Accueil du site > Le Temps des Médias > 06 - L’argent des médias > Parutions

06 - L’argent des médias

envoyer l'article par mail title= envoyer par mail Version imprimable de cet article Version imprimable Augmenter taille police Diminuer taille police

Parutions

Le Temps des médias n°6, printemps 2006, p.227-254

Histoire de la presse

Jean-Pierre Bacot, La presse illustrée au xixe siècle. Une histoire oubliée, Limoges, PULIM, 2005, 237 p., 28 euros

Voici un ouvrage utile, présentant la naissance et l'évolution de la presse illustrée au xixe siècle, à l'exclusion des feuilles satiriques, fort nombreuses à l'époque. Cette histoire se veut volontairement transnationale, ce dont il faut féliciter l'auteur qui apporte une foule de connaissances nouvelles au lecteur français sur les nombreux magazines édités en Europe jusqu'en Roumanie, Pologne, Lituanie, Scandinavie… À le lire, on mesure combien il est désormais nécessaire, pour mieux comprendre ses succès et ses échecs, de situer la presse illustrée française dans tout un ensemble européen, américain et australien.

Quatre « générations » de magazines illustrés sont successivement présentées. Les historiens des médias qui n'ont pas autant négligé cette presse que veut bien l'affirmer Jean-Pierre Bacot, connaissaient déjà les deux premières : celle des magazines de vulgarisation des « connaissances utiles », née à Londres en 1832 avec The Penny Magazine, et naturalisée française avec le Magasin pittoresque d'Edouard Charton et Le Musée des familles patronné par Emile de Girardin (1833), celle des « journaux universels » d'actualité illustrée, lancée toujours à Londres en 1842 avec The Illustrated London News, et tout aussitôt imitée en France par L'Illustration (1843), mais aussi à Leipzig par Die Illustrirte Zeitung. Comme le montre Bacot, les premiers magazines de 1832-1833 s'expliquent par la survie des Lumières et de l'encyclopédisme, encore qu'il ne faille pas confondre L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, ses éditions successives, et L'Encyclopédie méthodique du libraire Panckoucke, énorme monument dressé à la gloire des sciences, des arts et métiers, des manufactures. Ils s'expliquent aussi par un vaste mouvement philanthropique – Société pour l'instruction élémentaire en France depuis 1815, Society for the Diffusion of Useful Knowledge à Londres depuis 1824 – qui débouche sur la Société pour l'Emancipation intellectuelle de Girardin, avec son Journal des connaissances utiles de 1831 et surtout sur la loi Guizot sur l'enseignement primaire en 1833. Ces magazines s'efforcent, par leur prix volontairement bas, par leurs gravures sur bois debout, par leurs articles de vulgarisation de faire entrer les Lumières dans les foyers des gens de métier et chez les paysans les moins pauvres.

Avec la deuxième génération, la presse illustrée entre dans le monde de l'information, en rendant compte de l'actualité. Cette rupture est d'abord signalée par un agrandissement du format qui tend vers celui de la presse quotidienne, abandonnant ainsi le format in-4° plus proche des livres. Il y a là un journalisme plus coûteux, parce qu'il faut payer le timbre de la presse politique et parce que les gravures doivent être plus proches des événements : en dehors des inévitables portraits, elles ont une vie moins durable que celles des premiers magazines et elles sont moins susceptibles de réemploi. Aussi The Illustrated London News et ses épigones s'adressent-ils aux lecteurs traditionnels de la presse quotidienne politique : aristocratie et bourgeoisie. Ce nouveau journalisme, tout à fait différent, ne convient pas à l'un des fondateurs de L'Illustration, Charton, qui préfère s'en retirer, ainsi que l'a bien montré Marie-Laure Aurenche dans son Edouard Charton et l'invention du « Magasin pittoresque », p. 331-332. Bacot insiste avec raison sur la durabilité française du modèle des connaissances utiles. Jusqu'à la fin de sa vie, y compris avec Le Tour du Monde, son autre création de 1860, Charton s'est entêté dans cette formule qui n'a cessé d'avoir du succès. Une durabilité qui contraste avec la quasi-disparition de ce premier modèle chez les Britanniques dès les années 1840, cependant qu'il est fortement concurrencé en Allemagne par ce genre de presse tout à fait particulier, les Familienblà¤ttern, à partir de 1852.

La troisième génération de cette presse illustrée est une révélation. Bacot insiste à juste titre sur cette mise au jour qui lui appartient complètement. L'initiative est encore anglaise, avec The Penny Illustrated Paper, lancé en 1861, dans le même format que The Illustrated London News, mais à un prix de vente six fois inférieur. Avec ce journal, la presse illustrée d'actualité s'adresse désormais à un public populaire. Les épigones français en sont Le Journal illustré (1864) et La Presse illustrée (1866), cependant que le modèle paraît avoir essaimé dans le reste de l'Europe. Mieux connue, la quatrième génération est purement et seulement française : c'est celle des suppléments hebdomadaires illustrés des grands quotidiens d'information, avec les suppléments du Petit Parisien en 1889 et du Petit Journal en 1890. Cette stratégie du supplément est une innovation, semble-t-il, du quotidien Le Voltaire, dès 1880, et du Figaro en 1883. Le succès du Petit Journal, supplément illustré, a fait beaucoup d'ombre à ses concurrents, notamment au supplément du Petit Parisien, fort mal connu, que Bacot néglige au profit des illustrations en couleur de son concurrent immédiat. En revanche, nous découvrons avec lui les essais des quotidiens régionaux, par exemple à Lyon, celui du Progrès (1890-1905), et la chaîne des suppléments fabriqués par l'agence Havas entre les années 1880 et 1906 au moins, et publiés sous leur titre par de nombreux quotidiens de province : il y a là une politique de l'agence qu'il conviendrait d'éclaircir.

Au-delà de cette succession de générations et de modèles, Bacot s'efforce de mettre en évidence les fonctions de cette presse. Les premiers magazines véhiculent à travers l'Europe un contenu encyclopédique d'autant plus semblable que les emprunts de gravures ou de textes sont fréquents d'un titre à l'autre. Après cette période de communion de l'Ouest européen dans ces mêmes « connaissances utiles », les magazines de deuxième génération contribuent à forger un espace européen politique dont Bacot montre l'épanouissement avec le « Printemps des peuples » de 1848, ainsi compris et ainsi présenté par L'Illustration et son annexe mémorielle des Journées illustrées de la Révolution de 1848. À partir de la guerre de Crimée (1854-1856), l'idée nationale est de plus en plus véhiculée par les images, pour devenir nationalisme avec la guerre de 1870-1871 : il suffit de comparer le Mémorial illustré des deux sièges de Paris, publié par Le Monde illustré en 1871, avec les Journées de 1848 pour s'en convaincre. Le nationalisme est prêt à s'investir dans le supplément illustré du Petit Journal. Jean-Pierre Bacot n'a pas voulu, semble-t-il, traiter de l'évolution des rapports entre l'image et le texte. Le texte est certainement tout aussi important que l'image dans ces magazines illustrés. L'un ne peut être signifiant sans l'autre. Tous deux portent un message vers le public. Et pourtant, l'image est-elle utilisée de la même manière dans la première génération quelque peu didactique, et dans les générations suivantes ? Quels liens unissent l'image d'actualité et le texte dans la deuxième génération et dans la dernière ? N'y a-t-il pas là une profonde évolution ? On ne dira rien de plus sur les nombreux apports de détail de cette étude, par exemple Le Monde illustré (1857) et L'Univers illustré (1858) lancés à moitié prix de L'Illustration pour casser cette dernière, des magazines de deuxième génération cependant, par exemple aussi les nombreux autres magazines lancés à l'étranger…

À n'en pas douter, cette mise en perspective de la presse illustrée ne pourra laisser les historiens indifférents et ne pourra que les encourager à cultiver ces friches désormais débroussaillées. N'y sont-ils pas vigoureusement et fréquemment incités par l'auteur ? Un compte rendu digne de ce nom ne pouvant s'achever sans quelques réticences, on nous pardonnera tout ce qui suit. Jean-Pierre Bacot se trouve parfois fort dépourvu, alors qu'un travail de vérification des sources aurait pu lui permettre de sortir de certaines incertitudes, voire de rectifier telle ou telle erreur de ses prédécesseurs. Par exemple à propos de cette « Société anonyme du Journal illustré », signalée par Jean Watelet – p. 307, lequel en historien qu'il n'est pas, n'a pas pris la peine de « sourcer » une telle information. Société d'autant plus intéressante, qu'à côté de l'imprimeur Henri Plon, proche de Girardin, on y trouve également les magazines étrangers mentionnés par Bacot p. 125. Ce dernier n'aurait-il pas dû rechercher lesdits statuts sociaux aux Archives nationales, sous-série F18, dossier du Journal illustré, ou ailleurs aux Archives de Paris (Tribunal de commerce) ? Et s'il l'a fait sans succès, n'aurait-il point dû l'indiquer en note ? À l'historien, semble-t-il de faire ce travail ! Mais Jean-Pierre Bacot n'était-il pas « historien », quand il a mené la recherche pour préparer cette étude ? Un détail au passage, p. 122-123 : le tirage « initial » de 136 000 exemplaires proposé par Watelet (p. 309), et celui de 150 000 que je propose de mon côté (p. 122) ne sont point ceux de La Presse illustrée, mais ceux de La Petite Presse en mars et novembre 1869 (voir Documents pour l'histoire de la presse nationale aux XIXe et xxe siècles, Paris, CNRS, 1977, p. 36). Autre détail, les chiffres tirés p. 149 de Jean-Noà« l Marchandiau à propos de L'Illustration pour 1891 : 37 500 exemplaires vendus, dont 24 334 destinés aux abonnés. Allons voir ledit Marchandiau (p. 326), pour cette même année 1891 : 8 610 ventes au numéro, plus 26 874 abonnements, soit donc un total de 35 484 exemplaires vendus.

