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20 - Nouvelles du monde

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Parutions

Le Temps des médias n°20, Printemps - été 2013, p. 209-222.

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Presse écrite

Mariza Romero, Inúteis e perigosos : o « Diário da noite » e a representação das classes populares São Paulo 1950 – 1960 [« Inutiles et dangereux : le Diário da noite et la représentation des classes populaires, São Paulo 1950 – 1960 »], São Paulo, EDUC-Fapesp, 2011, 326 p.
Aujourd’hui il y a la « presse people » ou la presse à scandale, accompagnée du vertigineux succès des célébrités. Mais la presse populaire et son cortège d’articles sur les comportements jugés excessifs, illégaux et extraordinaires existe depuis longtemps. L’histoire de cette presse est riche d’indications sur plusieurs aspects du quotidien d’une grande ville. Les peurs et les espoirs d’une culture urbaine peuvent s’exprimer dans les manières de partager, d’un côté, les nouvelles jugées scandaleuses et extraordinaires et, de l’autre, les informations comprises comme étant tout a fait normales et légales.
L’histoire de ce partage a été rigoureusement analysée par l’historienne brésilienne Mariza Romero, dans un livre original et dont la lecture est riche d’exemples sur l’hybridité culturelle et les réactions à son développement. Au centre de l’analyse il y a un journal populaire de la ville de São Paulo, pendant les années 1950. Période essentielle pour comprendre la transformation de cette ville du sud est du pays en un gigantesque centre industriel, où le partage entre les riches et les pauvres s’avère violent et complexe. Alors que São Paulo devient pour les Brésiliens la capitale du capital, le centre des finances et de l’industrie, le journal Diário da Noite, montre sans cesse une partie de la population dont le visage fait honte et peur à la bourgeoisie enrichie.
Ainsi, au milieu de la perspective optimiste des années d’après-guerre, on trouve des mendiants, des gens pauvres, dont la vie ne correspond pas vraiment au rêve d’être moderne, embrassé depuis le XIXe siècle par les élites du pays. On y trouve aussi un éventail de pratiques religieuses qui échappent aux normes de l’Église catholique ou qui la mettent en question, telles que la réalisation de miracles et l’influence de certains guérisseurs devenus célèbres. Les pages du journal, montre l’auteur, ont accueilli une foule de gens liés au surnaturel, mais aussi des personnes malades, assassins, joueurs, voleurs… tous objets des poursuites de la police et de la curiosité publique. Alors que « l’American way of life » florissait dans les maisons de la bourgeoisie de São Paulo, les modes de vie des « gens de peu » montraient d’autres voies dans le tracé des rues. Les récits montrent autant du réel que de la fiction, la multiplicité des situations où, bien des fois, le désarroi est vécu crûment, sous les yeux de la police et du photographe de la presse. Les corps sont violemment montrés, humbles, souffrants, mais aussi en convulsion, malades ou comblés.
Ainsi, ce livre montre la façon dont la presse de São Paulo a construit un regard sur l’autre tout en le confinant à l’espace du grotesque. Il dévoile les attitudes d’un journal devant les malheurs urbains et la visibilité de plus en plus importante des travailleurs humbles, des migrants du nord-est du pays, des métis et des noirs, des malades mentaux ainsi que des croyants jugés ignorants. Il montre combien les articles sur les monstres assassins ont servi pour aiguiser la peur de se faire voler et violer dans un espace urbain en voie de transformation rapide et inégale.
Le journal étudié dévoile mais aussi invente des figures aux conduites indésirables. L’usage des photographies et de mots populaires donne un surplus de véracité et d’impact aux récits. On y voit la construction dramatique du profil des « classes dangereuses » du XXe siècle. Dans chaque miracle publié, dans chaque crime dénoncé, on trouve la difficulté mais aussi l’effort pour séparer le naturel du surnaturel, la vie bourgeoise du quotidien populaire. Au long des chapitres, le lecteur découvre un éventail de types humains dont le profil est aussi ordinaire que surprenant. Monstres, fils de saints, tarés et bandits forment les célébrités du malheur, tandis que les récits sur leurs mésaventures expriment les sentiments de vengeance les plus inquiétants.
Reste que l’auteur connaît très bien les risques d’une histoire fascinée devant les scènes et les personnages exotiques. Dire l’autre en histoire, surtout lorsque celui-ci est annoncé comme un monstre ou un saint, implique chercher la rationalité qui les a produit en les transformant en fait divers. L’œuvre de Mariza Romero est en ce sens un excellent exemple d’une histoire qui découvre les raisons de faire de l’autre un spectacle à la fois banal et abominable.

