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03 - Public, cher inconnu !

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Parutions

Le Temps des médias n°3, printemps 2004, p.223-247.

Public

Les sens du public. Publics politiques, publics médiatiques, sous la direction de Daniel Cefa௠et Dominique Pasquier, Paris, PUF (publication du CURAPP et du CEMS), 2003,528p., 24 euros

Fruit des recherches menées au sein de deux séminaires de l'EHESS aux thèmes croisés : Sociologie des médias : recherches anthropologiques sur les publics, pour l'un, Qu'est-ce que le public ? Les formes de l'expérience publique, pour l'autre, les contributions rassemblées dans cet ouvrage sont sollicitées par un même questionnement sur les publics politiques et les publics médiatiques : comment se constituent ces publics, quelles formes d'expériences recueillent-ils, quel type de communauté induisent-ils, sur quels modes s'imbriquent-ils l'un dans l'autre ?

Intitulée « Qu'est-ce que le public ? », la première section s'attache à définir la notion selon ses multiples approches, en s'efforçant de nouer toujours ensemble les deux dimensions, politique et médiatique, à partir soit de l'action collective (J. Gusfield), soit du reportage télévisé (D. Dayan et E. Katz), soit du public littéraire (H. Merlin-Kajman), soit de la forme et des modalités d'expérience (L. Quéré). Dans le même souci, la deuxième section, « Arènes publiques : acteurs et médiations », examine les collectifs d'acteurs et les médiations de leur action face au pouvoir public (en Chine, I. Thireau et H. Linshan), dans les arènes communautaires, civiles ou publiques (au Mali, M. Leclerc-Olive), à travers l'audiovisuel numérique (L. Allard) ou dans le contexte européen de la démocratie technique (M. Callon). Consacrée aux « Publics associatifs et délibératifs », la troisième section interroge les modalités de l'action publique dans la vie associative (N. Eliasoph), les communautés locales (P. Chanial), la démocratie dite délibérative (dont P. Dahlgren rappelle les attendus) ou dans les expériences de participation locale (L. Blondiaux). C'est aux « Epreuves urbaines du public » que s'affrontent les contributions de la section suivante. Isaac Joseph présente ce que la sociologie de l'urbain qu'il a développée doit à Simmel, à l'école de Chicago et à Goffman. Les rapports du passant au résidant (J. Stavo-Debauge), l'organisation de l'expérience publique de la ville (M. Relieu et C. Terzi) et les troubles et tensions en milieu urbain (M. Breviglieri et D. Trom) font ensuite l'objet d'analyses précises. La dernière section, « Médias, engagements, publics », est entièrement consacrée au public médiatique saisi in situ : dans ses coulisses à l'occasion d'une enquête sur le travail des programmateurs du Téléthon (D. Cardon et J-P. Heurtin) ; dans la presse locale à l'occasion d'une mobilisation d'agriculteurs en Bretagne (E. Neveu) ; à Avignon à propos de l'offre du festival « in » (E. Pedler et D. Bourbonnaud) ; à la télévision, enfin, à l'occasion de l'examen de la figure du témoin dans les reality shows (D. Mehl) ou de la réception de séries télévisées centrées sur des publics spécifiques : L'Instit et Urgences (S. Chalvon-Demersay). L'ensemble est précédé d'une longue introduction très documentée et suggestive, de Daniel Céfa௠et Dominique Pasquier, qui à la fois retrace l'itinéraire conceptuel de la notion de public dans ses deux aspects, politique et médiatique, et suggère les passerelles qui lient les deux problématiques. Cet ouvrage est un document de travail précieux qui fait date dans ce domaine de recherches.

Etienne Tassin

Presse et imprimé

Patricia Sorel, La Révolution du livre et de la presse en Bretagne (1780-1830), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 2004, 320 p., 28 euros

Issu d'une thèse dirigée par Jean-Yves Mollier, ce livre court et bien écrit a de grandes ambitions : présenter l'état de l'imprimerie et de la librairie en Bretagne à la fin de l'Ancien Régime, mesurer l'ampleur des changements qui les affectèrent dans ces cinq départements au cours des dix ans de la période révolutionnaire, enfin évaluer les effets des politiques de remise en ordre de l'Empire et de la Restauration. Son auteur a fort rigoureusement visité tous les fonds d'archives publics disponibles. Elle a en outre bénéficié de la richesse des archives de l'imprimerie Prud'homme de Saint-Brieuc (1777-1903), déposées aux archives départementales des Côtes-du-Nord. Au-delà de ces sources manuscrites, les catalogues de librairie imprimés, les almanachs et journaux publiés dans ces départements pendant la période, et tous les travaux grands et petits d'érudition locale ont été sollicités.

Soucieux de mettre en valeur les évolutions, l'exposé mêle chronologie et études thématiques. Les deux premiers chapitres présentent le commerce du livre à la fin de l'Ancien Régime puis les ruptures de la période révolutionnaire. Viennent tout d'abord la géographie de l'imprimerie et de la librairie bretonnes, et le monde des « bouquiniers » et des colporteurs si difficiles à connaître parce qu'il a le plus souvent échappé au regard des diverses administrations. L'offre de tous ces gens du livre n'a pas été oubliée : livres autorisés, livres interdits, feuilles d'annonces sous l'Ancien Régime ; multiplication des imprimeries, naissance d'une véritable presse départementale pendant les premiers temps de la liberté révolutionnaire, mais aussi efforts des patriotes, des girondins puis des montagnards pour propager la « bonne parole » dans les villes et dans les campagnes et empêcher l'expression des oppositions. Les quatre derniers chapitres détaillent la politique de contrôle de l'Empire et de la Restauration et ses effets sur l'imprimerie (chap. III), la librairie, les bouquinistes et les colporteurs (chap. IV). Ils s'efforcent de montrer que l'offre du livre demeure encore fort traditionnelle chez beaucoup d'imprimeurs et de libraires, avec les petits ou gros ouvrages pour l'école ou pour l'église, alors qu'un nouveau marché du livre se met en place, si l'on en juge à la lente évolution des fonds de librairie et à l'épanouissement des cabinets de lecture, proposant des livres de science ou d'histoire, mais aussi et surtout des romans, venus des libraires parisiens (chap. V). Ils prouvent enfin, que malgré « le carcan de la législation », une véritable presse d'opinion est parvenue à s'établir à partir de 1819, au moins pour un temps à Rennes jusqu'en 1822, et de façon définitive à Nantes, alors que les autres villes ne parviennent pas à faire durer bien longtemps leurs propres journaux. Il est bien impossible de rendre compte si rapidement de toute la richesse de ces analyses, et l'on se contentera de quelques remarques. Favorisés par les sources et aussi par l'empathie de l'auteure pour toutes ces histoires individuelles d'hommes et de femmes, les imprimeurs et les libraires de la province, les Vatar de Rennes et de Nantes, les Malassis de Nantes et de Brest, les Prud'homme de Saint-Brieuc, les Mellinet et les Mangin de Nantes n'ont plus beaucoup de secrets pour le lecteur. Mais faut-il le dire ? La succession de ces ateliers d'imprimerie et de ces boutiques de librairie finit pas lasser quelque peu l'attention, notamment dans les chapitres III et IV. Désireuse de faire court et de permettre ainsi une vue d'ensemble qu'elle espère plus facile, l'auteure nous donne parfois une succession de notices un peu répétitives. Elle a cependant parfaitement atteint son but : au-delà de toutes ces aventures individuelles se découvrent les réactions de tout ce monde du livre face aux politiques des pouvoirs successifs. Il apparaît qu'à partir de 1810 et de la réforme des brevets, tous ces petits imprimeurs ou libraires furent souvent capables de se faire entendre du lointain directeur de la Librairie, grâce à la bienveillance d'autorités locales soucieuses de les protéger. Une série de tableaux statistiques permet de mesurer le flux et le reflux des imprimeries : de 18 en 1788, leur nombre passe à 28 en 1792 grâce à la fin des privilèges en 1790-1791, puis à 36 en 1806, 32 en 1816, 29 en 1829. La diminution que le gouvernement impérial avait projetée en 1810 fut donc lente à faire sentir ses effets, parce que l'administration sut distribuer deux types de brevets : les brevets « héréditaires » qui perpétuaient les ateliers et les brevets « à vie » qui les maintenaient seulement tant qu'exerceraient leurs titulaires. La remise en ordre de 1810 fut donc toute relative. On lira notamment les différentes géographies départementales de ces évolutions.

Autre remarque à tirer de tous ces dénombrements : depuis les grandes enquêtes de l'Ancien Régime, les administrations ont l'habitude d'évaluer l'activité d'une imprimerie au nombre et à la diversité, voire au poids, de ses différentes fontes de caractères, et au nombre des presses « roulantes » ou « montées » ; elles continuent de faire ainsi au temps de Napoléon et des rois restaurés. Mais comment ne pas plutôt s'intéresser au nombre des ouvriers occupés, quand on sait qu'en ces temps où l'on embauchait ou débauchait tout aussi vite selon la besogne à assumer, les imprimeries les plus actives pouvaient réunir 10, 20 ouvriers, voire plus : en 1794 et à Nantes, Malassis emploie 15 ouvriers, Brun 10, la veuve Despilly 5, deux autres confrères 4 chacun, enfin un autre seulement 2 (p. 41-42). Par la suite, les plus gros imprimeurs nantais finissent par avoir un nombre d'ouvriers quasi industriel : avec 18 ouvriers en 1810 puis 69 en 1825, l'imprimerie Malassis-Mellinet est sortie de l'artisanat pour devenir une véritable entreprise, où l'organisation du travail doit être rigoureuse (p. 95, 99). Cette arrivée à l'âge quasi industriel est également caractérisée par de nouveaux équipements comme cette « presse nantaise », une presse toute en fonte, au rendement amélioré dont on aurait aimé savoir un peu plus (p. 98-99). En 1828, l'imprimeur Marteville à Rennes s'équipe de « deux nouvelles machines, dites presses anglaises, entièrement en fer », probablement des presses dites de Stanhope (p. 107). Enfin Prud'homme à Saint-Brieuc aligne en 1832 quatre presses montées : deux à deux coups (les anciennes presses de Gutenberg améliorées au xviie siècle), une troisième « dans le même genre et à un coup » (presse inventée par Anisson et Didot à la fin du xviiie siècle), enfin une quatrième, la « presse nantaise toute en fer, de l'invention de Louis-Bertrand Fourmand » (p. 122).