Pour ce que nous avons pu contrôler, les notes de bas de page présentent de trop nombreuses erreurs de références. Laissons le malheureux Pierre Albert et son OPA sur le tome 2 de l'Histoire générale de la presse française, alors qu'il est l'auteur du seul tome 3 (notes 47 et 138) ; la note 47 renvoie à la page 327 de ce tome 2, où l'on ne trouve rien de ce que Bacot veut y trouver (ni non plus dans le tome 3). Alors quelle est la page où Bacot a pu lire que « les nouveaux magazines bourgeois vont rapidement devenir un signe de statut social » ? Même phénomène ailleurs : Jean Morienval dont il est présenté une citation de quatre lignes, référencée p. 309, alors que le livre fait 240 pages ; il s'agit plus probablement de la page 209, mais même sur cette page, on ne trouve pas les deux phrases citées, même si l'on y parle effectivement de la stratégie d'occupation de l'espace journalistique par Millaud qui défend à l'aide d'un éphémère Journal de Paris son Petit Journal contre toute concurrence. Et encore ailleurs : note 165, renvoyant au livre de Marchandiau, p. 75, selon lequel « l'inimitié de Napoléon III aurait payé a posteriori, puisqu'elle aurait permis à L'Illustration d'échapper à une interdiction par la Commune » ; il n'existe rien de tel sur cette page, ni non plus ailleurs p. 112 à 115. Faut-il penser que Bacot interprète, souvent finement – là n'est pas le problème –, l'esprit de ce qu'il lit et attribue ladite interprétation aux auteurs qu'il se permet de citer ? Où est la méthode de tout bon historien ? Que de désinvolture ! Michael Palmer n'est pas mieux loti dans la note 240 : ses pages 45-55 ne traitent nullement de la diffusion du Petit Journal en 1911, mais de la conquête du marché provincial par l'agence Havas dans les années 1870-1880. La note 171 renvoie correctement à Pierre Albert, à condition d'indiquer qu'il s'agit de sa thèse, et qu'il se situe, dans la citation exacte qui en est faite, à la fin des années 1870, et non des années 1860 (depuis 1873, Girardin patronne Le Petit Journal). La note 221 ne peut apparemment pas renvoyer à la note 37, comme il est indiqué.

Autres erreurs de détail : p. 12, il n'y eut qu'un seul quotidien satirique (La Caricature était un hebdomadaire) ; p. 30, l'imprimeur Alexandre Lachevardière (non Lachevalière) ; p. 31, Le Musée des familles n'a pas été étudié par F. Hareau, mais par M.-C. Fringand, Un magazine d'éducation populaire : « Le Musée des familles », 1833-1900, mémoire pour le diplôme de l'Institut Français de Presse, Université Paris II, 1990, qu'il faut ajouter à la bibliographie ; p. 45, le roi d'Angleterre George IV et non George V ; p. 49, mieux vaut faire de Paulin l'ancien gérant, plutôt que l'ancien rédacteur en chef du National ; p. 81, la guerre d'Italie se situe en 1859, non en 1860, pour ce qui concerne la France ; p. 115, Judet n'a pas été propriétaire du Petit Journal, il n'a donc pu le racheter ; p. 114 Cassigneul, l'un des gendres de Marinoni (et non Chassigneul).

Quant aux annexes, il faut féliciter l'auteur de ses deux premiers tableaux qui rendront bien des services. En revanche, les sources du troisième sont incomplètes ; seuls les chiffres de tirage du Journal illustré, du Monde illustré, de L'Illustration et de L'Univers illustré proviennent de l'Histoire générale de la presse française ; en dehors de celui du Magasin pittoresque, dont on nous dit qu'il s'agit d'une estimation, d'où viennent les autres ? Probablement du tableau, p. 114, de l'article de Pierre Albert, « Aux origines de la presse à grand tirage : les magazines de lecture populaires sous le second Empire », Regards sur l'histoire de la presse et de l'information, Mélanges Prinet, Paris, 1980, p. 105-118, mais l'on constate là encore quelques erreurs de reproduction. Curieusement, cet article, ni non plus celui de Jean Watelet, publié dans le même recueil, et qui pourtant regardait au premier chef cette étude – « Nationalisme et patriotisme à la fin du xixe siècle dans les suppléments illustrés du Petit Journal et du Petit Parisien », p. 119-127 –, ne sont mentionnés en bibliographie. Les tableaux 4 à 6 sont certes intéressants, mais ils auraient gagné à être nettement plus utilisés dans le chapitre VI. Pourquoi tout ce travail, alors que l'on se refuse à une « description fastidieuse » (p. 179) ? L'ouvrage présente un cahier de quatorze reproductions de « unes » de magazines, ou d'autres gravures. Curieusement, même si elles sont accompagnées de commentaires, peu d'entre elles ont vraiment été mises en perspectives par l'étude. Certes, le livre s'achève sur une bibliographie, mais on peut regretter, au moins pour la presse française, l'absence d'une présentation des collections conservées dans les fonds publics (cotes, lacunes, etc.).

Il nous fallait faire ces quelques remarques avant de redire tout l'intérêt de ce travail synthétique qui rendra bien des services et par les perspectives ouvertes, et par la somme des connaissances présentées.

Gilles Feyel

Marc Martin, Les grands reporters, les débuts du journalisme moderne, Audibert, 2005, 400 p., 22 euros

Pour les historiens de la presse, Marc Martin est une référence dont les ouvrages sont attendus. Après Trois siècles de publicité en France (Odile Jacob, 1992), Médias et journalistes de la République (Odile Jacob, 1997) et La presse régionale (Fayard, 2002), voici qu'il nous livre une enquête documentée sur les grands reporters. Plongeant dans les souvenirs de ces journalistes d'exception (dans les années 1930, ils représentent moins de 1 % des effectifs de la profession) ainsi que dans les collections des quotidiens et de quelques hebdomadaires, Marc Martin décrit la création d'un nouveau genre journalistique à la fin du xixe siècle, nous raconte ses évolutions depuis la Belle Epoque jusqu'à la guerre d'Espagne et nous fait pénétrer dans le quotidien des rédactions et des reporters. La plume est alerte, l'expression concise et précise, les citations bienvenues et les affirmations étayées et sourcées.

Marc Martin montre comment, à la fin du xixe siècle, se construit contre le journalisme de chronique et de critique la catégorie des grands reporters, autour des figures de Pierre Giffard, de Fernand Xau et de Jules Huret, l'inventeur de l'interview pour la presse française. Le premier surtout, rendu célèbre par son ouvrage Le Sieur de Va-Partout, paru dès 1880, qui a été embauché au Figaro par Hippolyte de Villemessant, grand découvreur de talents et de nouvelles formules de presse. Plus que d'une importation en provenance d'Amérique, le grand reportage est né de la fort ancienne pratique des « petits reportages » accomplis par les innombrables « faits-diversiers » de la presse de masse. Parmi ces « tâcherons de l'information », quelques hommes d'exception émergent, qui rencontrent la demande d'un public souhaitant découvrir l'autre et l'ailleurs, ainsi que la volonté de quelques patrons de presse de triompher de la concurrence en offrant un « plus » rédactionnel.

Le grand reportage, porté par l'aventure coloniale, les romans de Jules Verne (on pense à Alcide Jolivet), les guerres balkaniques et la guerre russo-japonaise, s'installe définitivement dans la presse quotidienne française au début du xxe siècle. En dépit des déboires de la Grande Guerre, au cours de laquelle le grand reportage et le journalisme en général ne sont pas à leur honneur, il triomphe dans l'entre-deux-guerres. Marc Martin nous fait revivre la carrière et la vie de ces grands reporters qui font découvrir le vaste monde aux Français. Manifestement, il éprouve une sympathie particulière pour trois grandes figures de reporters, qui incarnent trois générations du reportage, Gaston Leroux, Albert Londres, Joseph Kessel.

Le premier, grand reporter de la Belle Epoque, est perdu pour le journalisme lorsqu'il devient romancier, mais son personnage de Rouletabille fait beaucoup pour populariser la profession. Le second, fauché en pleine gloire par le naufrage du paquebot qui le ramène d'Extrême-Orient en 1932, donne ses plus belles lettres de noblesse au grand reportage : ses enquêtes sur le bagne de Cayenne, sur Biribi, sur la traite des blanches, sur l'exploitation coloniale française en Afrique ou sur les ghettos d'Europe figurent en bonne place dans les anthologies. Inlassable défricheur de la question sociale, débusquant la misère et l'inhumain, il donne son nom au principal prix de reportage de la presse française. Le troisième, enfin, qui traque la condition humaine au travers de ses reportages, fait ses armes dans les années 1930 et poursuit sa carrière jusque dans les années 1960 ; mais il doit bientôt céder devant le nouveau reportage télévisé.

Mine de renseignements et d'enseignements, le livre de Marc Martin date de la guerre d'Espagne l'apogée du grand reportage à la française, montrant qu'après la Libération l'inflation du nombre des reportages conduit à la banalisation du métier. Etrangement toutefois, Marc Martin fait l'impasse sur la Seconde Guerre mondiale, comme si aucun grand reporter ne travaillait dans la presse collaboratrice. Certes, il s'agissait d'un autre monde, mais on aurait aimé en avoir quelques aperçus. Péché véniel, de même que d'appeler « Jeannine Gallone » l'envoyée spéciale du Monde au procès de Nuremberg et en Tchécoslovaquie à la fin de 1945, de son vrai nom Jeanine Gallois. Au total, bien peu de choses à reprocher dans ce livre riche et bien écrit, qui nous fait pénétrer avec finesse dans ce petit milieu des grands reporters, sans doute le plus prestigieux du journalisme, mais qui méritait d'être mieux connu.

Patrick Eveno

Marà­a Cruz Seoane et Susana Sueiro, Una historia de El Paà­s y del Grupo Prisa. De una aventura incierta a una gran industria cultural, Plaza y Janés, Barcelone, 2004, 703 p.

Il n'était pas facile d'écrire l'histoire du quotidien El Paà­s et du groupe multimédia qu'il a construit autour de lui. La proximité temporelle et son influence sur la construction de la démocratie espagnole, mais aussi sa présence permanente dans le débat public d'actualité, font qu'il est un objet d'étude délicat et difficile. C'est une histoire vivante et récente, qui a commencé publiquement le 4 de mai de 1976, il y a exactement 30 ans.

Marà­a Cruz Seoane – auteur avec Marà­a Dolores Sà¡iz d'une vaste histoire du journalisme en Espagne- et Susana Sueiro – professeur d'histoire contemporaine- ont réussi dans ce défi. Le livre intitulé Una historia de El Paà­s y del Grupo Prisa. De una aventura incierta a una gran industria cultural réunit toutes les requêtes d'une lecture accessible au public intéressé dans cette question, ainsi que celles que la communauté des chercheurs pouvait demander.

L'article indéterminé qu'elles utilisent pour le titre de l'ouvrage – Une histoire…- est d'une modestie excessive, parce que les auteurs ont écrit vraiment l'histoire fondamentale d'El Paà­s et du groupe Prisa. Les historiennes Seoane et Sueiro établissent avec la précision et le détail nécessaires le processus de constitution de l'entreprise éditoriale, la composition initiale de l'actionnariat et les modifications successives des augmentations de capital et de la concentration de la propriété dans les mains de Jesàºs de Polanco, comme les moments de crise et de conflits à l'intérieur de la compagnie. Elles expliquent le processus qui conduit à la nomination du premier et jeune directeur, Juan Luis Cebrià¡n (31 ans), son rôle et celui de sa rédaction, l'orientation éditoriale du journal, qui est devenu en quelques mois le plus important d'Espagne à la fin du franquisme et le plus influent dans la rénovation politique et professionnelle du journalisme. Le Livre de Style, le Statut de la Rédaction, l'Ombudsman et l'École de Journalisme sont ainsi des contributions remarquables.

