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17 - Communiquer le sacré

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Denis Maréchal, Cécile Méadel et Isabelle Veyrat-Masson

Présentation

Le Temps des médias n°17, Automne 2011, p. 6-10.

Transmission et communication sont au cœur de la mission des églises et de la vocation des religions. Ne se donnent-elles pas pour objet de faire passer la « bonne parole », celle qui convainc qui guide et qui convertit. Qu’il s’agisse d’élever des cathédrales, de peindre des fresques, de construire des sculptures, de dire l’office et de diffuser des images saintes, il est question -toujours- de « communiquer le sacré ». Mais le sacré est-il communicable hors de ses lieux propres, par des voix profanes ? Le divin se peut-il représenter ? Le conflit byzantin entre les iconoclastes et les iconodules a montré très tôt à propos des images, dans la chrétienté, la complexité de cette question et l’âpreté des débats : « Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre ", est-il écrit dans la Bible— Exode 20:4-6. Le désir des Églises et des religions de toucher les esprits les a conduites à explorer, sans relâche, malgré les difficultés et les risques, tous les moyens de communication existants. Dès lors, elles ne pouvaient que s’intéresser à leur multiplication contemporaine et elles s’en sont saisies en même temps que leurs fidèles s’appropriaient la culture de masse. Les médias du monde moderne ont constitué pour les clercs à la fois, une opportunité et une menace. Opportunités auxquelles les autorités religieuses se sont très vite intéressées, soucieuses de faire entendre leur parole dans l’espace public, mais menaces aussi tant les inquiétaient la corruption des âmes, l’absence de contrôle ecclésiastique, la diffusion de la laïcité… On verra avec l’exemple du cinéma que l’Église catholique s’en est très vite saisie, mais avec de multiples précautions.

Deux manières d’envisager cette rencontre entre les médias et le sacré étaient possibles. Soit en étudier la présence dans les médias, en analysant, par exemple, la manière dont ils traitent des questions religieuses : de beaux travaux sur les voyages du pape (Dayan et Katz) [1], sur les caricatures ou sur la querelle des images (Mondzain) [2] en ont montré l’intérêt. Soit, et c’est la voie que nous avons privilégiée, en analysant ce que les églises et les religions ont fait des moyens de communication. Nous avons choisi ici d’étudier non pas comment les médias rendaient compte des questions religieuses, ni comment ils parlaient des églises, mais plutôt de suivre les acteurs religieux lorsqu’ils se saisissaient des moyens de communication, leurs conflits et leurs combats, leurs pratiques et leurs politiques, leur rhétorique et leurs points de vue. Comment la question de la communication des Églises et des religions, est-elle formulée ? Comment ceux qui réfléchissent sur les questions religieuses ont-ils abordé ces rencontres pleines de risques entre les supports très humains des médias de masse et les discours sur la transcendance ? Toutes les formes de croyances religieuses pouvant être concernées (y compris les mouvements religieux alternatifs, « sectes » ou autres), la revue a choisi une ouverture sans limitation des religions ; de même tout medium pouvait être concerné dès lors qu’il constituait un moyen de diffusion de masse des contenus ; on trouvera ainsi une analyse des cantiques ou une autre des statues noires, médias peu canoniques, mais puissants moyens de communication.

Tel était le défi lancé aux chercheurs qui nous permet de réunir ici des disciplines et des travaux qui se parlent peu, historiens des médias, spécialistes des religions, sociologue de l’internet… Différentes époques, des religions diversifiées et plusieurs médias y sont étudiées par des auteurs relevant de disciplines variées. Pas de désir de représentativité, mais un écho des préoccupations des chercheurs qui ont répondu - très nombreux- à notre proposition, marquent ce numéro.