En ces années 1820 et au tournant de 1830, ces quelques imprimeries prennent de l'avance sur les autres ateliers bretons. Est-ce à dire que tous ces ateliers avaient un « matériel archaà¯que », comme cela est affirmé un peu gratuitement à propos des journaux départementaux de la Révolution (p. 52) ? Évidemment non. Ils avaient les presses à deux coups qu'avaient alors la plupart des imprimeries parisiennes, et qui permettaient la sortie somme toute assez rapide des quotidiens de l'époque. Les presses métalliques de type Stanhope ne pénètrent à Paris qu'à partir de 1814. Pas de retard donc des imprimeurs bretons, nul archaà¯sme ! L'auteur marque bien, en revanche, l'incontestable avance des premiers journaux révolutionnaires de Rennes, Nantes et Brest publiés sans autorisation dès le début de mai 1789. Bien qu'elle nous ait promis une comparaison avec les autres départements français, celle-ci n'est pas menée : et pourtant la thèse d'Eric Wauters sur les journaux normands, les articles de l'historien britannique Hugh Gough, les premiers résultats du travail collectif sur la presse départementale française auraient permis de la mener. Certes, il convenait de faire court. Il manque cependant une ou deux bonnes descriptions de l'un ou l'autre des plus importants de ces journaux, à Rennes aussi bien qu'à Nantes.

Curieusement, l'auteur écrit plus sur les journaux de la Restauration que sur ceux de la Révolution. Elle saura bientôt combler ce vide, dans le travail qu'elle prépare pour le Dictionnaire de la presse française pendant la Révolution, 1789-1799. La presse départementale. Les considérations sur les bénéfices ou les pertes financières de ces journaux sont trop vagues et rapides, alors que nos études sur la presse des annonces à la fin de l'Ancien Régime, mais aussi sur les quotidiens parisiens de la Révolution auraient pu lui être d'un évident secours.

Nous ne dirons rien ici des bonnes descriptions de la librairie, des « bouquiniers » et du colportage, ni non plus des excellentes analyses à propos du repliement de la librairie rennaise alors que s'épanouit la librairie nantaise au temps de la Restauration. Les Rennais sont définitivement handicapés par la disparition du Parlement et des États de Bretagne, alors que leurs confrères nantais ont su sortir sans trop de dégâts du marasme économique des années révolutionnaires et napoléoniennes. À partir des almanachs, des brochures et autres feuilles volantes de colportage, à partir aussi des catalogues des libraires et des cabinets de lecture, l'auteure s'est efforcée de pénétrer cette zone d'ombre, si difficile d'accès aux historiens du livre ou de la presse : les publics auxquels s'adressaient libraires et colporteurs. On notera les bonnes pages sur la librairie bretonnante de Morlaix (p. 192-193) qui prouvent que dans les années 1820, l'« idiome » bas-breton n'empêchait nullement la lecture. On peut cependant regretter qu'aucune réflexion n'ait été conduite sur la diffusion des journaux. Certes, les listes d'abonnés manquent. Mais une analyse approfondie du contenu de l'un ou l'autre, au temps de la Révolution ou de la Restauration, aurait certainement pu permettre d'approcher leur public. Rien ou peu de chose non plus sur la diffusion des journaux parisiens dans les grandes villes bretonnes. La bibliographie existante aurait cependant permis de dessiner quelques perspectives. Il existe une carte départementale de la diffusion de la Gazette de Paris (voir l'ouvrage de Laurence Coudart sur ce journal, p. 132, « abonnés de province à la Gazette de Paris, 22 mai-9 août 1792 », où la Loire-Inférieure et l'Ille-et-Vilaine sont très représentées). Notons qu'à Nantes, en l'an V, deux dépositaires de journaux parisiens, la veuve Brunet et le libraire Forest, diffusent la première entre 200 et 300 exemplaires, le second entre 50 et 80 exemplaires du Courrier des départements, une feuille crypto-royaliste. Forest diffuse aussi Le Moniteur, le Mercure universel et trois autres feuilles parisiennes. (G. Feyel, « Dépositaires et crieurs provinciaux des journaux parisiens, en l'an V », Hommages offerts à Jean-Paul Bertaud, Paris, 2002) L'auteure a bien noté que les cabinets de lecture proposaient très souvent des journaux.

Il est sûr aussi que la lecture collective de ces journaux débordait dans les cafés, cabarets et autres lieux publics. Les cartons d'archives de police ou de justice sur les délits de droit commun donneraient-ils quelques indications ? Si la Restauration se préoccupe à partir de 1819 d'une telle circulation des journaux, il est clair qu'elle a eu lieu en grand pendant la période révolutionnaire. Pour évoquer le public des cabinets de lecture de la Restauration, l'auteure a utilisé l'ouvrage désormais classique de Françoise Parent-Lardeur. Mais comment ne pas déplorer que cette dernière se soit contentée de quelques notes à propos du cabinet de lecture du libraire Comynet d'Avallon, alors qu'il a laissé des registres et des factures nominatifs de ses clients qui auraient permis une sociographie précise des lecteurs bourguignons du début des années 1830 (voir la 2e édition de son Lire à Paris au temps de Balzac, Paris, 1999, p. 267-277) ? On cessera ces remarques qui prouvent l'intérêt que l'on a pris à la lecture de ce bon livre. Notons qu'il s'achève sur les listes des imprimeurs et des journaux et almanachs, les sources et la bibliographie, l'index des noms de personnes.

Gilles Feyel

Jean-Yves Mollier, Le camelot et la rue. Politique et démocratie au tournant des xixe et xxe siècles, Paris, Arthème Fayard, 2004, 365 p., 22 euros

Après avoir déjà en partie balisé le sujet par une série d'articles, Jean-Yves Mollier présente la synthèse qui manquait jusqu'ici sur les camelots, ces petits marchands des rues d'invention récente, qui firent beaucoup pour l'acculturation politique des masses populaires entre 1885 et 1902. Exploitant pour l'essentiel les deux fonds d'archives de Paris et de la préfecture de police, mais aussi les 5 552 notices de la catégorie « Éditions populaires, chansons, livres de propagande » de la Bibliographie de la France. Journal de l'imprimerie et de la librairie, réunies pour la période 1880-1906 par les employés du Cercle de la librairie, Jean-Yves Mollier a aussi dépouillé les journaux et utilisé une riche bibliographie.

Le premier chapitre fait en quelque sorte la généalogie de la fonction marchande « ambulante », endossée par le camelot à la fin du second Empire. Ce sont d'abord les colporteurs qui parcouraient les campagnes de la France de l'Ancien Régime mais aussi du premier xixe siècle, ce sont les colporteurs autorisés et autres crieurs qui diffusaient en ville les bulletins d'information occasionnels et la Gazette de France, ce sont aussi ceux qui « vendaient sous le manteau » des livres ou des brochures prohibés, nombreux dans le Paris du xviiie siècle. À la suite de Gudrun Gersmann, Jean-Yves Mollier insiste avec raison sur le caractère profondément marchand d'activités dont la plupart n'avaient pas d'ambition idéologique.

Ces gagne-petit diffusaient tout ce qu'ils pouvaient vendre, la somme de toutes leurs spéculations contribuant fortement à la politisation de l'espace public de la rue ou de la place. Il en fut ainsi des camelots, beaucoup plus tard. Pendant la Révolution, les crieurs de journaux, mais aussi des petites brochures politiques, régnèrent dans les rues de Paris. La fiscalisation de la presse périodique avec le timbre puis plus tard le cautionnement, cantonna le journal dans une diffusion par abonnement, l'enlevant ainsi à la rue. Alors les « canards » et les « canardes » la reconquirent entre 1815 et 1848, avec leurs récits de crimes et leurs complaintes. En 1848 et 1849, les mouvements de la rue sont intenses, et les journaux, un temps libérés, sont de nouveau criés.

C'est en 1869, que le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse donne la première définition du camelot, ce marchand ambulant, même s'il est quelque peu facétieux dans l'étymologie qu'il donne du mot. Les camelots peuvent exercer plusieurs petits métiers de rue : il y a ceux qui « font le papier », les crieurs de journaux, de brochures ou de placards, les « goualeurs » qui vendent la complainte ou l'air à la mode, et il y a ceux qui « vendent de la camelote », papiers à lettres, cure-dents, passe-lacets, cannes, parapluies, éponges, objets divers, tous ces « chineurs » qui ont acheté à vil prix le contenu de leur baluchon. Ces gens sont de plus en plus nombreux, malgré quelques efforts des gouvernements et de la police de la IIIe République pour les contrôler : entre 1881 et 1905, la préfecture de police a enregistré 121 560 déclarations d'exercice, soit une moyenne de 5 065 par an (p. 62), et on peut tenir pour vraisemblable le chiffre de 150 000 camelots exerçant leur activité dans toute la France de la Belle Époque (p. 70). Dans son troisième chapitre, Jean-Yves Mollier présente l'évolution statistique de la « librairie du trottoir » pendant les années 1880-1906 et la figure originale de Napoléon (dit Léon) Hayard (1850-1903), l'Empereur des camelots. Illustré par deux graphiques et une série de tableaux en annexe, le mouvement des publications indique trois périodes d'intense activité, les années 1887-1889 de la crise boulangiste, 1892-1893 du scandale de Panama, 1897-1899 de l'affaire Dreyfus, entre lesquelles la production est moindre.