Denise Bernuzzi de Sant’Anna

Livres

Évanghélia Stead, La Chair du livre. Matérialité, imaginaire et poétique du livre fin-de-siècle. Paris, PUPS, coll. « Histoire de l’imprimé », 2012. 512 p., 243 fig.
À la croisée de l’histoire matérielle du livre et de la poétique de l’image, les études d’Évanghélia Stead réunies dans La Chair du livre tissent un entrelacs de reconstructions de l’imaginaire du livre fin-de-siècle. Issu en partie de l’habilitation à diriger les recherches de la chercheuse, et plus largement de ses travaux menés dans le cadre du séminaire du TIGRE [1], ce très beau livre, plus qu’un catalogue systématique de la production imprimée de l’époque, rassemble quinze études idiosyncrasiques. Celles-ci explorent aussi bien un meuble (la méconnue Bibliothèque de François Carabin, de 1890, qui suscita d’abondants débats autour du Salon des Indépendants où elle fut refusée) que les productions individuelles de quelques illustrateurs (Félicien Rops, la production lithographique d’Odilon Redon, le livre-éventail de Max Elskamp…). L’auteure conduit aussi des analyses plus synthétiques sur le noir et blanc, le livre conçu comme de la chair entre deux peaux, le motif de la tache d’encre dans les récits de fiction et les illustrations, ou encore les figures de Cléopâtre ou de Salomé, figure centrale dans l’imaginaire fin-de-siècle dont les multiples réécritures permettent d’aborder les contaminations réciproques du texte et de l’image.
En variant les focales et les angles d’analyse, Évanghélia Stead mène une analyse multiforme d’une production très riche et paradoxalement mal connue, tant le livre fin-de-siècle se trouve enfermé entre le livre romantique et la librairie des années 1850-1860 d’une part, et les avant-gardes du début du XXe siècle d’autre part. Géographiquement centré sur la production livresque française, le volume offre également une place aux productions belge et anglaise. Chronologiquement, l’analyse des échos et réminiscences accorde également une place à des traces contemporaines de cet imaginaire fin-de-siècle, comme par exemple Le Capitaine écarlate, bande dessinée d’Emmanuel Guibert et David B. inspirée de la figure de Marcel Schwob, ou Pamela after Henry Peach Robinson, photographie de Paul Edwards revisitant La Jeune Fille lisant de Théodore Roussel (une huile qui figure parmi les nus les plus célèbres de l’époque victorienne).
Ce beau livre, présentant de très nombreuses reproductions d’excellente qualité, propose une iconographie non seulement très riche, mais extrêmement diversifiée, permettant ainsi une analyse très large de cette culture visuelle du livre fin-de-siècle : couvertures, dos, cartonnages, pages intérieures culs-de-lampe, pages de titre, timbres, marques d’éditeurs, médaillons, ex-libris, frontispices, mais aussi aquarelles, sculptures, affiches, mais aussi serre-livres, bibliothèques… Autant d’objets mobilisés pour reconstituer une poétique du livre qui renvoie à « un imaginaire sensuel et charnel, à un plaisir du livre, objet confectionné, pensé, rêvé, et à une lecture, qui mêle le corps vivant et le corps du texte » [2]
Outre l’exhumation d’une production parfois méconnue, l’auteure propose l’exploration d’une hypothèse inédite, celle d’une féminité de la lecture. Prolongeant l’hypothèse de Stefan Bollmann et Laure Adler [3] sur la sensualité associée à la lecture féminine, perçue comme dangereuse, Evanghélia Stead entre dans l’épaisseur du livre pour analyser la manière dont cette sensualité féminine imprègne la conception même des ouvrages : « quasiment exclue de la lecture, la femme la personnifie pourtant puissamment. Etrangère au livre, elle en vient à l’incarner. Chassée de la bibliothèque, elle la hante » [4]
La lectrice happée par son livre se trouve en effet investie d’une charge érotique qui se trouve transposée dans l’explosion du motif iconographique de la femme nue au livre, dans les ex-libris notamment : « plus qu’une allégorie, la Femme associée à la Lecture devient […] une figure perturbante et érotisée, la Lecture-Femme, ayant valeur d’objet » [5]. L’approche d’Évanghélia Stead, centrée sur la matérialité du livre, se fait alors exploration sensuelle d’un fantasme incorporé aux volumes et à leur lecture.
Par ailleurs, si les études de l’auteure restent centrées sur le versant le plus noble de la production, elles n’en refusent pas moins une barrière trop stricte entre livre et de luxe et « livre pauvre ». Dans un contexte de bouleversement de l’imprimé et d’une banalisation des images, la librairie fin-de-siècle multiplie les allers-retours et échos de l’un à l’autre, et fabrique fréquemment des objets hybrides. L’approche reste ici centrée sur les appropriations par des auteurs reconnues de formes « pauvres », comme l’affiche de cirque – mais n’en présente pas moins l’intérêt d’articuler deux formes de production, deux circuits de fabrication et de consommation du livre encore trop souvent disjoints.