Les articles d’Hélène Duccini, de Julie Deramond et d’Agnès Bernard traitent de sujets antérieurs à l’époque contemporaine. Ils témoignent avec évidence de l’ancienneté des questions touchant à la communication du sacré. Au XVIIe siècle, pour réagir aux attaques de la Réforme, l’Église catholique fait feu de tout bois, il faut absolument "ramener les brebis égarés au bercail". Pour cela, toute une réflexion ainsi qu’une série de mesures sont initiées afin d’améliorer la communication de l’Église romaine : prédication, enseignement du catéchisme, confession, formes nouvelles des cérémonies du culte sont rénovées. Hélène Duccini nous montre toute la place donnée au rôle des images comme support sensible de la doctrine et de la pratique religieuse. Jeanne d’Arc comme la Vierge Marie ont toutes deux été utilisées par l’Église catholique et par les fidèles comme médiatrices, deux saintes dont la douceur et la souffrance devaient parler au cœur des hommes ; deux femmes devenues icônes et supports de toutes sortes de messages. Julie Deramond explique le rôle propagandiste du cantique, ce médium humble mais puissant, dévot et limpide, qui permet à l’Église catholique de France, entre 1870 et 1920, de développer toute une communication à grande échelle autour de la pucelle d’Orléans, Projection et identification sont, pour beaucoup des professionnels de la communication les conditions du succès de leurs productions médiatiques.

Ce serait donc une préoccupation du même ordre, une question de réception qui selon Agnès Bernard animerait les artistes et leurs commanditaires lorsqu’ils transformaient, pour les Croisades, la mère de Jésus en vierge noire : « Cette couleur est merveilleusement agréable aux Égyptiens et aux Sarrasins. Elle est donc destinée à les attirer dans le but de les pousser à la conversion » . Cette colorisation des statues permettait de « présenter aux Maures une Vierge à leur ressemblance » [3]. Toute une tradition naît de cette préoccupation analysée par l’article d’Agnès Bernard.

Un jour l’image s’anima, semblant faire disparaître la mort. Il lui manquait encore le son [4]. Les prêtres ont vu dans ce nouveau média, frappant de vérité donc de puissance de conviction un nouveau mode de transmission dont le pouvoir les charmait en même temps qu’elle les effrayait. Le logos, seul pouvait dompter le pathos provoqué par le cinématographe ! Si l’Église accepte d’abriter dans ses lieux sacrés des images cinématographiques c’est à condition que des paroles de prêtres les accompagnent montre Martin Barnier ; si les Chrétiens admettent que le cinéma peut –en dehors d’eux- devenir un divertissement intéressant, ils revendiquent le droit d’accompagner la diffusion de ces films de recommandations. Des recommandations qui ont bien du mal à prendre en compte des critères esthétiques intrinsèques au nouveau média expliquent Jean-Marc Leveratto et Fabrice Montebello.

Les trois articles suivants se penchent sur l’agitation intellectuelle qui accompagne le développement de la culture de masse dans la France de l’après-guerre. David Douyère évoque l’œuvre du père Gabel, qui croyait, en pionnier, à la possibilité d’une utilisation chrétienne des médias. Ce directeur de La Bonne Presse (ancêtre de Bayard Presse) a cherché à élaborer une véritable « théologie de la communication », allant jusqu’à relier la communication médiatique au principe même du christianisme. À Lyon, également un groupe de Jésuites (dont Michel Souchon [5]) réfléchissait concrètement à une nouvelle pratique des médias audiovisuels. Mélisande Levantopoulos montre que leurs réflexions ont pu les mettre parfois dans une position difficile par rapport à la doctrine de l’Église. Jacques Ellul, lui, partant d’un point de vue protestant, comme l’explique Frédéric Rognon, se dirige vers une critique des médias, dans lequel il insère ses travaux bien connus sur la propagande.

L’arrivée de la télévision et surtout son développement qui voit les contenus de ses écrans prendre une distance parfois vertigineuse à l’égard de tout discours normatif posent des problèmes nouveaux aux autorités religieuses. Pourtant, dans son travail très précis -à partir des bases de données de l’INA- sur le discours de la télévision dans les cas de catastrophes collectives, Benoît Lafon y recherche les accents religieux, les références au sacré. On peut, se demander ce qu’il reste de religieux dans le vocabulaire sacré qu’il relève et dans quelle mesure le lexique ordinaire est encore porteur de transcendance.

