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21 - Oyez jeunesse !

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Positions de thèses

Le Temps des médias n°21, Hiver 2013/2014, p. 197-202.

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Marc Jampy, Expériences de presse, Lyon 1870-1914, Université de Lyon, (dir. Olivier Faure), 11 avril 2013.

Cette thèse d’histoire s’est donné pour but de mieux comprendre l’âge d’or de la presse : quels facteurs expliquent le développement de la presse ? Quels sont les liens entre l’imprimerie, la publicité, les grands quotidiens et les petits hebdomadaires ? Qui participe à la presse ? D’où viennent les acteurs de la presse, quelles sont leurs motivations ? Que deviennent-ils après leurs expériences de presse ? Que cela nous apprend-il sur le développement des autres médias ?
Le choix de la période 1870-1914 est classique avec les débuts de la III République et l’âge d’or de la presse. Ces bornes sont relativement nettes à Lyon : 1 297 journaux apparaissent entre 1870 et 1914 alors que seulement 436 journaux étaient parus les siècles précédents. Les tirages augmentent aussi, ainsi le tirage cumulé des sept principaux quotidiens atteint-il 507 000 exemplaires en 1904. Lyon devient le second centre de presse français durant cette période. Surtout, Lyon est intéressant car y a été créé, sous le Second Empire, un commissariat spécial auprès de la préfecture, qui surveille entre autres la presse. Ce commissariat se développe sous la IIIe République et produit 529 rapports à l’occasion des déclarations de journaux. Ces rapports sur les journaux et ceux qui y participent sont précis et fiables, permettant ainsi de construire la base de données exploitée dans ce mémoire.
Un des premiers apports de cette thèse est de montrer que si la libéralisation du régime de la presse est l’une des raisons du développement de la presse, celle-ci est à relativiser. La hausse des titres et des tirages a lieu avant la loi de 1881 sur la liberté de la presse. De plus, la surveillance de la presse s’est accrue à Lyon après 1881 car les rapports de police sont plus nombreux et la presse anarchiste est systématiquement poursuivie. De même le rôle des quotidiens doit-il être nuancé. L’arrivée de quotidiens populaires comme Le Petit Lyonnais a relancé les autres quotidiens et leurs tirages à tel point que d’anciens quotidiens comme le Progrès ont dû s’adapter. Cependant, les quotidiens représentent moins d’une centaine de titres et sont donc minoritaires. En fait, l’une des principales explications de l’âge d’or de la presse est l’expérience de création de nouveaux journaux dont la diversité des sujets et des périodicités reflète les motivations de leurs créateurs. Nous sommes en effet au début de l’ère médiatique au cours de laquelle des individus ou des groupes d’individus ont voulu ou cru nécessaire de prendre la plume et de médiatiser une activité, un hobby ou une passion. Ainsi, par ordre d’importance, les hebdomadaires militants sont les plus nombreux, suivis de la presse religieuse, qui est incontournable à Lyon. La création d’un journal est aussi l’occasion de cultiver, vulgariser ou distraire l’auteur et ses lecteurs avec la presse littéraire, satirique, de vulgarisation, sportive mondaine ou féminine. Enfin le journal sert à vendre, acheter et travailler avec la presse financière, professionnelle et syndicale.
Ce foisonnement conduit à des tentatives d’organisation des acteurs, notamment de la profession de journaliste. Quelques duels marquent le début de la période mais c’est progressivement, par l’obtention de décorations, que les journalistes se font remarquer. L’appartenance aux premières associations nationales de journalistes est rare et les associations locales comme l’Association des Journalistes de la Presse Quotidienne Lyonnaise ont un rôle de cohésion plus grand. Cependant, les journalistes des quotidiens sont moins d’une centaine et les frontières avec le journalisme occasionnel sont floues. Les jeunes hommes, issus de la classe moyenne, qui ont tenté une expérience de presse (un millier environ), arrêtent souvent au bout de quelques semaines, faute de rentabilité et reprennent une autre activité.