Sylvain Lesage

Christian Le Bart, La politique en librairie. Les stratégies de publication des professionnels de la politique, Paris, Armand Colin, coll. Recherches, 2013.
A l’heure où les médias ne cessent de nous parler des spin doctors qui feraient et déferaient l’opinion à l’aide de sondages, de buzz et de médias sociaux, la publication politique semble des plus désuètes. Et pourtant, le succès (auprès des politiques) de ce mode de communication ne s’est jamais démenti. Face au florilège d’ouvrages écrits par des hommes politiques, on ne peut que s’étonner du manque d’étude scientifique sur ce sujet. C’est ce déficit que l’ouvrage de Christian Le Bart entend combler.
S’appuyant sur un corpus de 210 ouvrages écrits par des hommes et femmes politiques depuis le début de la Ve République, compilé de manière artisanale, l’auteur brosse un tableau éclairant des stratégies de publication. Il en distingue 13 en particulier : exister dans le champ politique, s’imposer au sein d’une formation politique, contester au sein d’une formation politique, s’imposer comme leader d’une formation politique candidat aux plus hautes fonctions politiques, s’imposer comme entrepreneur politique individuel, justifier l’action gouvernementale que l’on conduit, se justifier après la défaite, sauver la face après une mise en accusation personnelle, témoigner sur le monde politique, prendre de la hauteur, rendre hommage à une grande figure de la vie politique, assurer sa place dans l’histoire, et enfin les textes posthumes.
Loin d’une analyse atemporelle des stratégies, l’auteur restitue ici les évolutions chronologiques de ces publications. Le livre s’ouvre même sur une impressionnante fresque historique des rapports entre littérature et politique, permettant ainsi de montrer les rapports étroits entre ces deux mondes, en dépit de la séparation contemporaine que la division du travail social engendre. Surtout il montre l’influence fondamentale que jouèrent deux modèles dans ce qui est devenu un passage obligé pour tout aspirant à la fonction suprême. Le plus important est bien entendu le général de Gaulle, fondateur de la Ve République dont l’auteur montre l’usage de ses Mémoires dans la reconquête du pouvoir et dans la construction d’une image politique singulière. Le second modèle est François Mitterrand qui s’est véritablement installé dans la posture d’homme politique-écrivain. Mais bien loin d’un privilège réservé uniquement aux présidentiables, l’auteur souligne la banalisation de ce genre désormais outil essentiel pour les « petits entrepreneurs politiques individualisés, ceux qui utiliseront prioritairement ce média pour entretenir leur notoriété (…) et à qui le rapport de force au sein du champ politique est pourtant défavorable [6] »
Il met également en valeur les différents genres de livres écrits par les politiques allant des Mémoires, au livre-programme, en passant par la biographie historique, le roman, et même la poésie. Il souligne ainsi que même les genres en apparence les plus éloignés du politique, ont au final une visée, une conclusion, et une ambition politique.
En outre, l’auteur n’omet aucun élément du livre, couvertures, quatrième de couverture, et même les dédicaces étant méthodiquement étudiées.
Il décortique ainsi avec brio les modes de présentation de soi, visant de plus en plus à réajuster une image personnelle en mettant en scène ses goûts et sa vie privée, là où la personne s’effaçait autrefois derrière la fonction.
Son étude de la réception par les journalistes de ces ouvrages s’avère très éclairante des pratiques journalistiques contemporaines soucieuses de dévoilement des stratégies politiques et des ambitions.
Mais par ce biais de la publication, l’auteur éclaire plus globalement les mutations de la communication politique depuis une cinquantaine d’années mettant notamment en lumière l’individualisation et la personnalisation croissantes de la part des professionnels de la politique, ainsi que l’affaiblissement des structures partisanes.
D’un point de vue technique, on regrettera néanmoins que l’ouvrage n’offre pas un lexique qui eut été salvateur pour le chercheur en quête de réflexions sur un auteur particulier, d’autant que les hommes politiques étudiés sont ici très nombreux.
Mais surtout cette étude avant tout qualitative s’enrichirait d’une approche plus quantitative, notamment de lexicographie, de ce corpus, permettant ainsi de mettre en valeur la récurrence des termes ou au contraire les différences de lexique entre auteurs et entre courants politiques. En outre, une dose de comparatisme aurait été bienvenue. Il eut été intéressant de souligner les caractéristiques propres du média « livre » face aux autres modes de communication, ainsi que de comparer le corpus français ici étudié avec les ouvrages politiques d’autres pays, éléments qui ne sont qu’esquissés dans le livre. L’ouvrage de Christian Le Bart ouvre donc avec talent de nouvelles perspectives, à charge aux jeunes chercheurs de les prendre en main.