Marà­a Cruz Seone et Susana Sueiro analysent avec précision le rôle joué par le journal El Paà­s dans le processus singulier de la transition politique espagnole vers la démocratie, ses relations avec les gouvernements successifs, avec les partis politiques et face aux situations de crise, en particulier le coup d'état manqué du 23 février 1981. Sur ce point, l'intérêt de la communauté des chercheurs est en coà¯ncidence avec celui du public, qui trouve dans ce livre l'explication des problèmes et de la prééminence politique que le quotidien de Madrid a eu depuis sa première édition.

La protohistoire du journal montre à l'origine une modération plus forte de l'orientation politique que celle qu'on a pu croire plus tard et explique les conflits internes des premiers années. Des cinq fondateurs de la société le 18 janvier 1972, seuls José Ortega Spottorno – premier président du conseil d'administration et président d'honneur, mort en 2002- et le journaliste Carlos Mendo – premier candidat à la direction- continuent à appartenir au journal. Darà­o Valcarcel, premier sous-directeur, part au journal monarchiste Abc et a dans ses pages une position d'hostilité envers El Paà­s. Les deux autres sont relevés de leurs fonctions au conseil d'administration en 1989.

L'initiative de la fondation du journal venait des volontés réformatrices de l'intérieur du franquisme, avec des personnalités comme Manuel Fraga Iribarne et José Marà­a de Areilza, profil qui était aussi celui des premiers directeurs. Cela explique que le gouvernement avait donné l'autorisation de publier El Paà­s, deux mois avant la mort de Franco, à la différence du quotidien en catalan Avui de Barcelone, qui ne sera autorisé que par le premier gouvernement du roi.

Le tandem formé par Jesàºs de Polanco et Juan Luis Cebrià¡n, comme conseilleur délégué et directeur, donne au journal une position plus indépendante et plus avancée, avec la reconnaissance pour le directeur d'une grande autonomie. La préférence donnée par les fondateurs à Areilza – ministre des Affaires Étrangers du premier gouvernement du roi, avec Fraga menant une action répressive comme ministre de l'Intérieur- et le soutien de la rédaction au parti socialiste coà¯ncident pour donner à El Paà­s une attitude très réticente et critique envers Adolfo Suà¡rez, devenu de façon imprévue président du second gouvernement de la monarchie et conducteur de la réforme politique de la transition.

Le journal soutint les socialistes dans les élections décisives de l'automne de 1982, mais se montre bientôt critique envers le gouvernement de Felipe Gonzà¡lez. Notamment dans les questions relatives à l'ordre public et à la lutte contre le terrorisme de l'ETA, le domaine ministériel ou les problèmes et scandales grandissent jusqu'à des limites peu imaginables. Les auteurs analysent avec détail les accusations d'être devenu un journal gouvernemental portées contre El Pais par le journal monarchiste Abc et, plus tard, par le nouveau quotidien El Mundo. Ce dernier a une capacité d'influence auprès d'un public jeune, démocrate et à gauche, ce qui n'empêche pas la consolidation du journal de Prisa comme le premier en Espagne par la diffusion, les résultats et l'audience.

Les débats et des conflits journalistiques des vingt premières années du journal sont principalement liées aux relations presse-pouvoir, avec en toile de fond la lutte pour l'hégémonie du marché de l'information et la capacité d'adaptation du journalisme espagnol à une liberté de presse et à une libre concurrence depuis un demi-siècle sans précédents. Depuis 1996, la victoire électorale du Parti Populaire de José Marà­a Aznar fait que la relation s'est inversée. El Paà­s, sous la direction de Jesàºs Ceberio, son troisième directeur (Cebrià¡n est devenu le conseilleur délégué de Prisa en 1988 ; Joaquà­n Estefanà­a lui a succédé jusqu'en 1993) devient, selon les auteurs, un journal d'opposition. Il change aussi le scénario de l'effacement politique et journalistique qui ne conduit pas à un déclin, mais, au contraire, qui le rend encore plus fort.

Le livre présente une vision complète de la croissance et de l'expansion de Prisa vers d'autres activités dans le domaine de l'industrie de la communication. Au début, les déboires de l'hebdomadaire El Globo et de la station Radio El Paà­s ; plus tard, l'achat de Cadena Ser, la chaîne qui est à la tête de la radio en Espagne, les quotidiens As, sportif, et Cinco Dà­as, économique, et la participation à la création du Canal Plus Espagne dans le domaine de la télévision privée. Sans oublier beaucoup d'autres publications et activités et l'expansion internationale en Amérique et en Europe, avec des actions significatives comme une prise de participation dans la société éditrice du Monde. L'intégration, encore, du groupe éditorial Santillana, appartenant au même Polanco, a fait que Prisa, au bout de trente années, est considéré comme « un géant, au niveau espagnol au moins, dans les domaines de la communication, des loisirs et de la culture ».

Les auteurs analysent de façon précise les tentatives du gouvernement Aznar et de ses alliés, surtout le quotidien El Mundo du journaliste Pedro J. Ramà­rez, de mettre un frein à cette puissance, en s'opposant à des opérations économiques et en allant, dans le cas de la « guerre digitale », jusqu'à des actions judiciaires. Le rôle des stations radio de la Ser, la première chaîne en audience, est ici au centre du conflit, au même niveau qu'El Paà­s. C'est le cas, surtout, au moment des élections générales du 14 mars 2004, avec de la dénonciation de la gestion gouvernementale, de la participation espagnole à la guerre en Irak et l'insistance sur la responsabilité de l'ETA après les terribles attaques du 11 mars, malgré des enquêtes policières qui signalaient déjà l'essor du terrorisme islamique. Le livre ayant été terminé en 2003, les auteurs dédient un épilogue de dernière heure à cet épisode, qui se finit avec la victoire imprévue du socialiste José Luis Rodrà­guez Zapatero face au nouveau candidat du Parti Populaire, Mariano Rajoy.

Marà­a Cruz Seoane et Susana Sueiro ont écrit cette première histoire du quotidien El Paà­s et du groupe Prisa dans un style de chronique. Cela leur permet une narration agile, mais cela les a aussi libérées d'un langage historique plus formel qui ne semblerait pas le meilleur sur un sujet d'étude si proche dans l'espace et le temps. La sympathie des auteurs pour le journal et le groupe qui est l'objet de leur travail est évidente, mais cela ne nuit pas à leur crédibilité.

La consultation des actes du conseil d'administration, de la réunion des fondateurs, des conseils d'actionnaires et d'autres documents d'entreprise, des entretiens personnels, des enregistrements d'interviews réalisées pour un ouvrage antérieur [1] et l'étude de la collection et des annuaires du journal entre mai 1976 et mars 2004, ainsi que le vaste répertoire bibliographique présenté a la fin, donnent à cet ouvrage une bonne solidité.

Jaume Guillamet

Images

ANTISÉmythes, l'image des juifs entre culture et politique (1848 – 1939), sous la direction de Marie-Anne Matard-Bonucci, Paris, nouveau monde éditions, 2005, 463 p., 34 euros

C'était faire œuvre utile que de publier un ouvrage collectif concernant l'image des juifs de 1848 à 1939, mettant ainsi en relief à la fois la palette de supports utilisée pour propager l'antisémitisme et les flux internationaux qui caractérisent sa circulation.

Courants catholiques, antimaçonniques, fascistes ou d'extrême gauche sont relayés par un large arsenal médiatique, littéraire et scientifique qui alimente sur la scène européenne une « intoxication idéologique », selon l'expression de Marc Angenot.

La démultiplication des approches nationales et transnationales fait apparaître un certain nombre de thèmes récurrents, qui seront repris par le nazisme des années 1930. L'atavisme racial, la « dégénérescence » de la « race juive », stigmatisés par la laideur des hommes, leur cupidité, leur propension aux maladies nerveuses et la beauté dangereuse des femmes, leur lascivité et leur hypersexualité, sont ainsi étayés par le discours de démographes et de médecins. L'accusation de peuple déicide, régicide, toujours frappé d'étrangeté et d'exotisme, alimente l'idée d'une « traîtrise juive ». L'affaire Dreyfus passionne à ce propos l'opinion : un grand nombre d'affiches, de vignettes, de cartes postales et de caricatures de presse circulent en Europe. De la traîtrise au complot, le pas est allègrement franchi : les images du « juif-monde », dessiné sous les traits d'une araignée ou d'une pieuvre encerclant la terre, fleurissent dès le xixe siècle.

Devant un tel déferlement de haine, les philosémites deviennent parfois eux-mêmes le jouet inconscient des stéréotypes antisémites, tels les banquiers zoliens qui cultivent un amour stérile de l'argent.

Les dessins d'Alphonse Lévy, tout comme les caricatures des journalistes juifs allemands des années 1860 seront repris par les journaux antisémites, car ils utilisent des codes iconographiques communs, raillant des traits physiques ou sociaux solidement enracinés dans l'imaginaire collectif. Et c'est au nom de « valeurs exclusivement humanistes et républicaines » que les intellectuels juifs défendent la cause dreyfusarde, omettant la question de la judéité du capitaine.

La banalisation de « l'antisémitisme ordinaire », irriguée par des réseaux de diffusion constamment renouvelés, est remarquablement mise en lumière par cet ouvrage et interroge, au-delà du point d'orgue monstrueux de la Shoah, sur la permanence de cet humus de mythes, de préjugés et de peurs irrationnelles.

Laurence Corroy

Jacques Walter, La Shoah à l'épreuve de l'image, Paris, Puf, 2005, 285 p.