Les chapitres suivants présentent chacun de ces moments, et sont scandés par les grands épisodes de la carrière de Napoléon Hayard. Il est difficile d'en détailler ici toutes les analyses. Tirons-en quelques observations auxquelles nous convie l'auteur. Les camelots ont incontestablement dominé la rue jusque dans les années 1900, parce qu'ils étaient nécessaires à la diffusion des propagandes politiques, en un moment où s'épanouissait la culture de masse grâce à la démocratie et aux journaux vendus 5 centimes le numéro. Ils ont progressivement perdu ce rôle après 1901, quand se sont définitivement constitués de solides partis politiques qui ont préféré recourir au travail de propagande de leurs propres militants. Ces camelots diffusaient leur message sous forme de morceaux versifiés, d'esprit gaulois ou rabelaisien, ou sous forme de chansons que l'on pouvait fredonner sur des airs déjà bien connus. Napoléon Hayard et les autres petits éditeurs surent s'adapter au succès des cafés-concerts et des nouveaux airs à la mode : les complaintes sur l'air de Fualdès furent remplacées par les chansons sur l'air de Viens poupoule, viens ! Mais les music-halls, avec leurs chanteurs mis en vedette, tuèrent en quelque sorte les chanteurs des rues.

Autres observations. Les statistiques de la librairie du trottoir montrent qu'elle est de plus en plus provinciale à partir de l'affaire de Panama, si l'on tient compte du seul nombre des titres publiés, preuve que ce mode d'expression politique et populaire est de plus en plus goûté dans les provinces, mais Jean-Yves Mollier observe cependant qu'il y a loin entre une pièce publiée à 200 000 exemplaires par Hayard à Paris et les feuilles imprimées en province à 2 000 ou 4 000 exemplaires seulement. Moins nombreux que les titres provinciaux, les titres parisiens ont eu très probablement une audience nationale. Même si les diverses gauches de l'époque n'ont pas négligé ces moyens populaires d'expression politique, il apparaît cependant que les droites les ont utilisés avec beaucoup d'intelligence, s'en réservant le quasi-monopole, pour de mauvais combats. On ne peut qu'adhérer ici aux analyses de l'auteur qui voit derrière toutes ces campagnes l'expression d'un antisémitisme de plus en plus ouvert et véhément, relayé au temps de l'affaire Dreyfus et ensuite par un nationalisme qui confondait juifs et Prussiens dans la même haine.

Cette dernière affaire prouve que les dreyfusards ne combattaient pas avec les mêmes armes ; leurs quelque 150 livres et brochures où les intellectuels développaient longuement le pourquoi et le comment du déni de justice, pouvaient-ils combattre avec les si nombreuses petites feuilles, souvent ordurières, diffusées par leurs adversaires, des textes s'adressant moins à l'intelligence qu'aux passions et à l'émotion populaires ? La promotion de Boulanger, le général Revanche, par ses états-majors politiques, est très « moderne » ainsi que le démontre finement Jean-Yves Mollier : les camelots utilisés pour diffuser la propagande en vers ou en chansons, mais aussi comme masses de manœuvre prêtes à manifester pour applaudir ou faire le coup de poing ; la mise en scène des apparitions du général, avec l'un d'entre eux, le jeune Paulus, grimé en mitron ou en jeune mineur pour faire pleurer les foules. C'est déjà une campagne de promotion à l'américaine, s'adressant plus à la sensibilité et à l'émotion qu'au raisonnement. Le malheur pour ses promoteurs, c'est que le produit promu était loin d'avoir les qualités qu'on lui supposait, d'où la piteuse fin de l'aventure. Panama et l'affaire Dreyfus permettent aussi de remarquer que les campagnes d'opinion populaires ne débutent pas immédiatement ; il faut pour qu'elles explosent un certain temps de latence. Il y aurait d'abord une phase réservée à l'exploitation des faits par les seuls journaux, avant que la campagne les déborde pour envahir la librairie du trottoir. On n'a pas d'exemple de campagne déclenchée par cette seule presse de trottoir, il semble que toujours elle accompagne le mouvement, prompte à saisir toute occasion de profit en envahissant la rue. Un parfait opportunisme souvent subventionné : Jean-Yves Mollier démontre qu'Hayard fut payé par les grands intérêts politiques : sa description des liens l'unissant à Drumont, le directeur de La Libre Parole, est convaincante.

On trouve encore bien des choses dans ce livre : les objets de carton, à système (à tirette ou roue), qui permettaient de caricaturer souvent grossièrement l'adversaire – par exemple Zola en 1898 –, les affiches, les lettres mortuaires et autres testaments facétieux, les cartes postales pornographiques ou non, etc. On n'omettra pas enfin de souligner tout ce que nous dit l'auteur sur la survivance de cette librairie de trottoir et de ses camelots, ailleurs qu'en France où elle périclite après la Belle Époque, même si la Grande Guerre et le « bourrage de crâne » l'ont un temps relancée. On la retrouve aujourd'hui avec la littérature de cordel, au Brésil, ou bien ailleurs avec les petits livrets islamistes.

Nous ne pouvons achever cette recension sans souligner quelques menues erreurs du premier chapitre. Le décret du 10 février 1810 ne limite pas l'imprimerie-librairie à 1 ou 2 ateliers par département ; il faut dire 1 ou 2 ateliers par ville chef-lieu de département ou d'arrondissement (p. 31). En Eure-et-Loir furent maintenus 5 ateliers : 2 à Chartres, la préfecture, 1 à Dreux, Châteaudun et Nogent-le-Rotrou, les sous-préfectures. Et les analyses de Patricia Sorel montrent ce qu'il en fut pour les départements bretons. La révolution de 1830, si l'on veut bien l'étendre au-delà des « Trois glorieuses », a pu durer jusqu'en mars 1831, date des débuts du gouvernement de Casimir Périer. Certes les journaux furent alors fort véhéments et purent être criés dans les rues. L'exemple du Journal des débats prouve d'ailleurs qu'en 1814, il vendait quelque 300 à 400 exemplaires chaque jour, au bureau ou à la criée (mais plus de 20 000 par abonnements portés ou postés). Rapidement, le cautionnement et le timbre firent oublier la rue aux journaux, pour retrouver leur diffusion habituelle auprès de leurs abonnés (p. 35). Il faut donc les séparer nettement des brochures, feuilles volantes et autres estampes destinées à la criée. Le « silence au pauvre » de Lamennais le 11 juillet 1848 (p. 39) s'explique moins par la perspective de la loi du 9 août sur le cautionnement, que par une circulaire du ministre de la justice exigeant le 8 juillet le respect des lois de 1830 : suspendu en mars 1848 à son taux de 1835, le cautionnement se trouvait donc rétabli automatiquement à son taux de 1830. La loi du 11 mai 1868 (p. 44) libéra certes la presse, mais ne rétablit pas l'autorisation de vente des journaux dans la rue (elle n'en parle pas). Malgré les efforts des libéraux et des républicains qui proposèrent des amendements, les lois de février 1834 sur les crieurs et de juillet 1849 sur les vendeurs et distributeurs de livres et écrits, furent maintenues jusqu'à la fin de l'Empire, mais furent moins respectées par une presse en pleine explosion.

Cessons ces remarques pour nous féliciter de disposer désormais d'une bonne information sur ces camelots que les historiens du journalisme et de l'opinion rencontraient souvent dans leurs travaux sans disposer sur eux d'un travail vraiment exhaustif. C'est désormais chose faite. Il faut en remercier l'auteur.

Gilles Feyel

Simon J. Potter, News and the British world, Oxford, Clarendon Press, 2003, 246 p.

Affirmant le souci de se libérer de la perspective des histoires « nationales » de la presse, S. Potter analyse le rôle de la presse et de la circulation des « nouvelles de l'empire » britannique, entre les années 1870 et 1920. L'ouvrage débute avec l'entrée en service du câble sous-marin reliant l'Australie à la Nouvelle-Zélande, qui paracheva le dispositif reliant la Grande-Bretagne aux colonies et dominions dits blancs (dont le Canada et l'Afrique du Sud) ; il centre sur les temps de crise (guerre des Boers, guerre de 14-18) ; il s'achève sur des « crises » survenues en 1922 (moment de « clôture » qui ne convainc que partiellement). On voit perdurer l'importance non pas de l'État, mais des intérêts de grandes entreprises de presse, vecteurs de l'empire, établies depuis longtemps et qui, à la différence de l'importance des rapports entre l'État britannique et l'Inde, vaste sous-continent dit « bijou de la couronne », déterminaient pour des raisons commerciales l'essentiel des flux circulant entre « la mère patrie » et « l'outre-mer ».

Écrire ainsi, c'est buter sur le problème du vocabulaire lorsqu'on veut dépeindre, en langue française, le fonctionnement des « intérêts de l'empire britannique ». Potter précise un tournant qui caractérise l'historiographie britannique récente ; les Dominions précités relevaient par le passé (1868) de Greater Britain et aujourd'hui du British world : être britannique – Britishness – serait un trait partagé, depuis le début du xixe siècle, par les Dominions comme par les habitants des îles britanniques. Au siècle dernier, les deux conférences de la presse impériale (tenues à Londres en 1909 et à Ottawa en 1920) symboliseraient cette époque où certains se croyaient tout autant « habitants de l'empire » que « membres d'une communauté nationale ». À cet égard, Potter ferraille contre « la communauté imaginée » que signalait Benedict Anderson (1983) – notion tant reprise par la suite – pour qui la presse incitait ses lecteurs à se penser comme membres de cette communauté nationale. On s'étonne quelque peu que Potter ne s'attarde pas sur la rhétorique kith and kin – (« connu du clan », traduction libre) qu'on rendrait malaisément par le vocable « compatriotes » –, très en vogue vers 1900 dans certains journaux, partisans de l'empire. On salue ces moments où il relève la diversité des sources, des « voix » auxquelles avaient accès les lecteurs de journaux dans les Dominions. Nombreux étaient les prismes : à partir de la généralisation de la copie transmise par voie télégraphique, il arrivait qu'une personne instruite habitant la Gaspésie, au Québec, soit plus amplement et rapidement informée de la vie politique britannique que de celle du Canada (p.215).

