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04 - Dire et montrer la guerre, autrement

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Parutions

Le Temps des médias n°4, printemps 2005, p.265-288

La presse, xixe-xxe siècles

Christophe Charle, Le siècle de la presse (1830-1939), Paris, Seuil, L'Univers historique, 2004, 340 p., 26 euros

Les grandes synthèses sur l'histoire de la presse sont rares. Depuis la parution de la monumentale Histoire générale de la presse française, au début des années 1970, seul Gilles Feyel s'est essayé à l'exercice en publiant, en 1999, un ouvrage couvrant l'évolution des journaux des origines à la Libération. Le livre de Christophe Charle fait précisément partie de ces travaux qui marquent l'historiographie en présentant de manière complète et personnelle l'état de la recherche à un moment donné.

L'intérêt de Christophe Charle pour la presse n'est pas neuf. En renouvelant les problématiques de l'histoire sociale du xixe siècle, singulièrement par ses travaux sur la naissance des intellectuels ou le rôle culturel de Paris à l'aube du xxe siècle, l'historien fut naturellement amené à observer les journaux, à suivre les hommes qui les animaient, à s'interroger sur le rôle de la presse dans les mutations de société française. Le questionnement individuel fut prolongé par la réflexion collective, conduit dans le cadre d'un séminaire à la Sorbonne et de la direction de mémoires d'étudiants. Le présent livre, comme l'indique l'auteur lui-même, en est le fruit.

L'originalité de l'ouvrage est double. Elle tient d'abord au choix de la séquence observée qui bouscule les repères communément admis. L'histoire politique de la presse insiste sur la rupture provoquée par la Révolution française ou souligne l'impact de la République dans les transformations des journaux ; l'histoire culturelle, partiellement confortée par l'approche économique, a plutôt tendance à privilégier la césure des années 1860. Christophe Charle, lui, voit dans les années 1830 l'origine du mouvement qui impose la presse comme un média de masse, dont le règne sur l'information se prolonge durant un siècle, avant que la radio puis la télévision n'en contestent le monopole. Mieux : les différentes perspectives chronologiques, politique, culturelle, économique, se rejoignent dans le creuset de la monarchie de Juillet. Les journaux, en contribuant à l'embrasement révolutionnaire, n'affirment-ils pas, de manière tout à fait concrète, le rôle nouveau du « quatrième pouvoir » ? Comment comprendre l'essor spectaculaire de la presse sous le Second Empire et au-delà , sans la loi Guizot qui fonde le socle du lectorat des futurs quotidiens populaires ? Comment envisager le capitalisme de presse en négligeant les logiques de marché introduites, en 1836, par Girardin et Dutacq ?

L'autre originalité du livre est, précisément, de croiser les angles d'approche de la presse, de concilier la vulgate politique avec les travaux les plus récents qui privilégient l'analyse, tantôt culturelle, tantôt sociale ou économique. Parce qu'il ne réduit jamais son objet, Christophe Charle parvient alors à mesurer et à éclairer la complexité historique de la presse. On lui sait gré, notamment, de réintégrer dans l'histoire des journaux le monde des revues, qu'il connaît si bien ; monde hybride qui, sous l'effet des reclassements provoqués par l'industrialisation de la presse et la professionnalisation du journalisme, rompt peu à peu ses liens avec ce qu'il est convenu d'appeler la presse.

Avec une clarté exemplaire, l'auteur montre comment, en un siècle, la presse fait « accéder la population au régime de consommation de masse du xxe siècle », favorise son unification culturelle, devient « l'un des supports centraux de l'espace public et l'un des médiateurs essentiels des opinions qui s'affrontent dans une démocratie ». Mais il souligne aussi comment les logiques de marché qui s'imposent au fil des décennies, les faiblesses, la complaisance, la soumission aux puissants relativisent l'image mythique du quatrième pouvoir. Si la presse a pu participer au développement de la lecture et à l'enracinement des idéaux républicains, elle a aussi de plus en plus versé dans la futilité, fortifié les préjugés, nourri les réflexes stéréotypés et concouru à l'affaiblissement des valeurs démocratiques, comme en témoignent les années 1930. Christophe Charle voit, du reste, dans cette période, la préfiguration de la crise morale « structurelle » qui affecte aujourd'hui la presse, elle-même symptôme de « la crise actuelle de la démocratie française ».