Pierre-Emmanuel Guigo

Publicité

Marc Martin, [Pour] Une histoire de la publicité en France, Nanterre, Presses universitaires de Paris-Ouest, 2012, 195 p.
Ce petit livre sur la naissance de la publicité en France est un recueil d’articles qui ont été publiés entre 1976 et 2006 dans des revues savantes (La revue historique, Vingtième siècle. Revue d’histoire), des actes de colloques, des revues spécialisées (Cahiers d’Histoire de la Radiotélévision, Temps des Médias). Remis dans un ordre construit, ils donnent un aperçu des prémisses d’une histoire de la publicité. Ce sujet, trop peu abordé par les historiens d’histoire contemporaine est pourtant d’une remarquable richesse et devrait tenter de jeunes chercheurs pour des thèses.
Marc Martin rappelle que déjà au XVIIe siècle, quand il crée La Gazette, Théophraste Renaudot crée, en parallèle, un bureau d’adresses destiné aux annonces publicitaires. L’histoire de la publicité va en effet de pair avec l’histoire des médias qui sont ses supports naturels. Inaugurée avec la presse écrite, la publicité prend un essor considérable à la fin du XIXe siècle avec l’affiche et surtout au XXe siècle avec l’explosion des nouveaux médias : radio dans l’entre-deux guerre, télévision depuis les années 1950 et les Trente Glorieuses qui suivent, internet à la fin du XXe siècle offrent une gamme renouvelée et extensive aux publicitaires. Autrement dit, l’histoire de la publicité est intimement liée à l’histoire des médias qui la portent.
Exception française, l’affiche tient ici une place très spéciale. Sauvée des discours castrateurs anti-pub par ses liens avec les arts graphiques, l’affiche fait en France une exceptionnelle carrière, servie par de très grands artistes qui lui donnent ses lettres de noblesse. En revanche, elle a pendant très longtemps du mal à s’imposer dans une société qui blâme le racolage mercantile. On touche ici au retard de l’économie française, surtout de son industrie, qui bride un marché national encore très rural et local. S’y ajoutent des habitudes spécifiques de cette industrie qui confie le gouvernement de ses affaires aux ingénieurs, plus préoccupés de fabrication que de vente. Bien au-delà des pratiques des pays anglo-saxons, les Français restent attachés au contact personnel des commis voyageurs et des représentants de commerce.
En fait, le retard français est tout autant culturel qu’économique. Marc Martin perçoit ici les freins de l’héritage d’une pensée catholique qui blâme « la tentation » à laquelle, justement incite la publicité. Ces réticences se retrouvent aussi dans le moralisme étroit des maîtres de l’école laïque qui transmettent leurs valeurs aux futurs consommateurs. Il est vrai que les scandales de la publicité financière ne servent pas le message publicitaire : Panama reste très présent dans les mémoires. Certaines professions (médecins, pharmaciens) contribuent à ce rejet en stigmatisant les remèdes de charlatans et en freinant, pour les pharmaciens, des initiatives qui pourraient porter atteinte à leurs propres remèdes, fabriqués dans leurs officines.
Les hommes de presse eux-mêmes tardent à accepter les annonces publicitaires. Ce n’est qu’avec Jean Prouvost dans les années 1930 que la publicité entre vraiment dans les pratiques de la presse. On passe alors à un grand tournant puisque la communication commerciale déserte le recours aux démarcheurs pour recourir aux médias de masse. La France entre alors dans l’ère publicitaire et brûle les étapes pour rattraper son retard.
Inévitablement, ce type d’ouvrage, constitué d’articles publiés sur une trentaine d’année, entraîne une certaine dispersion et un certain nombre de redites. On pourra regretter aussi l’absence totale d’illustration, mais on sera reconnaissant à Marc Martin d’ouvrir la voie vers un champ de recherche resté trop longtemps en friche, et l’on sortira de cette lecture avec des idées claires sur les points forts de cette histoire - dont la synthèse reste à construire.

Hélène Duccini

Marc Martin, Les pionniers de la publicité. Aventure et aventuriers de la publicité en France (1836-1939), Paris, Nouveau Monde éditions, 2012, 368 p.
Le livre de Marc Martin est réconfortant. Le parcours de cette histoire des entrepreneurs qui ont cru en la publicité moderne, en la gouvernance moderne de l’entreprise, est un vrai bain de jouvence. Pour qui croit à une stagnation française, ce regard rétrospectif ouvre des perspectives d’avenir.
Ce livre de couronne une très belle production d’articles et de livres sur l’histoire de la publicité. Il est un hommage aux entrepreneurs qui ont su voir loin et être les promoteurs d’une nouvelle forme de vente : cent ans d’histoire, marqués par le passage de la réclame à la « pub », de la vente soutenue par le boniment du commis voyageur aux campagnes publicitaires des grands médias modernes, une mutation spectaculaire rendue possible par l’audace visionnaire de quelques-uns.
Le livre se présente en treize chapitres qui font leur place à des personnalités qui ont contribué à créer une vraie publicité moderne en France, malgré les réticences d’une opinion publique très réservée au XIXe et encore au XXe siècle vis-à-vis des tentations de la « réclame ». L’affiche, de par son côté esthétique, garde une place éminente et reconnue parce que participant de l’art. L’auteur la juge si importante qu’il lui consacre deux chapitres. Il en donne un aussi aux Grands Magasins (Samaritaine, Bon Marché, Printemps, Galeries Lafayette) qui inventent un nouveau support pour leur publicité : le catalogue.
Mais dans l’ensemble, les promoteurs de la publicité, d’Emile de Girardin (1802-1881) le créateur de La Presse en 1836, dont il met d’emblée l’abonnement à moitié prix de celui de ses concurrents, à Marcel Bleustein-Blanchet (1906-1996) le fondateur de l’agence Publicis, aujourd’hui le troisième groupe mondial du secteur, ont dû batailler pour promouvoir la publicité. Le lien entre information et annonces n’est vraiment noué que par Charles-Louis Havas, fondateur, en 1832, de la première agence de presse créée en France. Aujourd’hui encore, Havas Advertising est l’héritière du grand fondateur et tient un rôle de premier plan en concurrence avec Thompson-Reuters et l’Associated Press.
On connaît moins Louis Vergne, pionnier de l’organisation des métiers de la publicité, qui s’impose au tournant des XIXe et XXe siècle, d’abord à la Dépêche du Midi dans le Sud-ouest, puis à Paris à partir de 1905. Il est l’un des fondateurs, en 1906, de la Chambre syndicale de la Publicité (CSP) dont l’ambition est de regrouper tous les métiers de la publicité : les directeurs d’agences, les courtiers, des journaux de Paris et de province, des chroniqueurs et des rédacteurs, des peintres et dessinateurs comme Cheret et Willette. L’un des grands mérites de Louis Vergne a sûrement été de dépouiller la publicité des oripeaux de la réclame et de lui assurer une respectabilité nouvelle.
Octave-Jacques Gérin est l’inventeur des publicitaires auxquels il donne leur nom, désormais préféré à celui de publicistes. Le 8 juillet 1914, il lance la première organisation qui donne naissance à la Corporation des Techniciens de la Publicité (CTP). Il se fait l’avocat et le pédagogue d’une publicité rationnelle. Etienne Damour, lui, joue sur un autre terrain : il lance en 1923 la revue Vendre, qui contribue largement à la diffusion de la publicité dans les milieux industriels, au-delà de ses espaces privilégiés que sont ceux du commerce proprement dit. Damour fournit un nouveau modèle d’organisation du travail publicitaire qui devient plus complexe et plus diversifié.
Marc Martin fait aussi une place à des industriels qui ont su percevoir le poids indispensable de la publicité dans la création de leur image de marque. Le Bibendum de Michelin est ainsi appelé à une belle et longue carrière. Le chapitre qui lui est consacré fait heureusement sa place à des illustrations, dont les légendes font sourire, encore aujourd’hui. De même l’intérêt d’André Citroën pour la publicité construit la réputation de ses voitures. La carrière d’André Citroën brièvement retracée montre l’audace d’un constructeur qui a parié sur la publicité en s’inspirant du modèle mis en place par Ford aux Etats-Unis. Comme Michelin, il a lié la publicité à sa stratégie industrielle, mais avec des moyens encore beaucoup importants que l’entreprise du Bibendum.
L’auteur ne peut pas clore son étude sans faire une place à la publicité radiophonique, même si c’est là un sujet à part entière et qui attend une étude beaucoup plus approfondie. Dans ce livre, comme dans d’autres sur la publicité, Marc Martin a tracé une voie et l’on ne peut que voir se développer cette curiosité pour un nouveau chantier de la recherche. Le lien qui noue les médias et la publicité est indéfectible. La publication toute récente, en 2013, aux presses universitaires de Rennes, d’une biographie de Cino del Duca (De Tarzan à Nous Deux, itinéraire d’un patron de presse) témoigne de ce que l’initiateur a désormais des émules.

