Accueil du site > Le Temps des Médias > 12 - La cause des femmes > Présentation

12 - La cause des femmes

envoyer l'article par mail title= envoyer par mail Version imprimable de cet article Version imprimable Augmenter taille police Diminuer taille police

Claire Blandin, Cécile Méadel

Présentation

Le Temps des médias n°12, printemps-été 2009, p. 6-10.

Les médias ont-ils servi la cause des femmes ? Les femmes se sont-elles emparées des médias pour plaider leur cause et sortir de leurs rôles traditionnels ? On peut faire à la fois l’hypothèse que les médias sont, non sans ambivalence et contradiction, porteurs d’un certain nombre de représentations de la différence des sexes, conformistes et hétérodoxes, mais aussi qu’ils ont permis sa redéfinition et sa transformation par les possibilités offertes à l’expression des femmes, à leur travail, à leurs combats. Pour élaborer un dossier articulé autour de ces deux séries de questionnement, Le Temps des médias a lancé l’an dernier un large appel à contribution. Le nombre élevé des propositions recueillies, entre lesquelles il a fallu faire des choix, nous a montré la vitalité de ce champ des études du féminin. Si les sciences humaines se sont largement emparées de la question des « gender studies » depuis quelques années, la nouveauté vient sans doute de l’intérêt porté par les historiens à ces approches. Nouveauté surtout pour les recherches sur la communication et les médias car les travaux en la matière sont rares : à côté de quelques travaux pionniers sur les femmes journalistes [1] ou sur la représentation des femmes dans les journaux [2], que de blancs et d’inexplorés. Il est significatif que l’ouvrage encore couramment cité sur la presse féminine soit ainsi le précieux opuscule publié dans les années 1960 par Evelyne Sullerot alors que ces journaux ont connu des transformations radicales [3].

Si ce dossier s’emploie, conformément aux ambitions de la revue, à envisager l’évolution de la question dans l’ensemble des périodes historiques, notre dossier ne pouvait ici dépasser les limites de l’émergence d’une problématique spécifique, sous peine d’anachronisme. Il débute donc avec la fin du xviiie siècle, mais propose des études portant sur tous les types de médias, présentant ainsi une approche historique du rôle de ces médias dans l’émancipation des femmes. Une première série d’articles montre comment les femmes se sont emparées des phénomènes médiatiques, et ont investi les rédactions. Ensuite, c’est l’évolution des représentations des femmes dans les médias qui est explorée : elle est envisagée dans la diversité des formats médiatiques de propagande et d’information, puis dans les différents types de fiction.

C’est avec l’irruption des femmes dans l’espace public en construction de la Révolution que commence ce dossier. On sait que, si les premiers journaux destinés aux femmes datent en France du milieu du xviiie siècle (avec le Courrier de la nouveauté ou le Journal des dames [4]), la Révolution est une période fertile non seulement pour la presse en général mais aussi pour les magazines destinés aux femmes. Les recherches d’Ouzi Elyada soulignent l’importance du lectorat féminin dans une Révolution qui est acte de naissance symbolique de la presse en France : à cause de ce lectorat spécifique, les journaux révolutionnaires adaptent leur forme et leurs discours ; la femme devient, sans doute provisoirement, un enjeu des luttes politiques, un destinataire à convaincre. De fait, au cours du xixe siècle, c’est à nouveau par la « porte entrebâillée du journalisme », pour reprendre l’heureuse expression d’Alice Primi, que les femmes forcent l’entrée du monde politique. Sandrine Lévêque montre comment, avec La Fronde, au tournant du xxe siècle, elles font du journalisme un acte féministe, en endossant, non sans ambivalence, leur rôle social féminin. Par un double mouvement, les femmes journalistes profitent de la transformation des normes professionnelles du journalisme en même temps qu’elles la suscitent et l’accompagnent. Pour haute que soit la figure de certaines de ces journalistes, il faut pourtant garder en tête que l’activité des femmes « journalistes » a été pendant longtemps occultée, comme le montre Alice Primi (toute une activité souterraine de publication de périodiques obscurs demeurant souterraine) mais que leur nombre est resté longtemps fort limité : il n’y aurait par exemple avant la Deuxième Guerre mondiale qu’une centaine de femmes journalistes déclarées (soit 3 % de la profession) ; bref, les femmes sont, et jusqu’à une période récente, avant tout un marché pour les médias [5].