La première religion française n’est bien entendu pas la seule concernée par les questions de la communication du sacré. Agnès Devictor nous apprend comment l’islam, religion la plus opposée à toutes représentations figuratives du sacré, a, en Iran, largement transigé avec la télévision et la possibilité extraordinaire offerte par ce média puisqu’elle a produit des séries dont les « figures » de l’islam étaient les principaux personnages, représentant donc l’irreprésentable, les divinités. Ou comment elle a fait des saints des stars. Le Brésil, comme Patricia de Aquino nous l’explique, entretient une relation compliquée avec ses pratiques religieuses afro-brésiliennes qu’elle stigmatise, les jugeant primitives. Le candomblé en particulier, introduit en Amérique latine par les esclaves africains et demeurés vivant dans plusieurs pays- a été à la fois réprouvée par la culture dominante , interdit pendant des années alors qu’il était, dans de nombreux domaines, à la source de l’originalité identitaire du Brésil. Son article s’attache à montrer que les adeptes du candomblé, religion pratiquée à l’origine par des initiés lors de rites secrets, ont su s’approprier les médias, depuis la photo et les gazettes locales jusqu’aux nouvelles technologies de l’information pour se mettre au service d’une revendication identitaire forte.

L’internet a séduit, très rapidement, plus spontanément sans doute que les premiers médias de masse, des religions aussi différentes que les mourides du Sénégal qu’analyse Cheikhouna Bèye ou les juifs traditionalistes étudiés par Oren Golan. Sans doute parce que cette technologie était la plus souple, la plus accessible, celle dont les adeptes pouvaient contrôler les contenus et les diffusions. Dans les deux cas, ces deux religions dont le rapport au progrès technique est plus que méfiant, ont trouvé dans ces médias de la dernière génération, des modes de communication adaptés à leurs particularités. Le Japon sur lequel se penche Jean-Pierre Berthon présente une situation bien différente. Il semble dans son cas, tout naturel que de nouvelles religions apparaissant, elles aient trouvé dans les nouvelles technologies de l’information des relais pour leur prosélytisme. La société japonaise s’est d’ailleurs, dans un premier temps, montré très tolérante devant la multiplication des religions et leurs modes de communication pluri-médiatique. Le terrible attentat de Tokyo au gaz sarin, par la secte Aum en 1995 a modifié le regard et le comportement des Japonais à l’égard de ces groupes : « Face à une opinion publique devenue sensible à d’éventuelles dérives et à des médias devenus très critiques à leur encontre, les nouvelles religions sont entrées dans une ère de repli ». Les religions les plus installées continuant à jouer un rôle social notoire. Ce dossier se termine par un article qui s’intéresse au religieux dans ses manifestations presque involontaires, subreptices, ou tout le moins informelles. Peppino Ortoleva se penche sur un certain nombre de phénomènes très contemporains répandus sur différents espaces nationaux. Il montre que le monde d’« après » la sécularisation n’est pas vide de sacré. Certes, la croyance, dans les sociétés développées n’est plus qu’une « option », mais les signes de sacralité n’y sont pas moins présents, sous des formes reconfigurées, que ce soit dans les médias interactifs, dans les fictions télévisées ou dans les rituels et monuments funéraires plus ou moins éphémères, sur le bord de la route ou sur les pages de Facebook. Mélange de syncrétisme et d’emprunts, de reprises et d’adaptation, d’expression individuelle et de production collective, ces manifestations hétérodoxes du spirituel hantent les médias de masse modernes, comme elles l’ont toujours fait depuis que les technologies de communication contribuent à la fabrication du monde moderne.

[1] Dayan, Daniel et Katz, Elihu, 1996. La Télévision cérémonielle. Paris, PUF. Dayan, Daniel, 1990, « Présentation du pape en voyageur », Terrain, 15.

[2] Marie-José Mondzain, Image, icône, économie : Les Sources byzantines de l’imaginaires contemporain, Paris, Seuil, 1998.

[3] Odo de Gissey, Discours historique de la très ancienne dévotion à Notre-Dame du Puy, Lyon, 1620, p. 123.

[4] On regrettera de n’avoir pas eu de travaux sur les premières émissions radiophoniques qui nourrissent les programmes dès les années 1920 : ces voix qui ont introduit l’homélie, la messe, la glose dans la continuité d’une journée radiophonique, entre une chanson profane et un journal parlé, entre la poire et le fromage (du côté de l’auditeur).

[5] « Du CECMAS à France Télévision, un itinéraire », Interview par Isabelle Veyrat-Masson, Le Temps des médias, n°3, 2004.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Presentation,3425.html

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