Hélène Duccini

Radio

Patrick Conley, Der parteiliche Journalist. Die Geschichte des Radio-Features in der DDR [Le Journaliste partisan. Histoire des documentaires radiophoniques est-allemands], Berlin, Metropol, 2012, 335 p.
Le Journaliste partisan. Histoire des documentaires radiophoniques est-allemands est tiré d’une thèse de doctorat soutenue en 2009 à l’Université de Tübingen. L’ouvrage a pour objet les émissions produites par le Service des documentaires radiophoniques de la radio est-allemande, à Berlin-Est, de la création du service en juillet 1964 à la chute du mur de Berlin. L’auteur a bénéficié d’un état des sources pour le moins favorable, puisque les archives sonores des émissions nous sont parvenues en intégralité. Gérées depuis 1994 par le Deutsches Rundfunkarchiv (DRA) de Potsdam-Babelsberg, elles sont au nombre de 740 pour les documentaires et de 114 pour les reportages, de format plus court. S’appuyant sur un inventaire réalisé en collaboration avec le DRA (Patrick Conley, Features und Reportagen im Rundfunk der DDR. Tonträgerverzeichnis 1964-1991, Berlin, Askylt, 1999), Patrick Conley fonde sa recherche sur un échantillon de 75 émissions. Après avoir retracé l’histoire du Service des documentaires radiophoniques et reconstitué les circuits de décision, il analyse les contenus afin de mettre en évidence les thèmes traités. Le choix de considérer les œuvres indépendamment de leur pratique constitue une limite de l’ouvrage. On ignore tout de la programmation. Même si, comme le souligne P. Conley, les documentaires étaient diffusés par toutes les stations à des moments extrêmement variés de la journée, peut-être aurait-il été possible de mettre au jour certaines tendances, notamment pour ce qui est de la proportion de documentaires dans la grille hebdomadaire des programmes. Ainsi conçue, en tout état de cause, l’étude ne nous dit rien de l’importance accordée à ce genre d’émission par les responsables des programmes. La même critique vaut pour la question de la réception. Toute analyse de ce type est difficile, certes, mais on aurait aimé que l’auteur émette des hypothèses. Cette double lacune méthodologique met à mal l’argument par lequel P. Conley justifie l’intérêt de son sujet : une étude des représentations véhiculées par les documentaires comme moyen de faire apparaître l’imaginaire collectif d’une époque n’a de sens que si l’on est assuré que ceux-là touchèrent un large public.
Cette étude n’en constitue pas moins une belle illustration du fonctionnement de la radio dans l’ex-RDA. Le Service des documentaires radiophoniques dépendait du Service central des émissions dramatiques, qui dépendait lui-même du Comité national de la radio, lequel tenait ses ordres du Comité central du SED via le Secrétaire responsable de l’« Agit-Prop ». Les grandes lignes de la politique des programmes étaient autrement dit définies au sommet de l’État. En ce qui concerne les documentaires, cela donnait en 1967 la directive selon laquelle « la mission principale du Service des documentaires radiophoniques est d’illustrer la façon dont les citoyens de la RDA œuvrent à l’édification de la société socialiste ». Concrètement, les sujets étaient proposés par l’équipe des rédacteurs du service ou par des auteurs réguliers ou occasionnels. Comme tous les journalistes, les rédacteurs se devaient d’être les porte-voix de la politique du Parti. Quant aux auteurs, presque tous vivaient en RDA. Si l’on en croit P. Conley, rares sont ceux qui firent preuve de courage et d’inventivité dans le traitement des sujets. L’autocensure était la règle. « Chacun de nous savait ce qui passerait et ce qui ne passerait pas », rapporte un témoin. « Nous savions quels chefs suivaient strictement la ligne du Parti et lesquels étaient plus souples, ou moins couards. » Les résultats furent en conséquence. La grande majorité des documentaires étudiés par P. Conley respectent le dogme : les sujets politiques tabous, telle la décision prise en 1976 par le Bureau politique du SED de déchoir Wolf Biermann de la nationalité est-allemande, ne sont pas davantage abordés qu’ailleurs ; le monde du travail est héroïsé, le prétendu comportement exemplaire des ouvriers étant mis en avant aux dépens d’un compte rendu réaliste de leur vie quotidienne ; les questions de société sortant du cadre officiel (solitude des personnes âgées, alcoolisme, suicide, etc.) sont passées sous silence.
Le Comité national de la radio s’auto-dissout le 11 novembre 1989. La radio continua à émettre jusqu’au 31 décembre 1991, après quoi elle fut restructurée sur le modèle ouest-allemand. L’examen des documentaires radiophoniques diffusés lors du premier semestre 1990 conduit P. Conley à un constat aussi sévère que pour la période précédente. Le cas du Service des documentaires radiophoniques, estime-t-il, confirme que la radio ne joua aucun rôle dans la révolution de 1989-1990.