Marc Jampy

Isabelle Huré, La Justice en résistance. La médiatisation de la récidive criminelle (1997-2008), Université Paris 2 (dir. Valérie Devillard), 6 juin 2013

La fin des années 1990 voit ré-émerger la question de la récidive dans l’espace public. Enfouie depuis la fin du xixe siècle, elle réapparaît comme un problème devant faire l’objet d’une action publique. La « figure épouvantail » que constitue le récidiviste est en revanche passée, en l’espace d’un siècle, « de l’oisif vagabond au délinquant sexuel » [1]. Ainsi, dès 1998, des lois pénales visant à endiguer la récidive criminelle sont votées. À partir de 2002, elles deviennent répressives et leur production s’accélère. Cette politique pénale engendre une contestation dans les milieux judiciaires, universitaires et intellectuels ainsi que dans les partis politiques de l’opposition et chez des membres de la majorité.
La politique, les lois et leurs débats se passent aujourd’hui difficilement de leur pendant médiatique. Il semble donc pertinent d’interroger certains médias pour comprendre le sens qu’ils confèrent à cette activité législative et aux réactions qu’elle provoque. À cette fin, une analyse de contenu, quantitative et qualitative, a été réalisée à partir d’un corpus concernant la récidive criminelle. Il contient des articles issus des quotidiens Le Monde, Le Figaro, Libération et Le Parisien et des sujets de journaux télévisés des six chaînes hertziennes généralistes, parus ou diffusés entre le 1er février 1997 et le 31 mai 2008. Ce corpus a ensuite été enrichi par des entretiens qualitatifs menés auprès de journalistes et d’acteurs de la chaîne pénale. Ainsi, nous avons pu examiner le débat sur la récidive tel qu’il est mis en scène par les médias choisis et, pour partie, les processus de sa construction.
Les médias étudiés présentent la question de la récidive criminelle comme un double mouvement itératif. L’un va du fait divers criminel récidiviste à la loi pénale. L’autre va de l’activité politique à propos de la récidive à sa contestation. À travers cette mise en scène, l’objet du débat est déplacé : plus que le phénomène de la récidive criminelle en lui-même, c’est sa pénalisation répressive qui provoque et nourrit le débat.
La répétition de ce mouvement entraîne, entre 2002 et 2008, une radicalisation des positions des décideurs politiques et des acteurs de la contestation. Selon nous, cette évolution est davantage la manifestation d’un changement de la conception du pouvoir et de son exercice chez certains décideurs politiques que d’un changement des sensibilités. La « société » n’est pas nouvellement choquée par les agressions sexuelles, qu’elles soient commises en état de récidive ou non, et elle n’est pas non plus nouvellement exaspérée par les juges et les lois. Les décideurs politiques, en revanche, paraissent de plus en plus à l’écoute de la parole profane, au détriment de la parole experte, d’une part. D’autre part, ils défendent, pour une partie d’entre eux, une vision de la justice remettant en cause certains principes de l’État de droit. La période allant de 1997 à 2008 s’est ainsi révélée être une période de confrontation à propos de la justice et de son rôle dans la société. La question de la récidive criminelle devient alors un point de friction illustratif d’un conflit d’interprétation sur les fonctions de la justice.
En outre, cette répétition semble provoquée par l’absence, sur le plan politique, des acteurs sociaux motivant l’établissement de la politique pénale, et notamment l’absence des victimes. Leur éviction des espaces médiatiques étudiés empêche la mise en scène d’un débat entre acteurs sociaux (les victimes et les acteurs de la chaîne pénale) à propos de la récidive criminelle. Cela montre, de plus, que ces espaces ne constituent pas la scène dominante du débat public sur cette question. Ils apparaissent plutôt comme l’endroit où peut s’exprimer une résistance à la politique pénale répressive. Par ailleurs, l’absence de la voix politique des victimes interroge la faculté de ces espaces médiatiques à suivre et à prendre en compte les évolutions des formes de la prise de parole publique et politique.

Isabelle Huré

Géraldine Poels, La Naissance du téléspectateur. Une histoire de la réception télévisuelle des années cinquante aux années quatre-vingt, Université de Versailles-Saint-Quentin-en Yvelines (dir. Christian Delporte), 14 juin 2013.