Les historiens de la presse britannique du xxe siècle ont coutume de signaler l'importance des hommes d'affaires et entrepreneurs de presse venus des Dominions qui devenaient des « Citizen Kane » de la presse britannique (les Canadiens – tels Max Aitken [lord Beaverbrook], Roy Thomson, Conrad Black – et les Australiens dont Rupert Murdoch est l'exemple contemporain le plus célèbre). Potter identifie a contrario l'importance des correspondants de presse actifs à Londres – plus d'Australiens que de Canadiens semble-t-il – qui alimentaient le trafic télégraphique Centre-périphérie/périphérie-Centre. Londres, point de convergence de bien des câbles transocéaniques, façonnait le plus souvent les interactions, qu'il s'agisse de la propagande favorable à l'empire ou des informations circulant entre le Centre et la périphérie, et parfois entre plusieurs « portes » de la périphérie…

À quand une recherche majeure portant sur la circulation des nouvelles irriguant l'empire français ? Posée ainsi brutalement, la question voudrait attirer l'attention sur l'absence en français d'un travail analogue à celui de Potter. Actuellement en poste en Irlande, ce dernier disposa, pour mener à bien ses recherches, des archives diplomatiques, des entreprises de presse, etc., aux « quatre coins de l'empire ». Il consacre un chapitre à l'agence Reuters, entreprise journalistique et impériale. En France, certains chercheurs utilisent les fonds de l'agence Havas, du Quai d'Orsay et des ministères des colonies et d'outre-mer. L'histoire des postes et télégraphes – où Catherine Bertho-Lavenir effectua tant de recherches – recèle d'autres trésors encore. Il y a huit ans, un jeune chercheur, Hervé Tenoux (Paris-VII), réalisa une thèse intitulée Nouvelles de l'empire : La diffusion inter-coloniale d'informations Paris-Dakar-Saà¯gon (1887-1954) qui explorait certains de ces fonds à propos des liaisons télégraphiques avec les colonies. L'historien Jean-Claude Allain revisita des archives permettant de saisir les stratégies des « câblo-opérateurs » d'antan ; Pascal Griset fit bien avancer notre connaissance de ces questions. Lire Potter suggère d'autres pistes encore pour des chercheurs travaillant sur les réseaux et les flux des nouvelles circulant dans l'empire français.

Michael Palmer

Géraldine Muhlmann, Du journalisme en démocratie, Paris, Payot, coll. « Critique de la politique », 2004, 350 p., 20 euros ; Une histoire politique du journalisme, xixe-xxe siècle, préface de Marc Kravetz, Paris, PUF/Le Monde, coll. « Partage du savoir », 2004, 250 p., 26 euros

Voici deux livres siamois issus d'une unique démarche couronnée en 2003 par le prix « Le Monde de la recherche universitaire ». L'auteure, agrégée de philosophie et professeur de science politique est aussi diplômée de l'école de journalisme de la New York University. Son objet est le journalisme, qu'elle connaît de l'intérieur pour l'avoir appris et pratiqué aux États-Unis et en France. Le propos des deux ouvrages est d'analyser l'efficace politique de l'écriture journalistique dans sa manière d'ordonner une communauté, de constituer des publics, rassemblés et/ou conflictuels, en les mobilisant par des postures journalistiques différentes. Leur originalité est d'approcher le journalisme pratiqué de la fin du xixe siècle à aujourd'hui à partir d'une inquiétude philosophique : « faire du journalisme une question, écrit-elle, et pas seulement l'objet d'un savoir ». Cette question pourrait être formulée ainsi : peut-on reconnaître dans le journalisme un « principe générateur d'une forme de société démocratique » (selon l'expression de Cl. Lefort) ? C'est la première fois dans la littérature scientifique consacrée au journalisme que la noblesse démocratique du geste journalistique est prise en considération selon une argumentation philosophique rigoureuse, loin des critiques et des dénonciations habituelles. Les deux ouvrages peuvent être lus séparément. On gagne à les lire ensemble.

Du journalisme en démocratie dégage les éléments d'une critique philosophique constructive du journalisme qui indique à quelles conditions il participe à (et de) la mise en forme d'une communauté démocratique. Si celle-ci se reconnaît aux conflits qui la travaillent de l'intérieur et qu'elle ne cesse de réactiver, la dimension politique du journalisme peut être saisie au croisement de deux gestes antithétiques mais corrélatifs : un geste de rassemblement et un geste de décentrement. Pour rendre compte de cette paradoxale position, Géraldine Muhlmann construit trois figures du journaliste auxquelles correspond chaque fois un « idéal-critique ». Car il s'agit moins ici d'une description sociologique des pratiques journalistiques que de l'élaboration conceptuelle d'un dispositif liant le journaliste à un public politique.

Le premier idéal-critique est celui du « journaliste-flâneur » dont le « Baudelaire » de Walter Benjamin fournit l'exemple théorique et dont l'œuvre journalistique de Karl Kraus représente une « figure-limite ». C'est par rapport à la catégorie kantienne de publicité, celle d'un espace de visibilité critique partagée, que le flâneur benjaminien devient l'idéal-critique d'un certain journalisme de « choc » déployé, par exemple, par certains courants du New Journalism soucieux de brouiller les frontières entre l'écriture journalistique et l'écriture de fiction.

Le deuxième idéal-critique est celui du « journaliste-en-lutte » dont l'auteure trace le portrait à partir des articles du jeune Marx (1842-44) pour la Reinische Zeitung et les Annales franco-allemandes, mais aussi de sa collaboration à la New York Daily Tribune lors de la guerre de Sécession en 1861-1862. Elle montre comment la critique marxienne de l'idéologie, qui implique de renoncer au modèle d'un espace public des jugements rationnels, appelle sur un autre versant un art d'écrire journalistique dont Marx use pour déconstruire de l'intérieur l'opinion publique anglaise au bénéfice de l'opinion publique américaine qu'il contribue ainsi à façonner. Le « journaliste-en-lutte » serait ainsi celui qui révèle le paradoxe du journalisme : « une pratique qui en même temps se détache, produit un conflit, désigne un “eux†, et intègre, institue du commun, définit un “nous†».

C'est le troisième idéal-critique qui permet d'articuler ces deux aspects antagonistes du travail journalistique, idéal-critique du « journalisme comme « rassemblement conflictuel » de la communauté démocratique ». Cette fois-ci, Géraldine Muhlmann en repère les traits dans les écrits des sociologues de l'école de Chicago, R. E. Park et H. M. Hugues. L'un et l'autre ne sont sociologues que pour s'être eux-mêmes frottés au journalisme, conjuguant ainsi les deux approches pour penser le statut du public et de la foule dans les sociétés démocratiques modernes. Ainsi peut-elle étayer le double et paradoxal geste d'un journalisme « idéalement » démocratique : « rassembler dans l'épreuve, décentrer jusqu'aux limites du lien politique ».

C'est cette opposition conceptuelle du rassemblement et du décentrement qui organise Une histoire politique du journalisme. Comme le titre le suggère, cet ouvrage n'est pas un livre d'histoire. Il ne fait pas l'histoire du journalisme, il raconte une histoire : personnelle, un siècle de journalisme vu au travers d'une galerie de portraits significatifs de journalistes du rassemblement ou du décentrement ; et politique, au sens où le premier ouvrage a défini le politique démocratique comme régime de conflits. Elle est donc composée selon l'axe visuel qui ordonne la conflictualité : « nous » faire voir (rassemblement), « les » faire voir (décentrement). Géraldine Muhlmann construit cette fois-ci deux figures du journaliste qui sont comme les deux pôles archétypiques de la profession : celle du témoin-ambassadeur et celle du journaliste-décentreur. Mais ces deux pôles ne s'opposent pas : ils se croisent, entrent en conflits, dessinent des stratégies d'écritures (que veut-on faire voir, comment le faire voir) et répondent à des enjeux politiques (qui sommes-« nous », « nous » sans « eux », ou contre ou avec ? Qui sont-« ils », « eux », pour eux-mêmes, pour « nous » ?, etc.) Ainsi les régimes de conflictualité qui traversent les sociétés démocratiques sont-ils rapportés à l'affirmation toujours implicite mais rarement questionnée d'un « nous », sujet du regard collectivement porté sur soi et les autres.

Le reportage que Séverine consacre au procès du capitaine Dreyfus fournit l'archétype du témoin-ambassadeur. Les reportages de Nellie Bly dans l'asile pour femmes de Blackwell's Island en 1887, ceux d'Albert Londres confrontés à l'étrangeté africaine ou à celle du bagne, ou encore ceux d'Edward R. Murrow qui contribueront à l'effondrement du maccarthysme, permettent de dessiner les figures d'un rassemblement dans l'épreuve de l'altérité. Le « cas » Lincoln Steffens aux confins du journalisme des muckraker (les « fouille-merde ») fait ressortir les limites de la position de témoin-ambassadeur et incite à se tourner vers l'autre pôle, celui du décentrement. Des difficultés du décentrement, l'auteure rend compte très subtilement par l'analyse corrélée du New Journalism aux États-Unis et de la première formule de Libération en France, jusqu'au début des années 1980. En regard de Séverine, George Orwell fournit, lui, l'archétype du journaliste-décentreur s'attachant à faire voir l'autre – le vagabond, le chômeur, le combattant de la liberté – dans son altérité même, déployant pour cela « une écriture de l'exil et de la solitude ». Il y a un nomadisme du décentreur par lequel il défie les lieux institués susceptibles de s'ériger en centres normatifs.

C'est alors à la situation-limite de la violence que nous conduit cette histoire politique, situation qui ébranle la posture du journaliste, traversé par les conflits dont il doit témoigner, intériorisant sous la forme d'un déchirement personnel l'écart entre la souffrance de ceux dont il témoigne et le confort de ceux auxquels ce témoignage s'adresse. Les pages que Géraldine Muhlmann consacre aux reportages de Seymour M. Hersh sur le massacre de My Lai et de Michà¦l Herr sur le Vietnam, comme celles que, dans l'autre ouvrage, elle consacre à l'enquête de J. Hatzfeld sur le génocide rwandais, témoignent à leur tour que l'écriture peut faire accéder à « l'intimité de la souffrance » (N. Mailer). En sorte que l'efficace politique de l'écriture journalistique est moins de rassurer que d'exposer la communauté indéfinissable du « nous » à l'épreuve oxymorique d'un « rassemblement dans le conflit » qui caractérise les sociétés démocratiques. On pourrait dire alors de ces deux livres qu'ils réussissent à faire sur « nous », lecteurs, ce qu'ils disent que l'idéal journalistique a à accomplir pour la communauté démocratique : « nous » diviser, en nous et entre nous, pour exposer ce « nous » à ses propres incertitudes.