Muriel Favre

Médias

Sciences de la société n° 83 : « Médias : La fabrique du genre », dossier coordonné par Marlène Coulomb-Gully, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 180 p.
Le numéro prend pour point de départ la vaste étude de l’Observatoire mondial des médias sur le Genre – Global Media Monitoring Project ou GMMP – à laquelle ont participé, en 2010, plusieurs contributrices du dossier. Il en présente les principaux résultats pour la France, mais en constitue aussi un prolongement : d’une part, en revenant de manière critique sur les présupposés de cette étude quantitative menée dans cent huit pays (Cécile Méadel et Marlène Coulomb-Gully), d’autre part, en proposant sept études de cas qui illustrent la complexité des phénomènes mesurés et révélés par le GMMP.
L’introduction de Marlène Coulomb-Gully propose un état des lieux des recherches articulant l’étude des médias et la notion de Genre, dans la diversité de leurs ancrages théoriques et disciplinaires. Elle souligne notamment la collaboration originale et fructueuse qui s’est instaurée, à ce sujet, entre champ scientifique et acteurs de la société civile (militant-e-s et institutions), qui a joué un rôle important dans le renouvellement des études dans les années quatre-vingt dix.
Les autres articles s’inspirent des méthodes du GMMP, qui articulent approche quantitative du phénomène et étude sémio-discursive. Tous commencent par confirmer les résultats de l’étude globale : en France, les médias d’information dits généralistes tendent à « invisibiliser » les femmes et, lorsqu’ils en parlent, à réaffirmer à leur propos les stéréotypes et les normes de Genre auxquelles elles sont censées se conformer. À partir de ce constat, les chercheuses décrivent divers processus à l’œuvre dans cette mise en minorité, mais nuancent aussi ce diagnostic trop général. Il paraît ainsi réducteur de parler des médias comme d’un ensemble homogène, alors que les logiques diffèrent selon les supports (presse généraliste ou spécialisée, radio, télévision et internet) et les genres (sont ici traités l’information sportive, le people, l’humour, et le fait-divers.) La plupart soulignent aussi la tension qui existe entre le dispositif du GMMP, focalisé sur les femmes (et les discriminations dont elles sont victimes), et l’approche par le Genre, beaucoup plus radicale dans sa remise en question des présupposés essentialistes et soucieuse de décrire conjointement les normes qui pèsent sur les représentations du masculin et du féminin. En revanche, aucune ne prend à bras le corps la question de l’articulation entre les différents phénomènes de domination (au-delà du Genre, entre sexualités, « races » et classes) – que le GMMP laisse également de côté.
On ne peut ici que donner un aperçu des conclusions très mesurées présentées par les auteures. Sandy Montañola montre, par exemple, qu’au sein d’un journalisme sportif monopolisé par les hommes et marqué par les grilles de lecture masculine, le traitement des compétitions internationales d’athlétisme représente plutôt un contre-exemple. Pour Claire Blandin, le journal Elle a bien accompagné (mais pas précédé) la deuxième vague du féminisme en donnant une visibilité et une légitimité au travail féminin – mais l’article suggère aussi l’existence de discours contradictoires au sein d’un même titre, et la pression décisive exercée par des annonceurs, qu’en définitive, il s’agit de ne pas mécontenter. Marie-Josèph Bertini montre, à propos de « l’affaire DSK », que la résistance des médias au travail des stéréotypes renvoie aussi à celle de leurs publics eux-mêmes : les usagers des médias en ligne, ici, apparaissent comme les gardiens vigilants d’une norme sociale que les journalistes ne sauraient bouleverser à eux-seuls. L’étude des interactions entre médias et usagers constitue d’ailleurs une piste prometteuse pour comprendre la surprenante inertie des discours médiatiques.
Ces travaux, pourtant, laissent globalement en suspens la question classique des « effets » et des usages des médias. Ces derniers sont étudiés ici en tant que « technologie du genre » (de Lauretis) : les médias ne se contentent pas de décrire la réalité sociale, ils ont une dimension performative. Ils contribuent à fabriquer le Genre, qui est fondamentalement une représentation de la binarité homme-femme. Leur effet est décrit comme un « formatage », « fortement et insidieusement coercitif » (p. 25-26). Or le genre est, du côté des individus, autant une performance qu’une représentation : il reste donc à expliquer par quels processus la norme agit, dans quelle mesure (c’est-à-dire, dans quelles circonstances, par quels groupes) l’injonction de se conformer à une norme est-elle appliquée. La question fondamentale – les médias servent ou desservent-ils les luttes des femmes ? - reste d’actualité, et les études portant sur l’information gagneraient certainement à dialoguer davantage avec les travaux qui, dans le courant des cultural studies, ont montré la complexité des usages de la fiction par les consommatrices des médias.
Avec ses limites, cette livraison contribue à nourrir un champ de recherches (dont Le Temps des médias a été partie prenante, par son numéro consacré à « la cause des femmes », n°12, 2009) : il complète la boîte à outil des historiens par une réflexion sur les méthodes et les enjeux théoriques de l’étude des médias comme « fabrique du genre », et donc de la société.