La solution est donnée page 269. Ce livre est un recueil d'articles. Ils ont été réunis pour notre plus grand intérêt, par leur auteur, Jacques Walter, sociologue, professeur à l'Université de Metz. Pour le lecteur qui n'a pas eu la curiosité de lire la fin, ce n'est pas une évidence, tant le propos est cohérent : il s'agissait pour l'auteur de s'interroger sur les diverses rencontres entre plusieurs types d'images : télévision, cinéma, photographies et la mémoire la Shoah. Chaque chapitre, donc chaque article, possède son autonomie et comme dans certains films, on y croise plusieurs fausses fins. En revanche, l'ouvrage ne souffre pas trop de répétitions, au contraire, s'y déploie une enrichissante curiosité à propos de plusieurs études de cas, différents médias, dans des contextes mouvants. Jacques Walter a « regroupé un nombre limité d'analyses de témoignages - ou de documents considérés comme tels- » et il a ensuite cherché à « comprendre les conditions d'émergence dans la sphère publique et leur fonctionnement dans l'économie mémorielle de l'événement ». Jacques Walter ne répugne pas à un certain jargon dans sa démarche qu'il appelle de socio-histoire, mais une fois que l'on a accepté de faire un petit effort pour entrer dans son langage, on apprend beaucoup de choses. Il nous propose de le suivre dans ses trois « cadrages » : « le macroniveau des facteurs sociohistoriques comme explication de la montée des témoignages, le mésoniveau des polémiques entre experts comme cristallisation de leurs enjeux, le microniveau des dispositifs médiatiques comme lieu de leur façonnage » (p. 8)

Dans la première partie de son livre, Jacques Walter aborde ce qu'il appelle les dispositifs médiatiques, en réalité la représentation de la Shoah à la télévision. Mais cette partie ressemble surtout à un programme de travail. Il pointe en effet les difficultés de travailler sur l'immense corpus des émissions de télévision, et cela, malgré l'apport du dépôt légal de la télévision. Entre mémoire, histoire, témoignages, archives, fictions, reconstructions, les émissions d'histoire à la télévision ne sont pas faciles à saisir dans leur ensemble. Comment périodiser ? Comment retrouver par exemple les évocations du génocide juif à l'intérieur des centaines de journaux télévisés ? Qui parle de quoi, comment, avec quels effets ? Jacques Walter ne cherche pas à répondre à ces questions, il signale des tendances, des moments-émissions.

Récemment, les choses sont devenues plus faciles, il semble en effet qu'à l'ère du témoin, dorénavant, seuls les survivants ont droit à la parole sur ce sujet. Leur parole est devenue l'alpha et l'oméga de la restitution du judéocide. C'est le triomphe de la mémoire et… de Claude Lanzmann. C'est aussi la reconnaissance du temps qui passe et qui emportera avec lui les paroles des êtres vivants.

Dans sa deuxième et troisième partie, Jacques Walter choisit d'étudier des corpus plus restreints, plus cernés et c'est passionnant. Son travail sur les films, La liste de Schindler (« justesse filmique, justesse mémorielle » p. 127) ou sur La vie est belle, est très documenté, finement analysé. L'auteur étudie également la réception de ces deux films à partir des réactions médiatiques qu'ils ont provoquées.

Cette étude lui permet de « répondre principalement à deux questions relatives à la construction et à la socialisation du sens du film dans la sphère publique » (p. 130). Et il constate de façon pertinente après avoir analysé la réception médiatique et son contexte que « la construction du sens et son expression par les interprètes autorisés que sont les critiques s'opèrent en fonction d'autres paramètres que ceux de la seule représentation du passé, aussi problématique que soit celui-ci pour les contemporains ». (p. 143). Les résultats sont parfois vraiment étonnants. N'est-il pas en effet a priori surprenant que les journaux juifs aient réagi aussi positivement au film de Benigni ? On apprend également qu'il y aurait eu un vrai décalage entre cette élite journalistique favorable et les lecteurs que les clowneries de Benigni dans un camp de concentration auraient moyennement fait rire. Tant il est vrai, et le livre en est une preuve tout du long, que l'image probablement plus que tout autre support, provoque des réactions incroyablement contrastées. Les réactions négatives à ce film sont bien analysées entre dénonciation d'une « presse complice », le « refus de voir et le regret d'avoir vu » et l'analyse des « positionnements générationnels » tout à fait importants (une étude sur ces questions reste à faire).

Je retiendrais enfin, comme particulièrement stimulant, le chapitre 9 dans lequel Jacques Walter étudie un des premiers cédéroms français de 1997 : Histoires du ghetto de Varsovie. Fenêtres sur la mémoire. Les problèmes que pose ce nouveau média dans la représentation du passé sont tout à fait nouveaux. C'est l'occasion en effet de s'interroger sur la rencontre entre l'histoire et les TIC, les technologies de l'information et de la communication. Est-ce que les prouesses techniques, les labyrinthes et arborescences proposés par le cédérom, est-ce que le caractère profondément ludique, rapide, zappeur du cédérom n'est pas intrinsèquement contradictoire avec l'histoire science de la durée, et de la Shoah, sujet tragique s'il en est ?

Ce livre, on l'aura compris, pose des questions importantes à une époque où les questions de mémoire viennent de prendre un tournant inattendu, en se retournant contre leurs « inventeurs » scientifiques, les historiens.

Isabelle Veyrat-Masson

Sylvette Giet, Soyez libres, le corps dans la presse féminine et masculine, Éditions Autrement, 2005, 143 p., 13 euros

Phénomène majeur de la presse magazine, la presse féminine reste peu étudiée par les historiens depuis les travaux pionniers d'Evelyne Sullerot (Histoire de la presse féminine des origines à 1848 et La presse féminine, publiés tous deux chez Armand Colin en 1966). Comme si on en était resté à l'analyse des années 1970 (Anne-Marie Dardigna, Femmes-femmes sur papier glacé et La presse féminine, fonction idéologique, Maspero, 1974 et 1978), qui ne voyait dans cette presse qu'une entreprise d'aliénation sous couvert de « libération ». S'il est vrai que cette presse n'est pas considérée comme « noble », elle séduit pourtant depuis plus de deux siècles une clientèle qui ne faiblit pas. Sylvette Giet fait partir des quelques chercheurs qui s'attaquent à ce champ avec moins d'a priori, et plus de rigueur. Elle nous a déjà donné un bel ouvrage, Nous Deux, 1947-1997, apprendre la langue du cœur (Editions Peeters-Vrin, 1997). Elle nous livre ici une analyse de contenu centrée sur l'année 2003, qui prend en compte aussi bien les articles que les photographies et les annonces publicitaires.

Comment le corps est-il montré dans la presse féminine et dans la presse masculine ? S'agit-il d'un simple objet de consommation marchande ou bien peut-on trouver, au-delà des apparences, un discours plus affiné, si ce n'est moins commercial ? La réponse est évidente : si la presse féminine poursuit avec brio une carrière déjà bien longue, c'est qu'elle sait coller aux souhaits des lectrices tout en renouvelant ses thématiques et sa présentation. Certes, ces magazines livrent à leurs lectrices les images d'un corps érotisé, faire-valoir des produits de consommation mis en scène par les journaux et surtout par les annonceurs. La consommation marchande, au premier regard, est l'objet et le sujet de cette presse. Cependant, au travers d'une fine analyse Sylvette Giet nous montre que ces magazines ne cessent de mettre en valeur le sentimental et l'amour. Finalement, si la presse féminine place le corps au cœur de ses préoccupations, c'est pour mieux parler du cœur. La presse de cœur n'est pas morte, elle a simplement changé d'apparence ; elle conserve son côté « fleur bleue », en dépit de ses provocations quasi pornographiques et d'un marketing envahissant. Ce petit livre est riche et stimulant pour qui souhaite pénétrer un peu plus avant dans les arcanes de la presse et de son rapport au lectorat.

Patrick Eveno

Télévision

Tourya Guaaybess, Télévisions arabes sur orbite. Un système médiatique en mutation (1960-2004), CNRS Éditions, Paris, 2005, 264 p, 23 euros

En publiant la thèse de Tourya Guaaybess, c'est une histoire détaillée du système médiatique arabe en général et de son « sous-système » télévisuel égyptien en particulier que nous proposent les éditions du CNRS. À la base du processus historique se situe le déterminisme technique – « le message, c'est le médium » : les développements satellitaires et numériques des années 1980-90 ont fait apparaître à côté des médias traditionnels des opérateurs transnationaux (telle la chaîne Al-Jazeera) ; ils entraîneront l'émergence, diffuse mais réelle, d'un espace public de délibération. S'ajoute, en toile de fond, la « globalisation », dont il est postulé d'emblée qu'elle contribue, en dépit de sa logique « utilitaire » et uniformisante, à l'avènement d'une information « libérale ». Tel est le cadre dans lequel s'inscrit cette étude, dont l'objet est de montrer la complexité des rapports existants entre, d'un côté, un espace télévisuel en pleine « mutation » et, de l'autre, l'État, désireux de préserver l'essentiel de ses prérogatives en matière de diffusion d'information.

De ce point de vue, la description de ce qui constitue et caractérise l'objet « système télévisuel égyptien » est exhaustive et précieuse : l'État multiplie les nouvelles chaînes publiques, autorise certaines chaînes privées, crée la zone franchisée de production Media City et lance ses propres satellites. Il s'agit pour lui de faire contre mauvaise fortune bon cœur : tolérer un nouvel espace médiatique pour couper l'herbe sous le pied des chaînes satellitaires étrangères, mais « redorer son blason » tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays.

Il est dommage toutefois que l'auteur ait séparé son objet de la base réelle des processus sociaux : dans un contexte de déréglementation, de privatisation et d'aggravation des conditions de travail et de vie des classes populaires, la libéralisation du « système médiatique » constitue-t-elle réellement un renoncement du régime ? Dans quelle mesure le contrôle social qui s'exerce sur la population, et auquel contribue fortement la confrérie islamiste des Frères musulmans – la force politique d'opposition la plus implantée socialement et néanmoins l'une des plus bienveillantes à l'égard de la politique « libérale » d'Hosni Moubarak – a-t-il été déterminant ?

Il se pourrait, en somme, que le « médium » ne prenne sens, en dernière analyse, qu'au regard des réalités objectives du monde social et de ses rapports de force. Tout espace médiatique, du reste, n'est-il pas intelligible à cette condition ?

Lucas Dufour

Guy Lochard, L'information télévisée. Mutations professionnelles et enjeux citoyens, Paris, Clemi-Ina-Vuibert, collection Comprendre les médias, 2005

Guy Lochard nous fait un beau cadeau avec ce livre. Avec générosité, simplicité mais également avec acuité, cet auteur nous propose en effet de revisiter pour nous la question de l'information télévisée à la lumière des recherches françaises les plus innovantes dans ce domaine. Innovantes ne signifiant pas forcément récentes puisque l'on trouve dans ce livre des références relativement anciennes pourvu qu'elles aient été pionnières et surtout encore pertinentes. Il puise d'ailleurs à toutes les disciplines pour cet objet transdisciplinaire s'il en est. Guy Lochard reprend la question de l'information à l'intention d'un public important et souvent démuni devant cette information télévisée dont l'analyse ressort souvent comme épuisée par trop de conversations du café du commerce. Comment remettre un peu d'ordre dans les esprits ? C'est la tâche à laquelle s'attelle ce sociologue professeur à l'Université Paris 3-Sorbonne, co-directeur du CREDAM (Centre de recherche sur l'éducation aux médias) : « Le propos de ce livre vise donc à la formation de compétences critiques de lecture de l'audiovisuel informatif chez les divers publics d'apprenants ». Cet ouvrage « conçu comme support de sensibilisation et d'ouverture, d'une part pour les étudiants en sciences sociales et humaines, d'autre part pour un large public d'enseignants et de formateurs, se structure autour d'un ensemble progressif d'interrogations sur les mécanismes et les transformations de genres informatifs à la télévision » (p. 9).