Etienne Tassin

Jean-Paul Visse, La presse du Nord et du Pas de Calais au temps de L'Écho du Nord, 1819-1944, Lille, Septentrion, 280 pages, 20 euros

Dans un bel ouvrage bien illustré, Jean-Paul Visse, journaliste et maître de conférences à l'Institut catholique de Lille, nous livre une histoire de la presse du Nord-Pas de Calais entre la Restauration et la Libération. Le propos n'est certes pas de faire une œuvre scientifique forte mais plutôt de présenter agréablement les grandes étapes de la presse dans les provinces du Nord de la France. Cependant, chercheurs et étudiants trouveront dans ce livre des renseignements fort utiles sur cette presse régionale très vivace. De la lutte contre la censure et pour la liberté, du journalisme politique puis de la professionnalisation, du triomphe de la grande presse et de la presse quotidienne régionale, le Nord est témoin comme les autres régions de France. La particularité demeure sans doute du maintien d'une forte tradition catholique, avec La Croix du Nord, mais aussi la création de la première école de journalisme à Lille, d'une presse modérée et d'une presse fortement marquée à gauche, notamment par le socialisme local. En revanche, il est bien dommage que ce livre s'arrête en 1945 : la conquête du Nord par Robert Hersant aurait pu faire l'objet de quelques belles pages.

Patrick Eveno

Cinéma

Shlomo Sand, Le xxe siècle à l'écran, xxe siècle, Paris, Seuil, 2004, 525 pages

À l'heure où le cinéma rencontre un certain succès auprès des historiens mais où les recherches paraissent atomisées, l'ambitieuse synthèse de Shlomo Sand semble tomber à point nommé. Il s'agit rien moins, en effet, pour cet historien israélien que d'écrire l'histoire du xxe siècle à travers ses représentations cinématographiques. Autour d'une centaine de films, animé d'une volonté encyclopédique qui se nourrit d'une érudition impressionnante, l'auteur se livre à une relecture des grandes questions politiques et sociales qui ont traversé le xxe siècle : la misère et la lutte des classes, la guerre de1914-1918, le communisme, le fascisme et le nazisme, l'extermination des Juifs, la guerre froide, et enfin le colonialisme et le Tiers-monde. Dès l'introduction, il circonscrit avec honnêteté les limites de son corpus : les films convoqués étant presque tous occidentaux, des continents cinématographiques entiers restent dans l'ombre (Inde, Japon, Chine, Moyen-Orient…). L'auteur interroge la puissance d'enregistrement du cinéma. En refusant de reprendre à son compte les vieilles distinctions esthétiques entre « chefs-d'œuvre » et « navets », entre films d'auteur et films commerciaux, il considère le cinéma dans sa capacité à porter témoignage de l'état d'esprit d'une société à un moment donné. Les films sont ainsi appréhendés dans leur dimension idéologique. Ce postulat trouve sa justification dans un chapitre inaugural qui montre que le temps du cinéma est aussi celui de l'avènement des masses.

Cette approche, classique, offre parfois de très belles pages. La mémoire du fascisme italien est ainsi l'objet d'une analyse minutieuse qui permet de proposer une chronologie éclairante : de Roberto Rossellini à Bernardo Bertolucci en passant par Dino Risi, le peuple italien était le plus souvent présenté comme la victime innocente d'un système politique abhorré soutenu par une minorité. Il faut attendre 1977 et le film d'Ettore Scola, Une journée particulière, pour voir mise en scène la participation des Italiens au fascisme : la rencontre entre une mère de famille mariée à un fonctionnaire du gouvernement (Sophia Loren) et un journaliste de la radio homosexuel (Marcello Mastroianni) est possible ce 6 mai 1938 car tous les locataires d'un immeuble romain sont partis ovationner le Duce et Hitler signant l'alliance italo-germanique. Les itinéraires personnels d'Antonioni et de Rossellini manifestent, par ailleurs, l'ambiguà¯té des Italiens à l'égard de cette histoire puisqu'ils ont été, eux-mêmes un temps, les défenseurs du régime fasciste. Cette volonté de revisiter une histoire du cinéma, pleine de mythes, d'idoles et de maîtres, parcourt tout l'ouvrage. L'histoire des cinéastes soviétiques sous Staline n'est pas ici un long martyrologe mais le récit d'une connivence criminelle entre un régime totalitaire et des artistes : La ligne générale d'Eisenstein annonce la construction d'un imaginaire stalinien et contribue de ce fait à la persécution des Koulaks. Le procès instruit au réalisateur du Cuirassé Potemkine doit être lu comme une réponse aux travaux de Marc Ferro qui voulait voir dans les films de ce cinéaste l'expression d'un contre-pouvoir. Pour une mise en balance plus juste, on peut regretter que le livre taise les destins tragiques de Dziga Vertov, accusé de « cosmopolitisme » – car juif – à la fin des années 1930 ou d'Alexandre Miedviedkine, le réalisateur du Bonheur dont Chris Marker avait montré dans Le Tombeau d'Alexandre la façon dont son histoire personnelle se confondait avec celle du cinéma soviétique. Ces silences renvoient surtout au regard que Shlomo Sand pose sur le cinéma.

Le primat accordé au politique aboutit à ignorer les problèmes formels qui, selon l'auteur, relèvent de l'esthétique et non de l'histoire. Le cinéma est alors cantonné au rôle de preuve supplémentaire et n'apporte aucun éclairage particulier. Tout se joue, en effet, dans l'explicite, le littéral, dans le message véhiculé par le film puisqu'« il ne s'est agi que d'introduire et d'analyser des représentations et des regards cinématographiques, généralement parmi les moins allégoriques et les moins métaphoriques ». Une étrange tension habite ainsi ce livre entre la croyance dans la capacité du cinéma à figurer l'histoire et le refus d'interroger les moyens par lesquels il peut y parvenir. Il est pourtant impossible de comprendre le cinéma soviétique des années 1920 sans s'intéresser aux choix formels qui le caractérisent : le cinéma est alors un art révolutionnaire qui incarne l'utopie communiste et le montage une arme de destruction du monde bourgeois. Le réalisme soviétique des années 1930 sonne la fin des innovations formelles et manifeste une modification profonde du régime qu'il faudrait analyser. Plus généralement, il conviendrait pour un historien de discuter la proposition de Jean-Luc Godard qui, dans ses récentes Histoire(s) du cinéma, rappelle que le cinéma au vingtième siècle est le champ d'une lutte politique entre deux régimes d'images : d'une part, celles des régimes totalitaires ; d'autre part celles de l'« usine à rêves » hollywoodienne.

Antoine Germa

Vincent Guigueno et Christian Delage, L'historien et le film, Paris, Gallimard, Folio-histoire, 362 pages, 2004

Le cinéma est longtemps resté hors champ des études historiques. Il a depuis peu gagné ses lettres de noblesse et mérite désormais de figurer au rang « des objets sérieux ». À la génération des historiens précurseurs, incarnée par la figure tutélaire de Marc Ferro, à laquelle il faudrait ajouter celles de Pierre Sorlin et de Jean-Noà« l Jeanneney, succède celle des héritiers – nombreux – à laquelle appartiennent Vincent Guigueno et Christian Delage. Cet ouvrage nous permet de mesurer le chemin parcouru depuis la parution du livre programmatique de Marc Ferro, Cinéma et Histoire, car à ce changement de génération correspond un changement d'interrogations : hier regardé à travers le filtre de l'histoire politique et sociale, le cinéma est maintenant pleinement intégré à « l'histoire culturelle ». Alors qu'aujourd'hui plus personne, ou presque, ne conteste aux films « documentaires » ou « de fiction » le statut de source historique, le cinéma, à la fois dans sa capacité d'enregistrement du réel et comme mode de récit, contribue aux réflexions actuelles sur l'écriture et le statut de vérité de l'histoire. Ce recueil d'articles, composé de deux parties et centré sur la Seconde Guerre mondiale, propose ainsi une « analyse des formes d'écriture cinématographique de l'histoire passées et présentes, professionnelles et universitaires » en posant les cadres « d'une histoire figurée ».

La première partie du livre entend suivre l'expérience de cinéastes qui se sont confrontés à la grande histoire : des origines du projet à sa réalisation en passant par le discours final du Dictateur, les auteurs décryptent les sentiments et les intérêts multiples, parfois même contradictoires, d'un Charlie Chaplin qui, sur le mode comique, démonte un à un les rouages du totalitarisme nazi. De son côté, apprenti journaliste dans la presse tabloà¯d, puis jeune soldat, Samuel Fuller essaie pour la première fois la caméra Bell & Howell 16 mm que sa mère lui a envoyée lors de la libération du camp de concentration de Falkenau. À la manière de Jean-Luc Godard, qui dans ses Histoire(s) du cinéma, avait montré l'importance de cette expérience traumatisante dans toute l'œuvre hollywoodienne de Georges Stevens, les auteurs retrouvent chez Fuller les traces de cet « événement fondateur » dans The Big Red One (« Au-delà de la gloire »). Contrairement à Fuller, Alain Resnais n'a pas participé à la guerre en tant que combattant et c'est avec ses armes de cinéaste qu'il doit affronter ce redoutable problème : quel regard porter sur la déportation dix ans après la libération des camps ? Comment donner une existence cinématographique aux disparus ? Dans cet article passionnant, les auteurs reviennent sur la genèse de Nuit et Brouillard, son contexte d'élaboration, sur les images utilisées par Resnais et les difficultés qu'il a eues à se les procurer. La comparaison du synopsis avec le film permet de revenir sur la place mineure accordée au génocide et invite à se méfier des chronologies simplificatrices : malgré le travail des historiens du CHSGM, consultés par Resnais et qui sont, bien avant le procès Eichmann, conscients de la spécificité de l'extermination des Juifs, Jean Cayrol, résistant, déporté et auteur du commentaire a voulu d'abord célébrer la catastrophe de la déportation. Enfin, Jean-Pierre Melville, dans L'Armée des Ombres pose le problème de la représentation de la résistance, et, en donnant un « visage à la résistance », il manifeste la puissance d'incarnation du cinéma et participe, d'une certaine façon, à la constitution de la mémoire gaullienne de l'événement.