Les organisations politiques sont confrontées à la question des supports médiatiques spécifiquement destinés aux femmes et, même pour les plus progressistes, comme les Saint-Simoniens ou les Quarantehuitards étudiés par Alice Primi, les résistances sont fortes. Paul Pasteur donne en Autriche un exemple de cette presse militante et de ses ambivalences : même les partis sociaux démocrates favorables à une certaine forme d’émancipation des femmes ne leur lâchent pas pour autant la bride. C’est bien difficilement que, y compris dans les journaux qui leur sont directement destinés, elles obtiennent le contrôle de leurs organes de presse. Encore est-ce un combat jamais gagné : après la Seconde Guerre mondiale, quand l’urgence est à la reconstruction du parti, les femmes sont renvoyées à leurs devoirs traditionnels.

Cet article pose par ailleurs une question plus générale ; certains tendent à considérer qu’il y a des thèmes féministes (comme le viol ou le travail) et des sujets qui ne le sont pas (comme le ménage ou la famille). Bien sûr, c’est la manière de traiter le sujet et non le thème qui font le féminisme et qui pourrait permettre de tracer une ligne de démarcation – souvent assez floue de notre point de vue – entre les journaux féminins et les journaux féministes, ce qu’Evelyne Sullerot (1966) appelle la presse des droits et la presse des devoirs. Mais surtout, il semble que, plus encore que le rapport de pouvoir entre les sexes, c’est le franchissement du tabou, le refus de certaines conventions sociales, qui font d’un journal pour les femmes un outil engagé dans le combat de leur émancipation. On voit donc, comme le montre l’engagement de Marie-Claire dans la cause de la contraception et de l’avortement, dans l’étude de Bibia Pavard, que certains journaux fluctuent : ils peuvent être à la fois dans ce combat et dans la convention. Et l’on peut alors se demander si la définition du journal par sa seule caractéristique « femme » ne produit pas presque automatiquement cette ambivalence, dès lors que le journal n’est pas adossé à un solide combat féministe, ou à la défense d’une cause particulière et bien définie ? Il convenait cependant de ne pas cantonner notre propos à la presse politique, voire aux journaux à grand tirage. Le xxe siècle nous montre en effet comment les femmes se saisissent de la diversité des formats médiatiques. Ainsi, comme l’étudie Sabine Rousseau, c’est par son rôle de directrice de revue que Françoise Vandermeersch plaide la cause des femmes au sein de l’Eglise catholique, dans l’espace très étroit accordé par sa congrégation et les autorités ecclésiastiques. L’historien des médias s’amusera de voir que c’est le film La Religieuse de Jacques Rivette qui va la transformer : sa position pourtant bien pondérée, et fort nuancée sur l’affaire que ce film a déclenchée, lui vaut les foudres de certains responsables et provoque du coup sa prise de conscience du statut inférieur des femmes, et du peu de poids que l’on accorde dans son univers à leurs opinions. Françoise Vandermeersch parvient alors, sans le revendiquer, et en employant ce que S. Rousseau appelle des « ruses », à ouvrir dans les années soixante un espace de discussion et d’ouverture, et elle s’impose alors comme une féministe engagée et, selon les normes de son milieu, provocatrice.

A la même époque, les Canadiennes se mobilisent pour l’espace de parole radiophonique que constitue l’émission « Femme d’aujourd’hui », étudiée par Josette Brun et Estelle Lebel. De fait, les études proposent un aperçu original de l’histoire du féminisme par le récit de ses prises de parole publiques. Le parcours s’achève ici avec la mobilisation médiatique orchestrée par une femme politique : en Suisse, Micheline Calmy-Rey a renouvelé, à travers sa campagne de 2007, les images de la féminité et de la modernité. Si Laurence Bachmann et Sébastien Salerno ont choisi de montrer l’action volontariste de la présidente suisse pour mobiliser les médias, leur travail nous mène bien vers le second versant de ce dossier, celui des représentations des femmes dans les médias.

Pour étudier comment les médias contribuent ou non à transformer la définition que les femmes se donnent d’elles-mêmes, on peut étudier dans un premier temps la diversité de leurs apparitions dans les différents types de supports médiatiques. La première, la presse féminine fait évoluer l’image qu’elle donne aux femmes d’elles-mêmes et de leur émancipation. C’est ce que montre Bibia Pavard en s’intéressant au traitement de la contraception et de l’avortement dans les articles de Marie-Claire. Avec une étude qui débute elle aussi dans les années 1960, Jean-Claude Soulages montre en regard l’évolution d’un stéréotype : l’image des femmes dans les publicités télévisées. La complexité des figures du féminin qu’il met en évidence semble être une constante pour les médias contemporains. Marlène Coulomb-Gully en pointe plusieurs avatars au sein des journaux télévisés ; elle a étudié leur traitement de la Journée internationale des femmes au fil de deux décennies. Ce « marronnier » permet, une fois l’an, de mettre la question féminine au cœur du dispositif télévisé. De fait, son étude apporte des éléments essentiels sur l’évolution de la représentation du mouvement féministe dans les mondes politiques et médiatiques. Avec « Ni putes ni soumises », Sylvie Thieblemont-Dollet étudie une figure contemporaine de ces mobilisations : comment les médias présentent-ils ces nouveaux mouvements ?