Ce livre n'est pas un manuel mais un support à la réflexion. Une réflexion irriguée par le travail collectif de dizaines de chercheurs qui se sont penchés en historien, en sociologue, en psycho-sociologue ou en linguiste sur la question de l'information à la télévision. Les travaux retenus par Guy Lochard n'appartiennent pas à une chapelle plutôt qu'à une autre. Les sociologues critiques y sont bien présents même s'il m'a semblé que les empiristes rencontraient un écho plus grand dans la réflexion de Guy Lochard.

Les références aux différents travaux répertoriés et destinés à éclaircir cette question de l'information télévisée sont ici clairement et simplement synthétisées, les auteurs bien présentés – nous savons gré à Guy Lochard d'avoir mis de côté le jargon qu'il affectionne trop parfois…

La bibliographie qui succède à chaque chapitre est légitimement accompagnée de sites Internet, signes des temps…

Ce livre est découpé en trois grandes parties. Dans la première, il étudie le journal télévisé à travers ce qu'il interprète comme des « contradictions ». À tout seigneur tout honneur, le JT est bien - et il y demeure - au centre de l'information tout court. En quatre chapitres, Guy Lochard replace le JT à l'intérieur du système d'information. Il décrit les différentes étapes de la construction de l'information télévisée, le travail des journalistes, les outils et sources dont ils disposent. Il montre bien comme s'opère leurs tâches entre les exigences de l'actualité – le règne de l'éphémère- le système décisionnel très hiérarchisé et très centralisé et les modèles qui interviennent dans le choix des thèmes et des sujets. À ce propos, l'auteur ne parvient pas à décider de la place de la presse de qualité dans le travail des journalistes de télévision. En effet, pendant longtemps – je l'avais moi-même observé au cours d'une observation participante dans les rédactions des JT – Le Monde donnait le « la » des conférences de rédaction des journaux télévisés. Pourtant, d'autres chercheurs ont affirmé que l'influence s'était inversée. Au moment où la presse de qualité semble menacée dans son existence même, qu'en est-il vraiment ?

L'auteur, après avoir précisément décrit le contexte de travail des journalistes de télévision, montre bien que le système organisationnel condamne les journalistes de terrain à simplement « confirmer des choix événementiels prédéterminés par leur hiérarchie en fonction de critères excédant les strictes considérations journalistiques » [2] (p. 30). Il s'interroge ensuite longuement sur les effets de la concurrence, rappelant avec Rémy Le Champion et Benoît Danard que la télévision était passée d'un régime de « pénurie » à un régime d'« abondance » non sans conséquences. Les effets de la concurrence sont listés, mais on voit bien que les choses ne sont pas très claires : dire qu'il n'existe pas de différences entre l'information des chaînes privées et des chaînes publiques n'est pas confirmé par toutes les études empiriques et les changements intervenus dans les rédactions de France 2 ou de France 3 semblent très éloignés de l'immuabilité de TF 1 et de son présentateur vedette. En reconnaissant que les « réflexes déontologiques, même émoussés par des systèmes de production très normalisants, ne sont pas totalement étouffés, notamment dans les chaînes de service public », l'auteur confirme que les journalistes du service public ne travaillent pas tout à fait dans le même environnement que ceux du privé.

En analysant de manière assez précise et toujours pertinente le travail des journalistes de télévision, en distinguant le travail du studio et celui du terrain, Guy Lochard montre à la fois les contraintes du métier, les limites à sa liberté théorique et il examine l'exercice d'équilibre auquel ces professionnels de l'information sont soumis.

Dans la deuxième partie de l'ouvrage, l'auteur étudie un autre domaine de l'information télévisée : les magazines. Derrière ce mot se cachent des émissions fort différentes et l'on peut regretter que le terme n'ait pas été plus éclairci. Pourtant, le rappel d'un temps où la diffusion de magazines de grands reportages vidait les salles de cinéma nous montre qu'il n'en fut pas toujours ainsi. Au temps de Cinq Colonnes à la une, un magazine était d'abord de l'image, de la belle image, enregistrée avec soin par un réalisateur et une équipe. Depuis, le genre magazine a servi à abriter toutes sortes d'émissions fourre-tout, en particulier les émissions de la « télévision relationnelle », cette télévision de plateaux, de palabres, de confessions. L'ouvrage nous montre que les magazines ont tendu vers une thématisation et une spécialisation croissantes ainsi que vers la « recherche d'implication spectatorielle » (p. 107). Les magazines plus que tous les autres programmes ont été marqués par l'évolution d'une télévision de l'offre vers une télévision de la demande, cette « demande qui préside à la programmation » (p. 113). Mais, ajoute Guy Lochard, « pas une demande explicite et transparente des téléspectateurs, comme on le laisse entendre parfois, mais une demande latérale émanant des financeurs du média (exclusifs des chaînes privées et partiels des chaînes publiques) que sont les annonceurs à qui les programmateurs vendent des audiences isomorphes à celles de leur clientèle » (p. 113).

Après avoir traité la question du sport télévisé dont on connaît l'importance surtout économique, le livre de Guy Lochard aborde le problème contrasté des émissions politiques à la télévision. Il rappelle qu'au temps d'une télévision entravée par le contrôle étatique, les émissions politiques étaient florissantes, le désengagement de l'État au début des années 1980 a permis ensuite que « 100 fleurs s'épanouissent » avant que la « dictature de l'audimat », en fait la mesure d'audience, c'est-à -dire la curiosité du grand public pour les émissions politiques ( !) ne repousse ces émissions à des heures tardives ou dans des chaînes confidentielles…

L'auteur aborde également la question discutée du mélange des genres en politique : l'homme politique doit-il apparaître dans des magazines généralistes où sa parole risque d'être moquée, chahutée ? Peut-il prendre le risque d'être interpellé sur des sujets qui le sortent de sa sphère habituelle ? Ces questions sont évoquées, laissées – forcément – sans réponses, celles-ci en définitive dépassant largement la question médiatique.

Parmi ces mutations « qui interrogent », Guy Lochard évoque différents problèmes, tous importants. Il montre qu'en France, la décentralisation s'est accompagnée d'effets pervers, plus graves peut-être que ceux qu'engendrait une trop forte centralisation, comme si « chasser le naturel »… Il synthétise avec brio les questions qui se posent à l'information lorsqu'elle passe du national à l'international. Dans ces matières si fluctuantes où des chaînes disparaissent et apparaissent en quelques mois, il n'est pas facile de tout suivre ni surtout d'imaginer les conséquences de ces changements. Ce n'est pas le moindre mérite de ce livre de proposer à la fin de chaque chapitre une prise de position, une opinion du chercheur tout en raison gardant. L'auteur en effet met l'accent sur les dangers que font courir aux démocraties certaines évolutions, il pointe les changements inquiétants, sans verser dans la déploration apocalyptique et la dénonciation paranoà¯aque ; ainsi Guy Lochard rappelle à diverses reprises non seulement les capacités du récepteur à décoder et à mettre à distance le message médiatique tout en rappelant que la grande inconnue demeure les effets à long terme de l'information télévisée sur les consciences et les comportements. Ce qui justifie, évidemment, abondamment, une grande vigilance, une large analyse en amont comme en aval de ce média et des instruments – dont ce livre fait partie – pour former à l'analyse des médias et à leur décryptage.

Isabelle Veyrat-Masson

Médias

Rémy Rieffel, Que sont les médias ?, Paris, Gallimard (Folio), 2005, 539 p.

Certains livres sont importants parce qu'ils ouvrent des voies, reconnaissent des territoires inconnus, forgent des instruments nouveaux qui pourront par la suite être utilisés ou délaissés, selon les besoins, par ceux qui les suivront. D'autres livres sont importants du fait de leur capacité à offrir un point de vue surplombant sur un paysage déjà très fréquenté, aménagé, mais devenu touffu et indéchiffrable à raison même de cette excessive familiarité. Le livre de Rémy Rieffel appartient clairement à cette seconde catégorie. Il ne nous propose pas une nième théorie sur les médias, il ne prétend énoncer aucune vérité première ou dernière sur ce champ labouré, sillonné, retourné par une poignée de défricheurs et l'armée de leurs épigones, il est, au sens le plus vrai du terme, une synthèse, qui s'appuie de surcroît sur les travaux personnels et antérieurs de l'auteur.

Quel est son objet ? Non les « médias » dans leur ensemble – et le titre est un peu trompeur qui fait espérer et redouter à la fois un essai généraliste sur tous les médias dans toutes les sociétés et à toutes les époques – mais la question du « pouvoir » des médias dits traditionnels et qui ne le sont pas tant que cela : la presse, la radio et la télévision, sans préjudice de quelques incursions du côté du livre, du cinéma ou des nouvelles « technologies de l'information et de la communication », les fameuses TIC. Encore faut-il préciser que l'aire et l'ère considérées sont essentiellement l'Occident ultra-contemporain, ce qui représente une limite (on aimerait de temps à autre plus de profondeur de champ – c'est l'historien qui parle – ou plus de comparaison dans l'espace – c'est quelqu'un qui n'a jamais écrit que sur la France qui l'écrit), mais obéit aussi à une certaine logique, celle des sources comme celle de l'objet : la forte représentation des travaux d'origine anglo-américaine reflète leur domination dans le champ des études sur la communication tout autant que la puissance incomparable de la culture et des médias américains dans le monde.

Ces limites posées – et elles embrassent déjà fort larges, exigeant de l'auteur un effort de lecture, d'assimilation et de reconfiguration qui impressionne –, que nous dit Rémy Rieffel ? Que la question du « pouvoir des médias » est à la limite « indécidable », insoluble, que ce pouvoir n'est pas un état de fait mais un « processus », un « continuum de la production à la réception », le « fruit d'une dynamique complexe entre des techniques, des messages et des individus, entre des informations, des croyances et des opinions. On ne peut plus l'isoler du système économique et industriel en vigueur, des langages (oraux, écrits, iconiques, audiovisuels) mis en œuvre et de leurs modalités d'énonciation, de l'éventail des opinions et des valeurs existant, de la multiplicité des pratiques de réception possibles. » (p. 21). De là découlent trois conséquences : une réflexion sur un tel objet engage nécessairement une pluralité d'approches et de disciplines ; elle doit être attentive avant tout à la complexité et aux nuances ; elle s'attache aux relations plus qu'aux états.