La deuxième partie du livre, novatrice et plus théorique, évoque les « pratiques historiennes du cinéma ». Même si « les grands documentaristes de l'après-guerre que sont Frédéric Rossif, Chris Marker, Marcel Ophuls et Claude Lanzmann ont travaillé à distance de toute présence historienne », certains historiens se sont risqués à devenir « cinéastes ». À travers la relation de ces expériences, les auteurs posent une question centrale : quelle place l'historien occupe-t-il face au cinéma ? Est-il simple spectateur, conseiller ou peut-il même devenir réalisateur ? L'expérience du film Les voyages du Maréchal est à cet égard édifiante : ce montage d'images d'archives accompagné par un commentaire, réalisé par Christian Delage, Denis Peschanski et Henry Rousso, a servi de communication pour un colloque international sur la France de Vichy organisé par le CNRS en 1990. Ce travail incite les historiens à réfléchir sur la spécificité du cinéma, sur ses contraintes techniques et formelles et, comme en miroir, à s'interroger sur le statut du récit historique. En annexe, un épais dossier vient compléter ces articles. Dans cet ensemble hétérogène (un texte de Georges Duby sur le cinéma, la copie de français d'un candidat à Polytechnique dans les années 1940, des entretiens de cinéastes…), on retiendra le synopsis du film Les voyages du Maréchal, et surtout ceux du film d'Alain Resnais qui, croisés avec les lettres envoyées aux historiens du CHSGM, permettent de comprendre l'élaboration toujours complexe d'un film. L'entretien d'Emmanuel Finkiel à propos de son film Voyages éclaire les choix formels d'un cinéaste confronté à la mémoire douloureuse de l'extermination. L'ouvrage, un peu éclaté, peut paraître à première vue comme une accumulation d'articles dont la cohérence est difficilement perceptible, mais à la façon d'un montage, fondé non pas sur la continuité mais sur le rapprochement et la confrontation d'images, ce livre important permet de saisir les enjeux du travail historien sur le cinéma : le film est considéré comme une archive dont il faut interroger la construction ; et comme toute archive, il ne peut être analysé seul : il doit trouver sa place dans une série et c'est dans la confrontation avec d'autres archives – écrites, imprimées ou filmiques – qu'il prend tout son sens.

Antoine Germa

Jean-Pierre Bertin-Maghit : Les Documenteurs des Années Noires, Paris, Nouveau Monde éditions, 2004, 288 p., 34 euros (DVD-Vidéo offert)

Le livre qui nous est offert est d'une rare qualité. D'abord par son érudition. Il n'est pas une production cinématographique relevant du champ de son étude (documentaire et actualités) qui ait échappé à l'analyse. Ensuite par la façon dont est appréhendé un matériau cinématographique qui montre que l'auteur double ses qualités d'historien de celles de sociologue. Dans cette production des « années noires » il voit un phénomène social qui permet de saisir la France d'alors, toute entière et dans la complexité de ses contradictions. Ainsi du rapport entre la France occupée, directement sous commandement allemand, et la zone dite libre, qui relevait de l'autorité du Maréchal Pétain. Alors que cette dernière veut affirmer sa relative autonomie, ce qui se traduit par une production documentaire centrée sur le travail, la famille, l'enracinement dans une terre sacralisée et la fidélité à ses ancêtres, Paris sera, lui, un écho fidèle des thèmes de la propagande nazie (guerre, racisme, etc.). Ainsi, on peut distinguer l'entreprise d'une propagande allemande de fait et cette autre propagande qui a pour but de servir le régime de Vichy et qui exploite essentiellement des thèmes de la vie sociale. Reste, de ce fait, tout un jeu de différences.

Etudiant 178 documentaires restaurés par les Archives françaises du film, l'auteur nous propose une sociologie de la propagande d'une grande finesse, et qu'appuie le véritable démontage des techniques, images à l'appui. Dans le même temps, nous est montrée la différence entre propagande pro-allemande, et propagande vichyssoise. Indirectement, nous est défini la distance entre le secteur des documentaires de Vichy et leurs auteurs, ceux de la pure propagande pro-allemande, dont les auteurs ne venaient pas du milieu cinématographique ; enfin les longs métrages qui ne furent que très marginalement des films inscrits dans un combat idéologique militant et dont certains s'inscrivent à l'honneur de l'histoire du cinéma. On sait combien les pouvoirs totalitaires ont l'ambition de coloniser les esprits, d'éradiquer le « vieil homme » pour engendrer « l'homme nouveau ». On sait aussi combien ce « viol des foules » n'est pas si simple qu'on le croit, ni ne se réduit à des moyens techniques et politiques sans que soit pris en considération une société refoulée, occultée et qui se maintient hors du discours des rédempteurs.

Mais, précisément, ce que la production documentaire étudiée montre, c'est que nous ne sommes pas, à Vichy, devant un totalitarisme pur et dur, altier et arrogant comme en Allemagne, en Italie ou en URSS, mais d'une sorte de totalitarisme croupion, un totalitarisme mou, recroquevillé et, qui, loin d'être conquérant, rumine tout un passé mystifié. Les thèmes sont, de façon prioritaire (27 films sur 62) ceux du retour à la terre (Car la terre ne ment pas) : éloge de la région, éloge de la nature à respecter et à préserver, éloge du monde paysan. Puis ce sont ceux du travail qui engendre la grande chaîne de la solidarité de tous les vrais enfants de la France, travail de l'artisan qui contemple son œuvre et y reconnaît sa propre valeur (ainsi, éloge, dans les écoles, du travail manuel qui prépare au métier futur).

Comme le dit le commentaire « off » d'un documentaire « Pas de terrassier, point d'ouvrages d'art ; sans le couvreur, point d'abris pour la famille ; sans le bûcheron point de meubles pour garnir le foyer cadre de la famille… ». Et, plus loin, « Les ouvriers débarrassés des mauvais chefs inspirés par l'étranger, les patrons pratiquant une véritable politique sociale, exempts de paternalisme et d'amère pensée, œuvrent en commun sous l'égide du chef à résoudre les problèmes du travail et à faire une France au sein de laquelle les Français réapprennent la fraternité ». Enfin, éloge d'une jeunesse saine, sportive, aimant le grand air et toujours une chanson aux lèvres, une jeunesse pour qui il y a les chantiers de jeunesse, les associations sportives, le scoutisme. Ce qu'il y a de commun à tous ces films, c'est que chacune des activités est inscrite comme moyen de promouvoir la communauté et l'ordre nouveau. Et l'endoctrinement est plus dans le lyrisme de thèmes comme la famille, la vie saine, la fraternité, le retour à une terre qui fait retrouver folklores régionaux et petits métiers traditionnels oubliés que dans des mots d'ordre mobilisateurs. Il s'agit de Fraternité française et non pas de mobilisation guerrière. Se mettre à l'écart du monde et se retrouver entre soi. Par quoi on voit que le pétainisme vit encore, non pas tant politiquement que dans les fascinations pour des passés mythifiés, et des temps où aurait existé une authenticité perdue.

Ces quelques notes de lecture ratent l'essentiel : il s'agit de cinéma et de ce fait, nous avons un exposé rigoureux, explicite, de tous les documentaires de l'époque et, pour les plus significatifs d'entre eux, séquence par séquence, plan par plan. Et ajoutons l'originalité d'un DVD vidéo de 2 heures offert avec l'ouvrage, qui présente une sélection de ces documentaires de l'époque et qui donne à voir et à entendre.

André Akoun

Laurent Creton, avec la collaboration de Frédérique Berthet, Jean-Pierre Bertin-Maghit et François Garçon, Histoire économique du cinéma français, Production et financement, 1940-1959, Paris, CNRS Éditions, 345 pages, 30 euros

Le cinéma suscite de nombreuses recherches, mais sa dimension économique est rarement abordée. Longtemps, les études cinématographiques sont restées centrées sur les aspects culturels ou politiques du cinéma, tandis que l'analyse du système industriel était considérée au mieux comme vulgaire et au pire comme complice de ce même système. Cependant, des chercheurs regroupés au sein de l'Institut de recherche sur le cinéma et l'audiovisuel de l'université de Paris III Sorbonne nouvelle, ont entrepris depuis une dizaine d'années d'étudier les rouages de l'économie du cinéma. De 1997 à 2003, dans le cadre du Groupe de recherche en économie du cinéma et de l'audiovisuel, ils ont analysé la mise en place et le fonctionnement du système d'avances à la production cinématographique durant les années 1941-1959 qui marquent l'avènement de l'intervention de l'État dans l'industrie cinématographique française.

Une quarantaine d'étudiants ont travaillé sur le fonds d'archives du Crédit national déposé à la BiFi (Bibliothèque de l'image Filmothèque), en particulier sur les dossiers de financement des films qui lui étaient soumis. Par le décret du 19 mai 1941, l'État français demande au Crédit national, établissement financier créé en 1919 pour contribuer à la réparation des dommages de guerre, de gérer pour lui le dispositif de financement de la production cinématographique, qui est menacée de disparition du fait de l'occupation, de la désorganisation qui l'accompagne et de l'aryanisation du cinéma. Pendant près de vingt ans, le Crédit national est donc chargé d'accorder des crédits pour la réalisation de films, en suivant les projets et en se faisant rembourser avec les recettes tirées de l'exploitation. À partir de 1959, le Fonds de développement économique et social se substitue au Crédit national ; le système des avances sur recettes est institué, tandis que le CNC passe de la tutelle industrielle au ministère de la Culture. La carrière de dix films, depuis Les visiteurs du soir de Marcel Carné (1941) jusqu'à La femme et le pantin de Julien Duvivier (1959), en passant par Casque d'or, Orphée ou Manon des sources, est étudiée dans ce volume. Mais ce livre va plus loin en retraçant une véritable histoire économique du cinéma français, des années trente aux années soixante. La politique mise en place dans le cadre corporatiste par le gouvernement de Vichy est poursuivie avec une remarquable continuité au-delà de la Libération, comme dans de nombreux autres secteurs industriels et culturels.