Cette synthèse, indispensable aux étudiants, appelle moins des reproches que deux regrets. Le premier porte sur la présentation des contenus des journaux, dont on ne perçoit pas toujours la diversité et les transformations ; ainsi peu de place est-elle accordée aux genres journalistiques, comme le reportage. Mais, sans doute, le format du livre lui-même ne se prêtait-il pas à de tels développements. Le second touche plutôt à la démarche générale. L'auteur est l'un des rares historiens français comparatistes. Quelques éclairages sur le Royaume-Uni, l'Allemagne ou les États-Unis auraient sans doute permis de mieux dégager les spécificités, réelles ou supposées, de la presse française. Qu'en est-il, ainsi, de l'« américanisation », de l'influence des modèles étrangers ? Que reste-t-il, dans les années 1930, du « modèle » français, si présent dans les représentations du monde professionnel ? L'histoire comparée de la presse reste à écrire. Christophe Charle s'y attellera peut-être un jour ?

Christian Delporte

Anne-Claude Ambroise-Rendu, Petits récits des désordres ordinaires, Les faits divers dans la presse française des débuts de la IIIe République à la Grande Guerre, Seli Arslan, 2004, 332 p. 32 euros

« Sur le lit, sa femme était couchée, la tête broyée par plusieurs balles : de son crâne troué s'échappait un filet de sang et de matière cérébrale qui coulait le long de l'oreiller jusque dans les draps » (Le Figaro, 31 mars 1880). S'il existe un type de récit daté, c'est bien le fait divers. C'est pourquoi sans doute il fascine tant les historiens et particulièrement les dix-neuviémistes. Après les travaux fondateurs de Dominique Kalifa sur le récit criminel (L'Encre et le sang, récits de crimes et société à la Belle Époque, Fayard, 1995), Anne-Claude Ambroise-Rendu publie la réécriture de sa thèse sur les faits divers dans la presse française depuis les débuts de la Troisième République – ou peut-être plus exactement depuis l'affaire Troppmann – jusqu'à la Grande Guerre. Dans cet ouvrage, Anne-Claude Ambroise Rendu étudie le fait divers sur un corpus de 16 496 récits tirés de quatre périodiques représentatifs : Le Petit Journal, quotidien populaire, Le Figaro, quotidien parisien et mondain, La Dépêche, quotidien radical toulousain, et Le Courrier de la Montagne, hebdomadaire conservateur et catholique du Doubs. Le fait divers constitue, à cette époque, un texte de communion et de socialité au moment où se construit une presse de masse fondée sur la fédération d'une opinion publique. Le fait divers « peut être approché comme la narration fragmentée mais continue du quotidien où communie toute une société par-delà ses multiples motifs de division » précise Anne-Claude Ambroise-Rendu qui voit donc dans le fait divers avant tout un récit et une reconstruction d'événement et, en historienne de la culture, le terrain idéal d'expérimentation d'une approche du xixe siècle. Parce qu'il est souvent récit d'une transgression du code, le fait divers met en avant la norme qu'il transgresse, la rend palpable à l'historien. Le fait divers n'est pas seulement une peinture totale et panoptique du monde à travers des détails anodins et des faits significativement exceptionnels, il définit aussi ou il révèle ce qu'est la normalité des conduites. La répartition des faits divers dessine les préoccupations d'une époque, ses fantasmes et ses tabous.

Le livre d'Anne-Claude Ambroise-Rendu s'inscrit dans cette nouvelle histoire culturelle de la presse qui se dessine en ce moment en France et qui s'intéresse autant aux genres journalistiques qu'aux représentations que ces formes génériques mettent en place. Ce livre convoque un arsenal de références qui concernent aussi bien l'histoire des médias, l'histoire des idées, l'histoire des sensibilités, ou l'histoire politique que les théories de l'énonciation ou la narratologie. Essentiellement, ce livre pointe un changement de paradigme pour le fait divers qui évolue d'un système narratif marqué par le modèle romanesque et le « canard » à un récit qui tâche de répondre aux nouvelles règles édictées par l'ère de l'information en intégrant l'enquête de presse, le démenti ou les interviews. En ce qui concerne les sujets traités, la cartographie des faits relatés dessine des absences et des reliefs qui nous étonnent, nous lecteurs du xxie siècle, avec des tabous manifestes sur les viols et les incestes, des angoisses datées sur les foules meurtrières et révolutionnaires et des récits qui prennent parfois plaisir à s'attarder sur le crime passionnel ou sur les exécutions capitales dans une poétique de l'horrible qui n'est plus la nôtre.

Ce livre est donc passionnant parce qu'avec les multiples embryons de récits désopilants ou horrifiques qu'il relate, il fait revivre toute une époque à travers sa peur de la vitesse, des machines ou sa fascination pour le corps morcelé ou broyé. Certes l'ouvrage, avec son souci de la précision historique, est quelquefois contraint à une énumération exhaustive des cas, mais ce n'est jamais aux dépens du fil problématique, ni de l'intérêt qui – comme dans un bon roman policier ou une enquête journalistique réussie – se maintient jusqu'au point ultime.