Géraldine Poels

Cinéma

Sébastien Dupont et Hugues Paris (dir.), L’adolescente et le cinéma. De Lolita à Twilight, Toulouse, Éditions Erès, coll. La vie de l’enfant, 2013.
Hugues Paris et Sébastien Dupont, respectivement psychiatre-psychanalyste, et psychologue, maître de conférences associé, n’en sont pas à leur première collaboration pour explorer la relation entre adolescence et cinéma, puisqu’ils co-dirigeaient avec Jocelyne Lachance en 2009 Films cultes et culte du film chez les jeunes : penser l’adolescence au cinéma (PUL). Fidèles à leur postulat selon lequel « concernant l’adolescence, le cinéma s’impose comme un objet culturel particulièrement révélateur », comme ils le notent en introduction, ils dirigent ici un ouvrage imposant sur la question plus particulière de l’adolescente, qui réunit pas moins de vingt-trois contributions, organisées en quatre thématiques : la figure de l’adolescente au cinéma ; « le continent noir » de l’adolescence féminine : puberté, sexualité, maternité, pornographie, prostitution ; le « continent sombre » de l’adolescence féminine : horreur, envoutement, épouvante, dépression, et enfin films cultes, films initiatiques.
L’index des films proposé à la fin de l’ouvrage rend compte de la diversité des genres cinématographiques étudiés, ainsi que de la période chronologique (cinquante ans de cinéma) : d’œuvres devenues des classiques tels Lolita ou The Virgin Suicides aux teen movies, des films de danse (Dirty Dancing, Black Swan) à ceux d’épouvante (Carrie, Teeth), de Stanley Kubrick à Tarantino, en passant par Nagisa Oshima, Bernardo Bertolucci, Eric Rohmer ou Laurent Cantet - et sans négliger le regard des réalisatrices (Sofia Coppola, Catherine Breillat, etc.), les différents articles analysent de multiples facettes de l’adolescente, entre « femme-enfant » et « enfant-femme », pour reprendre la formule des coordinateurs, dans et face au cinéma. La surreprésentation, parmi les contributeurs, d’auteurs issus de la sociologie, de l’anthropologie, de la psychologie, de la psychiatrie ou de la psychanalyse, induit des analyses souvent centrées autour de la question de l’identité de l’adolescente, « des problématiques sensibles de ce passage, tels la rébellion, le réveil pulsionnel, la découverte de la sexualité, le questionnement sur les origines, la quête identificatoire, la recherche de l’absolu, la mise à l’épreuve des limites du possible… », et beaucoup de contributions sont effectivement attentives à « la puissance métaphorique de ces films » qui, selon Sébastien Dupont et Hugues Paris, en « fait de fantastiques illustrations de ce que décrivent les spécialistes de l’adolescence ».
Au-delà de ces illustrations, plusieurs problématiques traversent, plus ou moins explicitement, l’ouvrage : outre la question de la fascination pour la figure de l’adolescente ou celle de la sexualité, toutes deux largement explorées au gré des contributions, celle des relations familiales, de la vision hollywoodienne, du star system et de la fabrique du box office, de l’universalité (à discuter) du cinéma mais aussi de « l’adolescente », celle des sociabilités adolescentes, du marketing et de la « culture jeune » sont autant de motifs que l’on croise au fil de l’ouvrage. Bien sûr l’historien des médias pourra y regretter que le riche potentiel de l’approche diachronique, qui aurait permis d’aller plus profondément dans l’histoire des représentations, de la réception, ou encore l’histoire du genre, ne soit pas toujours pleinement exploité, mais il y trouvera matière à prolonger une réflexion sur les relations médias/société(s), qui ne peut, comme en témoigne le livre, que gagner à l’interdisciplinarité, à croiser des regards et des méthodologies complémentaires. En évoquant au détour de quelques analyses l’usage du numérique (sites Web de fans, sites pornographiques, etc.), le livre soulève par ailleurs en filigrane la question, qui dépasse bien sûr son propos, d’une étude globale de l’adolescente dans la culture de l’écran et du visuel, que la publicité, le Web, le jeu vidéo ou la télévision pourraient utilement compléter.