À l'heure où le système de financement du cinéma français, qui fait souvent figure d'exception, est remis en cause par de nombreux intervenants, il apparaît fort stimulant de se pencher sur la période de la mise en place et du réglage de ce phénomène.

Patrick Eveno

Médias et pouvoir

David Paul Nickles, Under the wire. How the telegraph changed diplomacy, Cambridge, Harvard historical Studies, 2003, 265 p.

Ouvrage ventilé en trois parties – contrôle, vélocité, médium – Under the wire analyse les conséquences sur la conduite des relations internationales dues à cette accélération des transmissions que permit le télégraphe électrique ; la focale ici retenue porte sur les rapports des États-Unis avec diverses puissances européennes, au cours de ce xixe siècle qui, vu depuis Washington, commence avec la guerre anglo-américaine de 1812 et s'achève avec la guerre européenne (que les États-Unis aident à terminer) de 1914-1918.

Le télégraphe électrique n'existait pas en 1830, si ce n'est dans les expériences de chercheurs tels l'Allemand Gauss ; or, en 1910, le trafic télégraphique de l'Allemagne, de la France, de la Grande-Bretagne et des États-Unis dépassait un quart de milliard de dépêches par an. Le thème principal de l'ouvrage de D.P. Nickles porte donc sur l'impact de la télégraphie sur la conduite des relations internationales et sur les rapports entre les chancelleries et leurs divers représentants à l'étranger. Partant de l'hypothèse souvent avancée que le télégraphe réduit la marge de manœuvre des « diplomates lointains », le « Centre » pouvant mieux contrôler « la Périphérie », l'auteur accentue les « bémols » qu'il convient d'y apporter ; et ce, à la lumière de « crises » et de temps forts choisis au début, au milieu et à la fin de la période considérée.

Les origines du conflit de 1812 sont examinées afin d'explorer la manière de conduire les négociations diplomatiques avant l'apparition du télégraphe. L'analyse de l'affaire du litige anglo-américain à propos du bateau Trent, en 1861, éclaire les considérations alors en cours sur l'influence qu'aurait eu le télégraphe pour résoudre cette crise anglo-américaine, s'il avait été employé : tentée dès 1858, l'entrée en service définitive du premier câble trans-Atlantique n'eut lieu qu'en 1866 (« l'achèvement de la plus grande œuvre de l'homme civilisé », écrivit un contemporain ; « mauvais présage pour le despotisme », affirma un autre). Mais l'auteur souligne l'ambiguà¯té préconisant le « tout-télégraphique » à l'époque, comme d'autres ensuite se révèleront des enthousiastes du « tout-numérique ». En effet, l'essentiel des études de cas que présente D. P. Nickles permet à la fois de pointer les avis souvent contradictoires des politiques et des diplomates sur les avantages et les inconvénients du recours au télégraphe dans la solution des situations de crise, mais aussi d'éclairer ces analyses par certaines des thèses développées depuis les années 1980 sur le prétendu « effet CNN ».

On l'aura compris : l'auteur semble plutôt favorable aux arguments qui déconseillent toute précipitation. Il lui arrive de trouver un écho dans les débats des années 1850-60 sur le télégraphe, dans les mises en garde formulées depuis le président George H. Bush (1988-92) ou par le Premier ministre britannique, Tony Blair. Ce dernier souligna dans les années 1990 le danger d'avoir à réagir dans l'urgence à toute crise que CNN faisait figurer à la Une de l'agenda international de l'information. Revisitant « l'effet CNN », Nickles souligne que la nouveauté réside moins dans la rapidité ou « l'instantanéité » de la couverture de l'info… « lointaine », que dans l'impact visuel de cette couverture. Il argumente autrement : même à des époques où les transmissions se faisaient plutôt lentement, il arrivait que l'opinion publique incitât le gouvernement à intervenir à l'étranger ; par ailleurs, même en ces temps de décalage entre l'événement « T » (une bataille par exemple) et le moment (T+1) où la nouvelle parvient à l'un des pays belligérants, il y avait la possibilité qu'un article de journal, rédigé sous le choc mais bien après l'événement, produise un effet tel, que « l'opinion publique » pousse à la guerre. En somme, Nickles prend souvent le contre-pied des idées reçues en la matière. Un exemple en témoigne. On sait la prégnance des anecdotes portant sur les conditions dans lesquelles les États-Unis ouvrirent les hostilités contre l'Espagne, pour le contrôle de Cuba en 1898 : le discours belliqueux des journaux new-yorkais à sensation, eux-mêmes engagés dans une vive concurrence, aurait poussé le président McKinley à déclarer la guerre ; l'un des dirigeants de ces journaux, W.R. Hearst, télégraphia à un journaliste sur place, qui lui disait « R.A.S. » : « vous me fournissez les photos ; moi, je vous fournirai la guerre ». Nickles rappelle combien les historiens ont du mal à tordre le cou à ce mythe.

Le lecteur français de l'ouvrage relèvera la place faite aux remarques d'Albert Sorel ; la sortie de crise vers 1840 (à propos du différend franco-britannique concernant des îles dans le Pacifique), et le déclenchement de la guerre de 1870 contre la Prusse, illustrent cette précipitation que peuvent engendrer les liaisons télégraphiques. On pourrait opposer « le temps de réflexion » qui était possible en 1840, lorsque le gouvernement, même harcelé par la presse, pouvait plus aisément « laisser le temps au temps », à ce « précipité des événements » enclenchés par les commentaires suscités par les termes mêmes de « la dépêche d'Ems ». L'ouvrage de Nickles – c'est l'une de ses forces – place de telles « affaires » dans le contexte des rapports, de la culture, des « manières de faire » des chancelleries. À « la nuit qui porte conseil », on peut rétorquer « agissez maintenant ».

Qu'il soit permis ici de s'étonner de la non-prise en compte des observations de Friedrich Ratzel (1844-1904), le géographe allemand tenu pour l'un des premiers « géopoliticiens », qui relevait l'importance du trafic télégraphique transocéanique. Le livre de Nickles est essentiellement « atlantiste », si l'on peut dire. Or les États-Unis, ainsi que la Grande-Bretagne, développèrent au cours de la deuxième moitié du xixe siècle, leurs échanges télégraphiques avec l'Amérique latine, le Japon, l'Inde et l'Australasie (tout comme la France avec l'Indochine et l'Afrique ; Fachoda (1898) illustrait le tour de passe-passe télégraphique qu'il y eut entre l'Angleterre et la France) : les empires formels et informels s'irriguaient grâce au canal qu'était le télégraphe électrique…

Michael Palmer

David M. Lubin, Shooting Kennedy, JFK and the culture of images, University of California Press, 2003, 341 p.

La page de couverture du Monde 2 du 29 février 2004 est axée sur « JFK », sur fond du drapeau des États-Unis. Le lecteur pense tout de suite à J. F. Kennedy pour s'apercevoir ensuite qu'au centre de la photo (floue) figure J. F. Kerry, le candidat démocrate probable à la présidence. Prégnance de « JFK » comme référent universel.

Dans Shooting Kennedy, D.M. Lubin cadre sur la mémoire collective états-unienne, sur le mythe plus encore, que sur le legs politique du Président. Le postulat de l'auteur, c'est que les images de l'odyssée JFK puisent en grande partie leur force de leur aptitude à faire ressurgir d'autres images, marqueurs surtout de la culture populaire des États-Unis et parfois de l'héritage de l'art occidental. Lubin scrute l'histoire de l'art, et plus précisément celle des icons – ce culte moderne des symboles de tous ordres, éphémère qui confusément perdure. Ils servent d'entrée à la réflexion sur la civilisation de l'image. Jouant sur les deux sens de « shoot » – « tirer sur… » et « filmer » – l'auteur, dans un ouvrage largement illustré, pointe ces artefacts culturels qui façonneraient aujourd'hui encore, une certaine Amérique.

Kennedy est présenté comme « le président McLuhanien » par excellence, même s'il est peu probable qu'il ait lu un seul mot du gourou canadien des médias (p. 135). Marshall McLuhan, faut-il le rappeler, attribua la victoire de JFK sur Richard Nixon lors des débats télévisés de 1960 à son comportement décontracté ; son image importait plus que son message. Ces simulacres d'explication, en phase avec l'esprit du temps, et tant repris par la suite, y compris en France – voir l'État spectacle de R.G. Schwartzenberg (1977), expliquant le succès de Jean Lecanuet, « jeune » candidat présidentiel en France en 1965, par son sourire et ses dents blanches – résonnent surtout parce que « JFK » est présenté comme le président en mouvement ; mouvement des avions, des bateaux, de la télévision bien sûr, et jusqu'à ces images heurtées, saccadées, prises par un vidéaste-amateur (Abraham Zapruder), des 26 secondes de l'attente, de l'arrivée et des coups de feu tirés sur la voiture présidentielle – kinesis devenu chaos, char de triomphe devenu catafalque, à Dallas, le 22 novembre 1963.

De ce côté-ci de l'Atlantique, l'historien des médias est doublement, triplement interrogé par l'ouvrage de Lubin. Il n'existe pas d'instantanés en France, semble-t-il, d'affaires pourtant fortement médiatisées, tels les coups de feu tirés sur la voiture du général de Gaulle (le 22 août 1962), au Petit Clamart ; pas non plus de séquences filmées en direct, et pour cause, de l'enlèvement de Mehdi Ben Barka près du Drugstore, boulevard Saint-Germain, le 29 octobre 1965. Or, aussi galvaudée que soit la formule « la civilisation de l'image », force est de constater qu'aux États-Unis, ces 26 secondes à Dallas, filmées en direct par Zapruder, parachèvent une présidence saturée par l'image, à un point qui n'a rien en commun avec la médiatisation des présidents états-uniens précédents, Eisenhower ou Truman ; on se rappellera que dans les années 1930 et 1940, « FDR(oosevelt) » était, tout comme le général de Gaulle, un maître de la radio et de la conférence de presse.