Ce travail entend proposer une autre histoire de la télévision, celle de la réception et des publics, à partir d’une hypothèse : les manières de regarder la télévision, le sens qu’on donne à ces pratiques, sont historiquement déterminés. Pour cela, nous avons choisi de réexaminer l’expérience des téléspectateurs de la période fondatrice, celle de la télévision du monopole du service public des années cinquante, au milieu des années quatre-vingt.
Cerner l’objet multidimensionnel qu’est la réception implique de dépasser le cloisonnement qui marque les recherches sur les publics médiatiques. Cette thèse s’inscrit ainsi dans l’approche constructiviste qui marque la sociologie des publics médiatiques, articulée aux apports de l’histoire de la lecture, mais aussi des spectacles (théâtre et cinéma).
Afin de multiplier les éclairages et de prendre en compte les nombreux discours qui construisent la figure sociale du téléspectateur, il a fallu mobiliser une grande diversité de sources. Nous avons travaillé principalement sur les fonds de l’ORTF aux Archives nationales et sur les fonds de documentation écrite de l’INA. La télévision française a légué une multitude d’enquêtes sur les téléspectateurs, ainsi que la collection quasi complète des mesures d’audience des émissions. Dans une perspective critique, nous avons mis en évidence les présupposés qui se trouvaient au fondement de ces enquêtes, afin de comprendre quelle représentation de la société et des publics elles construisaient. Un second ensemble est constitué du courrier des téléspectateurs envoyé à l’ORTF et à certains producteurs. Il permet de débusquer les nombreux décalages entre la réception programmée et la réception effective et donne à voir des postures de téléspectateurs, des discours de mise en scène de soi. À partir de ces sources, le défi consiste à penser à la fois l’historicité de pratiques et celle des instruments utilisés pour les décrire.
Le « grand public » apparaît ainsi comme un mythe fondateur de la télévision française des Trente Glorieuses : dès les années cinquante, les téléspectateurs sont pensés et se pensent comme constituant un grand public, composé de Français moyens, avant même la généralisation de la possession des récepteurs. Par la suite, de la France de Guy Lux à celle de Dallas, le thème connaît quelques variations. Mais ni la lenteur de l’équipement, ni les disparités sociales dans sa progression ne peuvent venir à bout de ce mythe fédérateur, auquel les mesures d’audience viennent donner une consistance apparente. C’est qu’à travers ces discours sur la télévision, il s’agit d’inventer la nation, y compris en occultant les antagonismes qui la traversent. Le téléspectateur moyen est pourtant une fiction, largement instrumentalisée : par exemple, on attribue à son influence la marginalisation des émissions culturelles, le caractère conformiste, voire conservateur des programmes. Or, nos résultats conduisent à rejeter le schéma de la pression croissante et linéaire de l’audience sur les programmes.
En parallèle, dans les années 1960, les outils statistiques de la sociologie quantitative donnent un poids nouveau aux discours qui soulignent la diversité des publics. Des catégories de publics spécifiques émergent et acquièrent plus ou moins de visibilité. Nous avons mis en évidence par quels réseaux scientifiques les catégories socio-professionnelles se sont imposées comme l’outil le plus pertinent pour décrire la diversité des publics. Cette hégémonie s’inscrit dans un contexte politique et intellectuel donné : la lutte contre les inégalités culturelles entre les classes. Mais leur utilisation routinisée contribue à figer des stéréotypes de téléspectateurs et peine à rendre compte du sens de la plupart des pratiques populaires. Notre histoire des publics, plus attentive aux phénomènes de domination et aux rapports de pouvoir, se penche donc sur les petits publics dominés (les femmes, les enfants, « la province »), ainsi que sur les marges du public (les « sans-télé »).
Enfin, l’approche historique de la réception implique de retracer les traits spécifiques d’un contexte culturel qui donne son originalité à notre période d’étude. Nous avons mis en évidence le contexte normatif qui définit alors les « bonnes manières » et le « bon goût » télévisuels, résultat de la mobilisation de mouvements militants d’éducation populaire, catholiques et laïques. Lorsque les téléspectateurs ne se conforment pas à cet idéal de modération et de tempérance, leurs lettres et leurs réactions sont disqualifiées. Elles permettent, malgré tout, de mieux saisir certaines modalités de la relation à la télévision, comme celle que nous avons appelé la « fidélité bougonne ». Le courrier, en effet, est un lieu d’expression de jugements ordinaires sur la télévision. Il permet de repérer des formes de téléphilie fondées sur une expertise réelle et, ainsi, de complexifier l’analyse de réceptions trop rapidement identifiées comme « populaires ».

Géraldine Poels

[1] Mathieu Soula, « Récidive et récidivistes depuis deux siècles », in Jean-Pierre Allinne et Mathieu Soula (dir), Les Récidivistes – Représentations et traitement de la récidive xixe-xxie siècles, Rennes, PUR, 2010, p. 19.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Positions-de-theses,5000.html