Contre une approche exclusivement médiacentrée, Rémy Rieffel plaide pour une « complexification » qui serait en même temps une « recontextualisation », une prise en compte de l'environnement dans lequel s'inscrivent les médias, soit l'ensemble de la « configuration médiatique » formée par l'interaction de différents éléments (techniques, institutions, acteurs, messages, récepteurs) traditionnellement pris en charge par plusieurs disciplines mais que les sciences de l'information et de la communication tentent aujourd'hui de fédérer (y parviennent-elles effectivement, c'est une autre question). Pour son compte, Rémy Rieffel s'appuie surtout sur la sociologie et la sémiologie en affirmant sa volonté de varier les angles de prises de vue et les focales, de combiner les études micro et macro, pour examiner la « manière dont s'articulent, par le biais des médias, aussi bien les rapports sociaux que les mondes vécus, les logiques collectives que les logiques individuelles. » (p. 24). On trouvera donc dans son livre, entre cent autres matières, aussi bien des analyses sur l'internationalisation et l'industrialisation des médias que des développements sur l'expérience vécue que constitue le spectacle télévisuel pour l'individu contemporain.

Un tel projet interdit les facilités de l'essayisme qui sévit dans ce champ d'étude comme en bien d'autres. Rémy Rieffel a des mots assez durs contre les simplifications abusives, les généralisations sommaires et réductrices dont les médias font régulièrement l'objet de la part de personnes plus indignées qu'informées. Il y a évidemment un risque dans cette position savante : celui de tourner à la posture scientiste, vouant tous ceux qui présentent une autre vision de la question à l'infamie de l'« opinion commune ». Mais la vertu d'une telle attitude est de délaisser la diatribe, le jugement à l'emporte-pièce, pour les études empiriques, les cas concrets, dont les résultats sont traités avec un souci admirable de la « nuance » et de la « prudence », deux mots qui reviennent souvent sous la plume de l'auteur. Comme lui, nous croyons qu'il y a là , à mi-chemin de l'optimisme du courant empiriste et du pessimisme du courant critique – les deux grands pôles qui aimantent le champ d'étude – la place d'une authentique « posture critique » dans le sens d'une réelle mise à distance de l'objet, sans diabolisation ni angélisme.

Plutôt que de « pouvoir », qui renvoie selon lui à une forme d'obligation contraignante, à une capacité d'imposition de normes de conduite ou de pensée par les médias qui n'a jamais pu être établie (ni démentie) par les études empiriques, Rémy Rieffel préfère donc parler d'« influence » pour désigner la manière dont les médias agissent sur les individus ; Gabriel Tarde, ici, s'avère plus pertinent que Pierre Bourdieu pour évoquer la persuasion, la séduction, la suggestion qui opèrent par le biais de la presse écrite, de la radio et surtout de la télévision. L'auteur en étudie les formes et les effets dans deux grands domaines : la politique et la culture. Dans les deux cas, les oppositions tranchées et les réponses univoques sont proscrites au profit d'une conception relationnelle des phénomènes qui en fait apparaître la fondamentale ambivalence. Une « tension » - autre maître-mot du vocabulaire rieffelien – existe en effet entre les phénomènes d'homogénéisation, de mondialisation, d'industrialisation, de concentration qui définissent la culture de masse, et des phénomènes de fragmentation, d'individualisation, d'invention, de résistance (des groupes comme des individus) qui composent une culture « mosaà¯que » - et toute la difficulté, mais aussi tout l'intérêt, est de penser ensemble ces mouvements contradictoires qui ne sont pas d'égale portée mais qui se complètent autant qu'ils se combattent. Parlant de la difficile question du public (qui reste « énigmatique ») et de la réception, Rémy Rieffel va jusqu'à faire de cette tension – ici, entre la lecture prescrite par les médias et les capacités d'adaptation ou de résistance des individus – « l'essence même des médias ». Décrire une telle tension, tenir en permanence les deux bouts de la chaîne réclame de grandes facultés d'analyse et de synthèse, beaucoup de travail et une forme de probité intellectuelle qui n'est pas si fréquente ; tout cela est réuni dans ce livre qui fera date.

Laurent Martin

Recherches américaines

James T. Hamilton, All the news that's fit to sell. How the market transforms information into news, Princeton University Press, New Jersey, 2004. T. H. Breen, The marketplace of Revolution. How Consumer Politics Shaped American Independence, Oxford. New York, O.U.P., 2004

Les deux ouvrages ici retenus paraîtront un tandem inattendu, peut-être, aux enseignants-chercheurs des États-Unis eux-mêmes. En effet, les historiens des médias, de l'économie libérale ou de la consommation les célèbrent ou les critiquent. On s'attardera plus sur l'ouvrage de James T. Hamilton que sur celui de T.H.Breen. En fait, nous les appréhendons à travers un autre prisme, celui de l'ouvrage, issu de sa thèse, de R. McChesney, Telecommunications Mass Media and Democracy, The Battle for Control of U.S. Broadcasting, 1928-1935, New York, O.U.P., 1993) - travail reposant sur un fonds archivistique conséquent et selon lequel c'est au tournant des années 1920-30 que la logique publicitaire et commerciale l'emporta définitivement, en matière du développement du média « populaire » que devenait alors la radio, sur une logique davantage « service public », avec son cortège d'obligations d'accès universel, respect de cahiers de charges définis dans « l'intérêt général ». Situons brièvement ces trois auteurs. Né en 1952, McChesney est actuellement l'un des chefs de proue des historiens engagés, du courant de la communication critique, dans le sillage des « citoyens interventionnistes » (dans le sens d'« intervention » qu'employait Pierre Bourdieu), dans la filiation de Noam Chomsky, Edward Herman ; Hamilton, lui, passe pour l'un des ténors des économistes libéraux (‘liberal'en américain signifiant, entre autres, hostile à l'intervention de l'état) des médias aux États-Unis ; et, pour Breen, « ce qui sépare, somme toute, la période moderne de l'histoire traditionnelle » serait cette « aptitude de M. et Madame Tout-le-Monde, des gens ordinaires, de fonder un sens de soi-même (self) grâce à l'exercice du choix individuel, processus égalitaire en cours et fondement même de la société libérale de la fin du xviiie siècle » (p. 55) ; pour Breen, c'est au milieu du xviiie siècle. que devant l'afflux de produits de consommation – de luxe plutôt que de première nécessité – importés de la Grande-Bretagne, que ce sentiment identitaire de « consommateur américain » émerge.

Breen scrute le comportement du customer-client (dans une boutique, devant un journal, hebdomadaire le plus souvent) qui habite ou fréquente l'une des villes des colonies britanniques d'Amérique ; il estime le voir se muer en consumer-consommateur. Il voit dans les espaces publicitaires des journaux édités dans les treize colonies de « British North America », des années 1760-70, des signes avant-coureurs d'un « indice des choix des consommateurs » ; la complexité du lexique même des catégories des produits ainsi promus, en provenance de la Grande Bretagne, incite au souhait de normer les appâts d'une culture émergente de la promotion des produits de consommation, fondée sur le plaisir plus que sur l'utilitaire. Des « pattern books », cahiers de commande, fournis par l'exportateur britannique aux marchands-importateurs des colonies, norment en effet le discours, aident le marchand-détaillant à faire l'intermédiaire entre le client qui « nomme mal… » et le fournisseur britannique qui inventorie son offre.

Faudrait-il trouver spécieux cet argument qui voudrait que la prise de conscience collective et politique de bien des « sujets de Sa Majesté », habitant les treize colonies soit fondée sur l'articulation de leur ressentiment, en tant que consommateurs, de l'injustice des impôts accrus (le stamp tax, 1765) que Londres leur demande d'acquitter sur les produits provenant de la Grande-Bretagne ? Le papier-journal, comme d'autres produits, était assujetti à cet impôt, ce qui mécontenta fort les imprimeurs et les éditeurs de journaux, jusqu'alors peu critiques envers les gouverneurs des colonies, nommés par Sa Majesté. Toujours est-il que la revendication de la liberté de la presse, formulée dans les constitutions adoptées par plusieurs des colonies en passe de devenir État, et l'interdiction faite au Parlement (Congress) fédéral de légiférer à propos de la presse (1791), puise là l'une de ses origines. À lire Breen, la rébellion des colonies américaines serait entre autres une révolution de consommateurs, d'imprimeurs et d'éditeurs, d'hommes d'affaires et de commerçants plutôt modestes, certes par ailleurs annonceurs. Homme symbole de plusieurs phases, intérêts et, si l'on peut dire « médias » (imprimeur formé à Londres, journaliste et éditeur à Boston et à Philadelphie, orateur-négociateur des deux côtés de l'Atlantique) de la Révolution, Benjamin Franklin se trouvait au carrefour de plusieurs logiques. La liberté d'entreprendre et de commercer, ainsi que la liberté de presse et de parole serait un tandem dans l'hagiographie révolutionnaire républicaine USA.

James T. Hamilton fait tout autre chose. Depuis un positionnement bien ancré en « 2000 plus », il retrace la mort des « nouvelles de substance » (hard news, terme qu'emploie Northcliffe) et qui émerge dans le lexique états-unien, mi-fin xixe siècle) ; il cherche à démontrer que les nouvelles conçues comme des récits rédigés sous forme de produits susceptibles d'attirer les consommateurs (conçus eux-mêmes comme autant de marchés-cibles) répondent à ce qu'on pourrait appeler une nouvelle série d'interrogations des « 5 W ». Aux États-Unis, bien des journalistes, manuels et historiens des médias accordent une place canonique aux 5 W , qu'on résumera ainsi : who says what to whom, where, when, why, and how ; reprise, d'après nous et bien d'autres, des techniques enseignées par les rhéteurs de Rome (Quintilien, entre autres) : « Quis, quid, ubi, quando, quomodo, quibus auxiliis, cur pourquoi) aux apprentis-avocats. Le Ier chapitre du livre d'Hamilton postule donc une nouvelle série de 5 W : « Qui peut trouver intérêt à telle ou telle nouvelle ? Quelle somme sont-ils prêts, directement ou indirectement, à dépenser pour la trouver ou pour qu'elle leur parvienne ? Où les médias ou les annonceurs accèdent-ils à de telles personnes ? Quand de telles informations deviennent-elles source de bénéfices ? D'où proviennent de tels bénéfices ? ». Hamilton démontre que l'émergence de la recherche d'une norme de journaux objectifs, non-partisans, « couvrant » l'information de manière indépendante, entre 1870 et 1900, correspond en fait à la recherche d'un produit commercial, lui-même déterminé par les rapports entre divers acteurs du marché. La couverture « indépendante » -terme plus en cours qu'objective – de l'information répondait à une logique d'économie d'échelle ; les propriétaires, éditeurs de journaux, privilégiaient l'indépendance rédactionnelle dans les villes au marché publicitaire conséquent et aux économies d'échelle maximales. On connaît le bon mot du baron états-unien de la presse, le fils d'immigrés hongrois Jo Pulitzer : « inde -goddam- pendent » : le tirage veut dire la pub, la pub veut dire l'argent, et l'argent veut dire indépendance ».