Du reste, c'est même la présence média (on dirait presque le « débraillé »…) lors du brouhaha et du précipité des circonstances – les coups de feu tirés par Lee Harvey Oswald, le 22 novembre 1963, ou celui de Jack Ruby qui abattit Oswald, le 24, en présence d'innombrables journalistes au siège de la police – qui détonnent. Nous ne sommes aucunement dans le contexte des photo opportunities et prises de vues calibrées parce qu'autorisées, de bien des présidents et politiques de nos jours. On relève également qu'en 1962, c'est la presse écrite, le magazine illustré Life – et non les télévisions – qui parvint à acquérir et à se garder les images les plus dramatiques. Lubin ne l'évoque pas ; d'autres sources indiquent les vifs débats dans les rédactions de la télévision : fallait-il ou non acheter, ensuite diffuser, « les neufs secondes » de celluloà¯d, où l'on voyait s'effondrer JFK ?

Lubin consacre deux de ses neuf chapitres au film de Zapruder – à la fois vidéo de famille et long métrage Hollywoodien en miniature, document politique et produit à forte valeur ajoutée. De cet événement-séquence tourné par Zapruder qui attendait dans la foule, depuis l'arrivée de JFK à Dallas, jusqu'à la confusion de l'immédiat après-assassinat, Lubin part pour livrer un concentré d'images – celle du couple des jeunes mariés Kennedy jusqu'aux obsèques du Président ; il les met en parallèle avec d'autres images fortes de la culture média des États-Unis. Celles-ci sont parfois ancrées dans la culture cinématographique du pays (des plans-séquences de Marilyn Monroe, de Cary Grant, etc.), parfois venues des œuvres d'artistes des États-Unis. Lubin identifie des renvois à de grandes œuvres de la peinture et de la sculpture de l'Europe et de l'Antiquité. Les croisements qu'il opère passent parfois par le rappel d'images fortes des années 1960, telle la victime dans la pièce « Marat-Sade » de Peter Weiss qui renvoie à l'une des toiles de David représentant de la mort de Marat. Lubin livre des exégèses de l'historien de l'art populaire ; ainsi, sont mises en vis-à -vis une photo de Jackie Kennedy et de la toute jeune Caroline, prise par le photographe Mark Shaw, et la toile Madonna della sedia de Raphaà« l (1514) à Florence – renvoi « conscient ou inconscient » du photographe, lit-on. Plus convaincante, la juxtaposition à la Une du Photoplay de novembre 1963, qui oppose JFK et Jackie, « l'amour et le bon goût » (« Taste ») à Richard Burton et Elizabeth Taylor, « Passion et Gâchis » (« Waste »).

De même, Lubin revisite des extraits de textes nord-américains des années 1960, où des historiens ou analystes en vue commentent la « civilisation de l'image et du mouvement ». Ainsi, l'ouvrage de Daniel Boorstin (1915-2004) – traduction en français intitulée L'Image, UGE 10 /18, Paris, 1971 – a comme sous-titre en américain : « a guide to pseudo-events in America » (1961). The Image serait, en effet, une critique contemporaine des plus vigoureuse sur le système de valeurs de l'ère du temps qu'exemplifiait Kennedy et que « conceptualisait » McLuhan. Le dessinateur industriel Raymond Loewy, qui conçut le style de « Air Force One », cet avion présidentiel qu'affectionnait Kennedy, serait tout comme Kennedy lui-même, partisan de « la globalisation » de l'époque, alors que Boorstin, lui, redoutait que le rétrécissement de la planète ne réduise l'espace laissé à l'autonomie de l'individu.

Bref, cet ouvrage est une plongée dans ce début des années 1960 où apparurent à la fois des spécificités iconiques états-uniennes et des grilles d'interprétation souvent empruntées à la vieille Europe. La culture états-unienne où les pratiques politiques et médiatiques audio-visuelles allaient de pair, s'inscrivait dans une co-habitation ou co-habitus depuis longtemps en place, et dont Nixon lui-même sut tirer partie ; ne s'était-il pas défendu, le 23 septembre 1952, face à l'accusation de corruption lancée par certains journaux, en apparaissant à la télévision – tout de suite, note Lubin, après la diffusion d'un épisode du très populaire « situation comedy » I Love Lucy – pour dire : « non seulement je suis honnête, mais le cadeau que j'ai reçu d'un supporteur, ce chien « Checkers » que mes enfants adorent, quoi qu'on en dise, notre famille compte le garder… ». Succès garanti.

Michael Palmer

Pierre Musso, Berlusconi. Le nouveau prince, Paris, Éditions de l'Aube, 2003, 196 p.

« Personne plus que moi n'est un rêveur », aime à dire Silvio Berlusconi ; mais « un rêveur pragmatique », car « je cherche à transformer mes rêves en réalités ». La clé du personnage qui séduit, indigne ou intrigue, est peut-être là , dans cette formule apparemment anodine. Le plus grand marchand de rêves d'Italie, grâce à son empire médiatique, a su, non seulement transposer l'univers fictionnel de la télévision dans la sphère publique, convaincre les Italiens que le rêve était possible, mais encore les persuader qu'il était le seul à pouvoir l'accomplir.

Il est difficile d'écrire sur Berlusconi sans passion. C'est pourtant le défi que relève Pierre Musso, en fin connaisseur de l'Italie et du champ politique. Non, affirme-t-il, l'arrivée au pouvoir du Cavaliere n'est pas un « accident » de l'histoire. N'y voir qu'une vaste manipulation médiatique ou invoquer un faisceau de circonstances favorables, c'est réduire un phénomène infiniment complexe et en minimiser la portée. De même est-il faux de considérer les deux facettes du personnage – l'entrepreneur de médias, l'homme politique – indépendamment l'une de l'autre. Berlusconi n'est pas un patron qui fait de la politique : il est porteur d'un projet politique et d'une vision de la société, qui découlent directement de ses expériences de l'entreprise et de la télévision, ce que Musso appelle le « modèle d'intégration berlusconien ». À ce titre, son engagement dans l'espace public n'est pas fortuit ou accidentel : il est un aboutissement légitimé par sa réussite sociale.

Berlusconi est, dans le monde des affaires, le tenant d'un néocapitalisme qui a bouleversé les hiérarchies, les valeurs, les pratiques, en misant sur le secteur de la communication. Longtemps considéré par ses égaux comme un parvenu, l'homme, devenu le plus riche d'Italie, s'est bâti une réputation de self made man, faisant de la Fininvest, au début des années 1990, le deuxième groupe privé de la péninsule. Se saisissant de la télévision dès la fin des années 1970, d'abord à travers ses réseaux locaux, il a su profiter de ses amitiés politiques et des vides de la législation, pour dominer, sans partage, le secteur privé national. Or, comme le montre très bien Musso, cette conquête s'est accomplie en une manière de révolution symbolique. Elle s'est faite d'abord contre la RAI, devenue, dans le discours berlusconien, l'emblème de la dépendance politique et de l'archaà¯sme étatique. Elle s'est bâtie ensuite en imposant, comme résolument modernes et libres, les fondements de la néotélévision, conçue pour mettre en relation l'entreprise et le consommateur, pour capter le temps du téléspectateur et le transformer en audience vendue aux annonceurs ; une néotélévision qui, par l'imaginaire qu'elle construit, est une machine à « fictionner » la société (U. Eco).

L'écroulement du système politique italien, en 1992, fait figure, pour Berlusconi, de « divine surprise ». Alors que son groupe connaît de graves difficultés, que la justice menace, la déliquescence de l'État, la disparition de la démocratie chrétienne et l'adoption d'un mode de scrutin, source de bipolarisation et de personnalisation de la vie publique, dégagent un espace politique qu'il occupe aussitôt. L'Italie déboussolée a besoin d'espoir, de rêve, de neuf. Telle est la demande politique ; telle est l'offre proposée par Berlusconi avec Forza Italia, mouvement bâti en quelques jours par la filiale de son groupe, spécialisée dans la publicité, Publitalia. Le marketing berlusconien paie. Durant la campagne de 1994, qui le mène à la présidence du Conseil, le Cavaliere, passé maître dans la production symbolique, s'applique à développer le mythe télévisuel qu'il a forgé, dans une relation de miroir avec les électeurs-téléspectateurs. Certes, il ne reste que quelques mois au pouvoir, mais il triomphe de nouveau en 2001, après avoir transformé Forza Italia en un véritable parti politique. Pourtant sa démarche n'a pas changé : elle reste fondée sur la transposition au réel des représentations télévisuelles, la fable se substituant à l'utopie politique défaillante. Ainsi, durant la campagne, fait-il diffuser à 12 millions d'exemplaires une brochure illustrée, Una storia italiana, où sa vie s'identifie à un roman-photo en couleurs, dont il est le héros.

Mais, ce que montre surtout Musso, c'est la logique qui relient, dans le « modèle d'intégration berlusconien », les sphères marchande, télévisuelle et politique. Avec Berlusconi, c'est l'entreprise comme institution sociale et la télévision comme mode de production d'imaginaire qui prennent le pouvoir. Si la société est un marché, l'Italie est une firme. « Je serai le PDG de l'Italie », aurait-il dit. La pratique politique est perçue selon la loi de l'offre et la demande ; le citoyen-électeur se confond avec le consommateur-téléspectateur. Fermement appuyé sur le rêve d'une Italie fière d'elle-même dont il serait l'incarnation, Berlusconi crée un nouvel espace symbolique prescriptif de valeurs et de croyances structurées autour de l'efficacité technico-économique, et se distingue comme le « commanager » (néologisme forgé sur les mots de « communication » et de « management ») d'une vaste entreprise-spectacle. À ce titre, il se situe en Europe à l'avant-garde d'une « contre-révolution libérale » dont la force, insiste Musso, se situe d'abord dans la production symbolique, et qu'il convient de ne pas sous-estimer.

Précisément parce qu'elle est convaincante, la démonstration fait froid dans le dos. Les plus optimistes s'en remettront alors à la clairvoyance des opinions et l'action des forces sociales qui, à bien des égards, sont les grandes absentes de ce livre, par ailleurs fort stimulant.

Christian Delporte

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Parutions,540.html