Valérie Schafer

Christophe Trebuil, Un cinéma aux mille visages. Le film à épisodes en France, 1915-1932, Paris, AFRHC, 2012, 316 p.
Si on observe depuis quelques années un intérêt croissant parmi les chercheurs pour les fictions sérielles - du roman-feuilleton aux séries télévisées contemporaines – rares sont encore les recherches portant sur le film à épisodes en France. Christophe Trebuil, qui a consacré sa thèse à ce sujet, nous propose une plongée passionnante dans l’histoire de ce cinéma « aux mille visages », ainsi qualifié car il s’agit d’un « genre dont la forme est malléable et le contenu hétérogène ». Du milieu des années 1910 au début des années 1930, le film à épisodes, héritier du roman-feuilleton et destiné comme lui à toucher et à fidéliser le public le plus large, a marqué le paysage cinématographique hexagonal, avec près de 115 titres produits en France et environ 200 titres importés, principalement des Etats-Unis (les fameux serials), mais également de pays européens (en particulier l’Italie et l’Allemagne).
Dans quel contexte ce type de productions apparaît-il et quelles en sont les prémisses ? Comment évolue-t-il, en termes de format, de construction narrative, de genre et de système de production ? Quelles sont les différentes modalités de diffusion, d’exploitation, de programmation du film à épisodes, à Paris et en province ? Quels types de discours et de réactions a-t-il suscités et comment s’inscrit-il dans les nouvelles pratiques de loisirs de l’après-guerre ? Quels sont ses liens avec la presse, la littérature de masse, mais aussi le music-hall et l’industrie du disque ? Autant de questions abordées par cet ouvrage riche et fouillé, et qui s’appuie sur des sources variées (scénarios, programmes de salles, revues corporatives, presse de l’époque, témoignages…).
Illustré de photos de tournages et de scènes de films d’excellente qualité, il est divisé en deux parties chronologiques. La première, « Le film à épisodes classique (1915-1922) », est consacrée à la période durant laquelle prédomine le modèle établi par Louis Feuillade et la société Gaumont depuis Judex (1917) : format de douze épisodes, intrigues criminelles et sentimentales, multiplication des récits, des énigmes, des personnages et des lieux de l’action. La seconde partie, « A la recherche d’un nouveau public (1922-1932) », traite de l’évolution et de la diversification du genre et de son public, sous l’impulsion de la Société des Cinéromans notamment : généralisation des films historiques, des adaptations littéraires, apparition des comédies et des films sportifs, diminution du nombre d’épisodes, simplification du récit. Le dernier chapitre, quant à lui, évoque le devenir du genre lorsque cesse sa production avec l’arrivée du parlant et le triomphe du long-métrage. L’ouvrage est complété par deux filmographies, l’une des films à épisodes français, l’autre des films à épisodes étrangers distribués en France, qui fournissent de précieuses informations concernant l’état des collections, la localisation des copies ou encore la référence des journaux ayant publié la novélisation. On peut cependant regretter que ne figurent pas les résumés des films, tout au moins pour les titres français réalisés d’après un scénario original, car cela aurait permis au lecteur de mieux pénétrer l’univers fictionnel de cette production largement méconnue.
L’ouvrage de Christophe Trebuil s’adresse autant aux historiens du cinéma qu’aux personnes intéressées par les fictions sérielles, qu’il s’agisse du roman-feuilleton, du roman-photo, du feuilleton radiophonique ou du feuilleton télévisé. A la lecture de ce travail, on constate en effet à quel point toutes ces productions sont liées entre elles par la circulation, d’un support à l’autre et d’une époque à l’autre, d’œuvres, de traditions génériques et de types de personnages, régulièrement mis au goût du jour et actualisés en fonction du contexte historique et socioculturel. On pense par exemple aux nombreux feuilletons de l’ORTF qui sont des adaptations de romans-feuilletons ou de scénarios originaux de films à épisodes, comme Belphégor et Vidocq. On ne peut qu’espérer que la voie ouverte par cet ouvrage dans l’histoire des fictions sérielles au cinéma et à la télévision en France soit poursuivie.

Taline Karamanoukian

[1] « Texte et Image Groupe de Recherche à l’École », à l’ENS d’Ulm.

[2] p. 13.

[3] Stefan Bollmann, Laure Adler, Les Femmes qui lisent sont dangereuses. Paris, Flammarion, 2006.

[4] p. 211.

[5] p. 239

[6] p. 138.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Parutions,4747.html

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