Mais n’est-ce pas dans la fiction qu’il faudrait chercher les principales évolutions des représentations de la féminité ? Les trois derniers articles de ce dossier explorent ce domaine. Marie-Christine Lipani-Vaissade retrace, de Bécassine à Barbarella, l’histoire des héroïnes féminines de bande dessinée. Au cinéma, c’est la période de l’Occupation qu’a étudiée Delphine Chedaleux. Elle montre la complexité des figures de jeune fille présentées dans les films de l’époque où l’on voit que la transgression radicale consiste encore à simplement refuser le (vieux) parti proposé par la famille. C’est encore une jeune fille, Buffy, qui nous permet d’achever ce parcours : elle renouvelle les figures du féminin dans une série télévisée, incarnant, selon Vanessa Bertho, une nouvelle forme de pouvoir des femmes avec une figure triplement transgressive : Buffy est le monstre (le vampire), elle est femme et elle a le pouvoir (ou la victoire) ; c’est la co-présence de ces trois caractéristiques qui créé la transgression.

En conclusion, la recherche contemporaine tend à remplacer l’approche en terme de femmes par la notion de genre : ce concept permet de considérer la différence des sexes comme la question à interroger et non comme un phénomène exclusivement naturel [6] ; il recentre l’attention sur les rapports masculin/féminin, l’organisation du pouvoir, réintègre le rôle des hommes pour s’intéresser à la construction culturelle de la différence des sexes. Nous sommes ici parties des femmes car sans doute faut-il poser les bases de la connaissance pour en arriver à ces interrogations plus complètes. Souhaitons que ce numéro du Temps des médias apporte sa contribution à une histoire des genres et de leur communication.

Bibliographie

Laure Adler, 1979, À l’Aube du féminisme : les premières journalistes (1830-1850), Paris, Payot.

Denise Dubois-Jallais, 1984, La Tzarine. Hélène Lazareff et l’aventure de Elle, Paris, Robert Laffont.

Danielle Flamant-Paparatti, 1984, Bien-pensantes, cocodettes et bas-bleus. La femme bourgeoise à travers la presse féminine et familiale (1873-1887), Paris, Denoël.

Annemarie Kleinert, 2001, Le Journal des dames et des modes ou la conquête de l’Europe féminine, Stuttgart, Thorbecke.

Evelyne Le Garrec, 1982, Séverine, une rebelle, Paris, Le Seuil.

Denis Maréchal, 2003. Geneviève Tabouis : les dernières nouvelles de demain (1892-1985). Paris, Nouveau monde.

Michèle Riot-Sarcey, « Une vie publique privée d’histoire : Jeanne Deroin ou l’oubli de soi », Cahiers du Cedref, n°1, Université Paris VII, 1989

Erik Neveu, 2000, « Le genre du journalisme. Des ambivalences de la féminisation d’une profession », Politix, n° 51, p. 179-212.

Mary Louise Roberts, 1997, « Copie subversive : Le journalisme féministe en France à la fin du siècle dernier », Clio, n° 6.

Evelyne Sullerot, 1966, Histoire de la presse féminine en France, des origines à 1848, Paris, Armand Colin.

[1] Adler, 1979. Des travaux en particulier autour des grandes figures du journalisme féminin comme Séverine (Le Garrec, 1982) ou Marguerite Durand (Roberts, 1997), Jeanne Deroin (Riot-Sarcey, 1989) Geneviève Tabouis (Maréchal, 2003), Hélène Lazareff (Dubois-Jallais, 1984).

[2] Comme Flamant-Paparatti, 1984.

[3] Signalons pourtant, dans une perspective non historique, l’important colloque Genre et journalisme, organisé en mai 2008 par le CRAPE (Rennes). Par ailleurs, la journée d’études organisée le 11 avril 2008 par l’Institut Français de Presse sur l’histoire de la presse féminine sera publiée dans quelques mois aux éditions Panthéon-Assas.

[4] Voir Kleinert, 2001.

[5] Une féminisation ambiguë qui selon E. Neveu (2000), perdure toujours dans le journalisme contemporain.

[6] Françoise Thébaud, Les Mots de l’Histoire des femmes, Clio HFS, PUM, 2004.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Presentation,31.html

Sommaire du numéro