Cette étude d'Hamilton (2e chapitre) se fonde sur des données concernant les marchés de la presse dans les cinquante premières villes aux États-Unis, en 1870,1880, 1890 et 1900. Il convient de relever que des historiens de la presse aux États-Unis mirent en doute la fiabilité des séries statistiques ainsi convoquées. C'est un peu comme si l'on se fiait, en France, aux seules données qui figurent dans l'Annuaire de la presse, que lança Emile Mermet en 1879 et que reprit Henri Avenel, qui utilisa de telles données dans son ouvrage La presse française au Vingtième siècle (Flammarion 1901) : « tableau de la marche ascensionnelle des Journaux (Paris et Départements). De 1865 à 1899 ». On sait qu'en 1883, Emile Mermet sollicita directement les propriétaires ou directeurs de journaux de l'association de la presse républicaine départementale pour qu'ils lui fournissent des données sur le nombre de titres, la mobilité des journalistes [3]. Bien des ouvrages sur l'histoire de la presse en France, au tournant du xixe-xxe siècle rappellent le caractère apparemment novateur de l'étude d'H. de Nousanne : « Que vaut la presse française ? » en 1902. La mesure du lignage et des rubriques, la quantification du contenu rédactionnel et publicitaire, allait devenir une technique visible au-delà des seuls livres et registres des responsables des divers services d'une entreprise de presse. Édité à New York en 1918, Newspaper Building de Jason Robards, du New York Globe, en est une autre illustration : « je conçois le journal comme un produit manufacturé, fabriqué pour apporter les nouvelles, pour un débat sensé, indépendant et convenable (sympathetic ») des thèmes du jour dans ses colonnes rédactionnelles, et pour servir de medium (sic) des nouvelles des affaires dans ses colonnes publicitaires ; son ouvrage comporte plusieurs points portant sur le tirage, le lignage publicitaire, la publicité financière.

Pour Hamilton, « des tirages plus élevés signifient des tarifs publicitaires plus élevés » (p. 58). Il convoque d'autres données (portant, par exemple sur le nombre de journalistes par ville, d'après les recensements de la population), et conclue que les journaux aux tirages les plus élevés disposaient de davantage de ressources (publicitaires et rédactionnelles) que les journaux dits partisans (p. 70). Argument à la tête de Janus, son postulat, p. 70, est le suivant : le passage d'une presse partisane à une presse indépendante résulte du positionnement de la marque (« brand location »), de la segmentation des marchés, des économies d'échelle, des changements technologiques, et des incitations publicitaires. Les chapitres suivants examinent comment ces mêmes facteurs déterminent la segmentation des marchés d'information d'intérêt général (public affairs information) à travers toute une gamme de medias et diverses formes de couverture, jusqu'en 2000 et au-delà (à partir de nombreuses sources qui, pour l'essentiel, concernent les années 1990-2000). Annonceurs et responsables des medias scrutent les données socio-démographiques afin d'identifier le rapport entre support, contenu et marché ; l'étude chronologique et diachronique la plus poussée porte sur le marché des « JT » nationaux en début de soirée (années 1960 à 2000) ; il en ressort que les présentateurs deviennent des porte-enseigne à la valeur marchande croissante et dont le style, les sujets, l'angle de couverture et le langage sont « produits » eux-mêmes d'après des impératifs commerciaux. En somme, Hamilton démontre que la publicité elle-même, les logiques de l'ensemble des industries publicitaires, subissent des déterminismes qui les surplombent ; j'ajouterais que, chemin faisant, il laisse entendre qu'elles accompagnent le passage d'une société de l'information qui privilégiait quelque peu le « hard news » à un marché de l'information du « soft » et des « celeb(ritie)s ». « L'information se veut libre », rappelle-t-il, citant un orateur de la première conférence des « Hackers » (1984) (p.262). Partout elle serait dans des chaînes marchandes.

Hamilton se réfère explicitement à l'état d'ignorance des réalités économiques de bien des lecteurs et des téléspectateurs, et à l'absence de réflexion aboutie de bien des présentateurs et journalistes des‘ « JT ». Il insiste sur la pertinence de ces cinq W à lui : les « où » et « quand » signalés plus haut : « Qui se soucie de l'info ? Que sont –ils prêts à payer pour l'obtenir ; que sont prêts à payer ceux qui veulent atteindre le(s) marché(s) qui la recherche(nt) ; où les médias et les annonceurs peuvent-ils les trouver ; à quel moment, et pourquoi, l'opération devient-elle bénéficiaire ? »

Michael Palmer

N. Finzcsh and U. Lemkull, Atlantic communications. The media in American and German History from the Seventeenth to the Twentieth century, Berg, Oxford/New York, 2004

Espace-temps USA au cours duquel la « techno-globalization » est déjà à l'œuvre : tel serait l'angle d'un ouvrage qui reprend les communications présentées lors d'un colloque dans la ville allemande de Krefeld et où la plupart des auteurs centrent sur ce long siècle et demi, fin xviiie- mi xxe, qualifié de « siècle américain » par un journaliste anglo-américain en vue, Harold Evans. Les titres de chacune des cinq parties de l'ouvrage captent les thèmes ou sujets ici analysés : les « bonnes nouvelles » diffusées au xviie et au xviiie siècle (victoires d'armées royales, la prégnance du discours chrétien) ; le rétrécissement de la barrière spatio-temporelle que constitue l'Atlantique, cet océan qui deviendra, aux yeux de ses voyageurs fréquents, simple « étang » (‘a pond'), avec le développement des échanges entre l'Europe et l'Amérique du nord facilité par le télégraphe électrique ; « le journalisme », la modernité, la masse et « les fouilles-merde » ; la radio, entre le dispositif et son impact ; la télévision, la mémoire et la commémoration, avec en filigrane les thématiques du devoir de mémoire et des lieux de mémoire.

Du Te Deum Laudeamus à la mini-série ‘Holocaust'- - la vingtaine de communications ici réunies enjambent l'espace - l'Allemagne, parfois l'Europe centrale, et la British North America devenu États-Unis sans donner le tournis.

Enseignants-chercheurs en poste pour la plupart, dans des universités états-uniennes ou allemandes, la vingtaine d'historiens-« communicants » partent du « discours » (speech) et de l'oralité et arrivent à l'Internet qu'ils excluent pourtant de leurs analyses : leurs propos portent sur l'analyse d'un médium, les modalités du message qu'il véhicule, à l'aune de la circulation des échanges transatlantiques, et ce, que ceux-ci portent l'empreinte de l'urgence, de la propagande ou des symboles ; à titre d'exemple, comment véhiculer et médiatiser le passé immédiat (Hitler et l'Holocauste, par exemple) dans les produits cinématographiques et télévisuels diffusés en Allemagne et aux États-Unis ? Modalités, techniques et technologies de la communication jouxtent dans les divers chapitres de l'ouvrage ; par ailleurs les commentaires des « discutants » et les échanges suscités lors du colloque, sont une partie intégrante, fort bien maîtrisée, de l'ensemble d'un ouvrage que complète du reste une bibliographie pointue. Les recherches ici présentées sont parfois reprises par les « discutants » et directeurs de l'ouvrage avec une orientation plus ambitieuse encore : comment le développement des échanges, des messages, produits et thématiques véhiculés par les médias grâce aux technologies de la communication modifia-t-il l'histoire même des rapports transatlantiques ?

Le résultat peut paraître éclectique : le premier chapitre traite de la manière grâce à laquelle les émigrés européens, récemment débarqués, interprètent la parole Divine comme synonyme d'une forme d'une célébration d'une Amérique mythifiée (Frank Lambert) ; le dernier chapitre, lui, examine le rôle de l'audiovisuel dans la médiatisation des discours sur la « Solution Finale » (terme allemand) devenue l'« Holocaust » (terme américain). On se permettra d'ajouter que l'historien de l'Europe de l'après-guerre, Tony Judt, voit l'importance même de l'audience des téléspectateurs (plus de la moitié de la population adulte de l'Allemagne) de l'Holocauste, minisérie américaine, comme une étape décisive dans l'appropriation d'un devoir de mémoire outre-Rhin.

Il n'en demeure pas moins que la diversité même des interactions, des allers et retours, des brassages… entre l'Allemagne et les États-Unis, avec l'Angleterre, la France et la Russie en invités à la noce ou visiteurs du soir - c'est selon - éclaire plus qu'elle n'obscurcit la vision d'ensemble. Pour D. Paul Nickles, écrivant depuis Washington DC, il est établi que la place centrale comme support et vecteur qu'occupe tour à tour le tract à l'époque des Lumières, la dépêche télégraphique au xixe siècle, et les images des actualités télévisées au xxe, reflète un déplacement des logiques qui impulsent le pouvoir culturel et informationnel de l'Europe occidentale aux États-Unis. Pour Jürgen Wilke (Mayence), une « nouvelle » technologie, tel ce même télégraphe électrique, est à appréhender autant pour sa valeur symbolique (synonyme de « progrès » moral, plus encore qu'économique) que pour son efficacité instrumentale.

De même, les études comparatistes portant par exemple, sur la situation de la presse allemande et états-unienne vers 1800, d'abord, en ou 1900 ensuite soulignent les discours d'accompagnement et la valeur symbolique associés aux médias, tout autant que le contenu et le réseau de diffusion des messages. Ces comparaisons ne s'arrêtent pas là  : pour Hermann Wellenreuther (p.91), le thème même du « trop-plein » de l'information, et la nécessité de mettre au point des critères discriminants pour faire sens, à travers le fatras ainsi ressenti, aurait caractérisé l'univers de Philippe II d'Espagne - que pointèrent tour à tour, chacun à sa manière, Fernand Braudel et Pierre Chaunu, rappelons-le aussi bien que celui de bien des historiens aujourd'hui.

Tout autant que les « médias classiques », les romans, les sermons, les guides touristiques et la musique populaire (Glenn Miller et le big band swing…) constituent le matériau des représentations ici disséquées. On s'interrogera peut-être sur les discours sur les médias et la modernité, où le « progrès » cède souvent au débat sur la « mauvaise presse », qui amènent à une prise en compte des médias comme une série d'artefacts culturels qui concourent à la médiatisation de l'Histoire.

