intéressé par le phénomène observé à partir des sites Internet qu'en remontant à la nuit des temps, ou presque. Ouvrage ventilé en deux parties – « histoire de la rumeur/pseudo-sciences de la rumeur » – il apporte autant sur le plan documentaire, sur l'esquisse de l'historiographie de la rumeur, que par le ton incisif, décapant qui déconstruit ceux qui auraient voulu, d'après les travaux de Louis William Stern (1902), penser la rumeur « opérationanisable ». Froissart traque son objet à travers un kaléidoscope de représentations. Si le protocole expérimental de Stern en prend pour son grade, ceux qui ont cru à sa pertinence scientifique sont, eux, fustigés. Que fit alors Stern, dans un texte où, Froissart le signale, le mot « rumeur » n'apparaît pas ? Un compte rendu d'expérience lui servit d'une réflexion sur la psychologie du témoignage et la fidélité de la mémoire. 400 articles sont parus ensuite sur la rumeur, nous dit Froissart ; seuls huit se réfèrent à Stern. Mais sa « découverte » eut un retentissement tout au long du xxe siècle. Froissart piste la genèse et le développement de trois tendances dans « la rumorologie », qui émergent entre 1902 et 1944. Un concept se fit ainsi jour mais « la vérité est qu'il n'y a nul savoir sur la rumeur ». « Les rumeurs ont toujours existé, mais la rumeur, elle n'existe pas ». Les phénomènes sociaux quasi-surnaturels, la croyance et l'opinion, expliqueraient leur force. La science elle, si ce n'est que par les techniques de l'historien et de l'ethnologue, ne peut qu'observer et permettre de scruter ce qui ne doit aucunement faire l'objet d'une « science rumologique » stricto sensu.

Ayant ainsi dévoilé l'une des conclusions de la passionnante enquête et réflexion à laquelle nous invite Froissart, rappelons le passage chez Marc Bloch, observant la propagation de « fausses nouvelles » dans les tranchées de 14-18. Ce sont les intentions de ceux qui propagent ou vulgarisent les rumeurs qui, surtout, posent problème. Car, comme le montrait George Lefebvre à propos de « la grande peur » de 1789, il peut y avoir un faisceau de facteurs qui expliquent l'ampleur prise par une rumeur ; il n'est nullement certain que l'on puisse appréhender ce qui perdure, par exemple – ce en quoi le succès, disons d'édition, d'un ouvrage comme celui de T. Meyson, à propos des « fausses apparences » des avions heurtant les Twin Towers de New York (avec lesquels débute l'ouvrage de Froissart), est à mettre en parallèle avec, mettons, « la bête du Gévaudan » au xviiie siècle. À milieu social comparable, se méfiait-on plus de la portée de la rumeur, parmi les milieux des « notables » et parmi les Autorités du Massif Central au xviiie siècle que parmi les milieux, certes plus nombreux, des personnes instruites du xxie siècle ? Les chattering classes d'aujourd'hui ont aussi leur crédules. Ou alors, ceux-ci étant autrement plus nombreux, certes, ont-ils davantage le temps, et l'envie, d'aimer à se faire peur ? La scénarisation « après-coup » de la portée de telle rumeur, jadis, n'est pas toujours faite pour permettre d'y voir clair. Que faire des rumeurs, un temps apparemment fortement ancrées, et peu après apparemment oubliées ? Les travaux d'Arlette Farge, de Carlo Ginsburg, et d'ethnologues et sociologues des fantasmes urbains d'aujourd'hui, permettraient peut-être d'y voir plus clair.

Michael Palmer

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Publications.html

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