La réunion dans un seul ouvrage des communications apparemment aux antipodes est elle-même stimulante ; si la radio, en Allemagne, émergea dans les années 1920 comme un agent d'intégration sociale plutôt conservateur et hostile à l'invasion mass-médiatique anglo-américaine (Inge Marszolek), le journalisme d'investigation agressive, dite muck-raking, que pratiquait la génération d'avant-1914 aux États-Unis, se développa en Allemagne et en Autriche avec une focale sur une préoccupation de réforme sociale, qui parfois rappelle, parfois ignore, « le modèle » états-unien (Markus Behmer) ; vus d'Allemagne, les États-Unis, d'une part, les pratiques et modus operandi des journalistes états-uniens, d'autre part, servent tantôt de modèle, tantôt de repoussoir. À quand, donc un colloque et un ouvrage analogue, France-États-Unis, France-Grande-Bretagne-Allemagne ?

Michael Palmer

Judith Sylvester, Suzanne Hoffman, Reporting from the front. The media and the military, Rowman and Littlefield, Lanham, 2005. Lee Artz and Yahya Kamilpour, sous la dir. de, Bring ‘em on. Media and politics in the Iraq war, Rowman and Littlefield, Lanham, 2005

Même éditeur, thème semblable, approches très différentes… Le Temps des médias ayant consacré un numéro récent (N° 4, printemps 2005) à « Dire et montrer la guerre autrement », revisitons ici diverses perspectives et approches développées par ceux qui, aux États-Unis et dans divers pays anglophones, scrutent les discours véhiculés par le gouvernement fédéral et les médias états-uniens, ainsi que les rapports entre les responsables politiques et militaires d'une part, et les journalistes et les chercheurs d'autre part, qu'ils soient producteurs ou analystes de ces discours.

Reporting from the front prend place dans une littérature abondante aux États-Unis et au Royaume-Uni : peu après « l'Evénement » considéré, les chercheurs interrogent les modalités de la couverture d'un conflit militaire récent, aux enjeux géopolitiques certains, à partir d'entretiens avec des journalistes que ces derniers soient des « vieux routiers », devenus des noms symboliques pour les moins expérimentés, ou alors des correspondants de guerre ou envoyés spéciaux plutôt jeunes, qui couvraient le conflit pour les médias audiovisuels, de la presse écrite, des agences, des sites en ligne, etc., mais également avec des militaires chargés de rapports avec les médias, et avec des responsables hiérarchiques qui, tant dans les forces armées que dans les rédactions, avaient à fixer la politique à suivre (military policy, news/editoral policy) avant et après l'invasion d'Irak (mars 2003).

Reporting from the front présentée et analyses les propos à cet égard d'une trentaine de personnes, dont deux seulement proviennent du ministère de la défense. Question lancinante au Pentagone : que faire des six cents journalistes agrées « embarqués », « encadrés », « embrigadés »… ? Cette politique aurait été conçue et formulée dès l'automne 2002 afin de concilier les objectifs souvent opposés des militaires et des journalistes « sur le terrain ». Les auteurs prétendent que la couverture pour un public international aussi bien qu'états-unien, en temps dit « réel » (du 23 mars au 1er mai) de l'invasion rapide qui suivit le blitzkrieg qu'était le bombardement « shock and awe » de Bagdad, constituait une première mondiale.

La gamme des journalistes qui alimentaient la copie média des sites internet, titres de la « PQR » états-unienne, stations de radio, chaînes de télévision, agences de presse ici convoquée, est des plus larges. Mais les discours pointés sont plutôt ceux des « mainstream media », ceux que pratiquerait le « middle America » du « main street » - représentation qui perdure… - qui, à l'époque, soutenait massivement l'invasion. Se greffait dessus la tension récurrente entre les sources militaires et les journalistes, y compris quelques reporters et correspondants de guerre qui avaient couvert la guerre du Golfe de 1990-91 et qui n'étaient pas nées de la dernière pluie… Place est faite aux nombreux « ratés » de la politique du contrôle de l'accès des journalistes, et sur le refus de certains journalistes de jouer les « embarqués », et qui agissaient en « unilatéraux ». Mais comment dire ? si l'on apprend que les médias se voyaient proposés en tout 920 postes d'« embarqués », et que les ressemblances et différences de la politique du « media management » par les forces armées, en Irak (1990-1), comme au cours des conflits yougoslaves, sont bel et bien identifiées, les tensions réelles entre journalistes et militaires en 2003 sont insuffisamment évoquées ; on pense ici aux nombreuses occasions, au début des hostilités, où les journalistes avaient à signaler les circonstances de la mort des soldats britanniques et états-uniens, suite au tirs malencontreux (« friendly fire ») des forces amies.

Grâce donc aux entretiens après l'invasion (mais non datés, et insuffisamment sourcés), cette histoire des conditions dans lesquelles opéraient les journalistes « sur le terrain » ou ailleurs, est somme toute une synthèse utile : consigner dans les délais brefs les propos et analyses des journalistes ayant à couvrir une question « sensible » est une tâche à laquelle s'attèlent bien des enseignants-chercheurs outre-Atlantique. Signalons les deux auteurs de cet ouvrage dirent de même dans un livre paru en 2002, portant que les 24 journalistes féminins qui « vécurent », « couvrirent », les événements du « nine/eleven », du 11.9.2001, les « avions-attentats » de New York, de Washington DC et en Pennsylvanie.

Titre ironique (qui renvoie à une certains gloriole…) Bring ‘em on reprend une phrase formulée par George W. Bush dont le discours, selon les auteurs, « fait penser au fascisme, par sa méfiance et sa haine du langage ». Les auteurs se situent dans le camp de la « communication critique », critique qui témoigne d'un engagement citoyen et d'un interventionnisme contestataire tant à l'Université que dans la société. Les quinze chapitres et essais de l'ouvrage reflètent la diversité de telles critiques, formulées par les chercheurs engagés, qu'ils se trouvent aux États-Unis, en Australie, en Allemagne, en Autriche, au Canada ou en Norvège. Si Reporting from the front fait revivre les conditions de la production du discours des « mainstream media », Bring ‘em on revisite la genèse de ce discours, l'action de ces médias en « forgerons de consensus » (N. Chomsky, E. Herman), favorable au renversement du régime de Saddam Hussein par une intervention armée ; il désosse le discours de politiques comme G.W. Bush et de journalistes-vedettes comme Dan Rather, présentateur, jusqu'en 2005, d'un « JT » parmi les plus regardés.

Un certain discours jargonnant cohabite ici, parfois, avec des critiques en règle mues par la passion : les « voix » ici sont plus hétérogènes que celles convoquées par Sylvester et Hoffman. Le postulat de départ : les élites politiques, militaires, économiques et financières, médiatiques créent ou contrôlent les médias qui aliènent les lecteurs et les spectateurs devenus consommateurs passifs, intégrés et « normés », et non pas des citoyens à la fois engagés et critiques. La thèse est connue. C'est plutôt le détail, le modus operandi qui retient l'intérêt. Le va-et-vient entre les normes culturelles, pratiques et discours médiatiques et objectifs surplombants des politiques en phase avec les élites précitées se trouvent disséquées, ici, dans des analyses qui traitent des médias et de la politique pendant la guerre d'Irak (2003). S'il est des objets d'étude qui se prêtent aisément à de telles analyses critiques l'impact de la chaîne Fox news sur l'opinion aux États-Unis, par exemple, il est d'autres dont l'analyse exige plus de doigté, ce qui s'avère être parfois le cas : on songe à ceux qui scrutent l'écart grandissant entre les discours « média-majoritaires » aux États-Unis, d'une part, et les voix discordantes, aux États-Unis comme ailleurs, et l'incompréhension croissante entre les deux qui en résulte.

Les études les plus percutantes centrent sur la manière d'expliciter l'implicite, de scruter ce que l'on donne comme des évidences plausibles. Comment, par exemple, Time et Newsweek, les deux principaux news magazines états-uniens, semblaient rendre légitime une politique interventionniste pourtant contestable ; ils prédisposaient leur lectorat, sous couvert d'une copie centrée sur le factuel, à adhérer à une vision « bushienne et blairiste » ; la supériorité technologique des forces « US/UK » renforcerait « la justice » de la cause alliée et de la nécessaire « guerre préventive » (Articles de M. Gasger, de C. Fuchs).

D'autres études portent sur la construction ou le renforcement des stéréotypes depuis le « 9/11 ». On comprend d'autant plus aisément le peu de réussite des politiques (« public diplomacy ») menée pour améliorer l'image de marque des États-Unis, notamment au Moyen-Orient. En nommant une ancienne responsable de publicité/communication chez J. Walter Thompson, comme sous-secrétaire d'état chargé de cette « diplomatie publique », le ministre des affaires étrangères Colin Powell affirma : « nous avons à vendre un produit ». En effet, « le patriotisme et le produit », ainsi que les protestations que suscite ce binôme, captent la cible de cet ouvrage.

L'analyse des « journalistes embarqués », conduite ici par H. Brandenburg, s'avère autrement plus riche que celle qui figure dans l'ouvrage précédent : on y évoque même le « syndrome de Stockholm », allusion à l'étude de D. Lang (1974) - qui fait encore référence - sur l'empathie qui se tisse, les jours passés ensemble, entre des protagonistes initialement en position opposée (le journaliste et le militaire, le « kidnappeur » et son otage…) D'après certains, il n'y a pas eu d'armes de destruction massive en Irak ; ou plutôt, l'affirmation répétée de leur existence par « Bush et Blair », et la complicité de bien des médias, induits en erreur par leurs propos ou enquêtant insuffisamment de manière autonome, soulèvent encore l'indignation, outre-manche et outre-Atlantique. Bring'em on en porte trace : les discours qui ressortent de supports aussi variés que les rapports officieux réalisés pour le compte des autorités à Washington D.C. ou alors la teneur des consignes d'un grand réseau de radio (Clear Channel, environ 1 200 stations affiliées) qui interdisaient, par exemple, la diffusion sur les ondes d'un groupe « country music », aux propos contestataires le lead singer des Dixie Chicks : « nous (qui venons aussi du Texas) avons honte du président des États-Unis »… suggère la diversité des médias, des industries culturelles et des acteurs publics et privés ici scrutés.

Michael Palmer

[1] Juan Cruz Ruiz : Una memoria de E lPaà­s. 20 aà±os de vida de una redaccià³n. Barcelona, Plaza y Janés, 1996.

[2] On peut regretter que le travail de Dominique Mehl sur la télévision relationnelle et sur les reality shows soit absent de ce travail.

[3] Cf. M. Palmer, « Les journalistes en République », in R. Bautier, E. Cazenave, M. Palmer, La presse selon le xixe siècle, Universités Paris 3 et Paris 13, 1997, p.72.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Parutions,479.html

Sommaire du numéro