Marie-àˆve Thérenty

Myriam Boucharenc, L'écrivain-reporter au cœur des années trente, Villeneuve d'Ascq Cedex, Presses Universitaires du Septentrion, 2004, 243 p., 18 euros

Pierre Mac Orlan, Joseph Kessel, Pierre Hamp, Paul Nizan, Roger Vailland, Colette, Blaise Cendrars ou Simenon étaient au moins aussi connus dans les années vingt et trente par leurs travaux journalistiques dans Le Matin, Paris-Soir, Gringoire ou l'encore plus spectaculaire Détective, que plus tard par les romans qu'ils écrivirent. « L'écrivain-reporter » était à cette époque un héros du peuple par ses reportages qui attiraient l'attention. Les grandes séries sur le bagne de Cayenne d'Albert Londres (inspirateur de tous les écrivains-reporters) et le reportage Ce que j'ai vu à Moscou, Rome, Berlin d'Henri Béraud furent, après avoir été réunis en recueil, les premiers best-sellers.

Le « reporter-écrivain » est en réalité un faux frère de l'écrivain-reporter. « L'un entre en reportage par la voie royale de la littérature, l'autre tente d'accéder à la carrière par la petite porte du journal, » écrit Myriam Boucharenc, professeur de Littérature française à l'Université de Limoges, dans son étude sur la corrélation entre le journalisme et la littérature dans l'entre-deux-guerres, récemment publiée sous le titre L'écrivain-reporter au cœur des années trente. Lorsqu'on part du principe que les textes non littéraires disparaissent au moment même où les lecteurs auxquels ils étaient destinés, cessent d'exister, il semble bien paradoxal de reconnaître des qualités artistiques à une œuvre journalistique. Cette idée n'est pourtant pas absurde dans la mesure où le reportage, phénomène aussi remarquable que méconnu de la vie culturelle de l'entre-deux-guerres, est un genre à mi-chemin entre le livre et le journal.

L'écrivain-reporter écrit de façon imagée à la manière d'un scénariste et adopte dans ses articles l'attitude de l'explorateur intrépide ou du détective rusé qui nourrit une passion de la vérité.

Avant que le journalisme ne se professionnalise et ne s'uniformise, il y avait plus de place pour les aventuriers, libres de toute contrainte d'objectivation du genre de celle que connaît le journalisme moderne. Les conteurs d'histoires étaient en effet moins poussés par les lois impératives de l'actualité et de l'opinion publique que par le désir de plaire – pour ne pas dire surprendre – aux lecteurs de Le Parisien ou Le Matin. Mais il y avait une règle à laquelle on ne pouvait déroger. Chaque histoire devait être « incroyable mais vraie ». Il s'agissait là du code déontologique qui les distinguait du « vraisemblable mais faux ». D'un point de vue narratif, les interventions réalisées – comme le fait de comprimer et parfois même d'inventer des dialogues, et d'écrire à la première personne de sorte que le reporter fasse partie de l'histoire – font aujourd'hui penser au Nouveau Journalisme.

Un grand nombre de ces journalistes ont joué double jeu, en écrivant d'une part des nouvelles spectaculaires dans la presse à sensation et d'autre part, dans leur temps libre, des textes littéraires ou – dans l'espoir de devenir riche – des romans policiers. Les auteurs sur lesquels l'auteure braque les projecteurs, combinèrent ces deux activités en écrivant de grands reportages dans les journaux qui leur servaient de matériaux pour leurs livres ultérieurs.

Une caractéristique du reportage est de ne pas être fictionnel tout en étant écrit avec des moyens littéraires. Personne ne mettra en doute qu'Émile Zola était un romancier ; pourtant son œuvre s'inspire de son regard journalistique sur la réalité et elle est écrite comme une chronique documentée : le roman-reportage. Le reportage journalistique prit un grand essor dans les années vingt et trente du siècle précédent. Et l'ambition sous-jacente était importante, comme l'illustrent les mots (datant de 1927) de l'écrivain-reporter très connu Henri Béraud : « Rien, après tout, ne nous empêche de croire que le reportage sera la littérature de demain ». Tout journal se respectant avait alors un reporter-vedette qui partait pour son compte en Russie, en Extrême-Orient ou en Afrique. Et dans ces reportages qui étaient imprimés de façon remarquable en première page et sous forme de feuilleton, il n'était pas rare que l'on fasse référence au Tour du monde en 80 jours de Jules Verne. Le succès de ce genre de récit était si grand que les reportages bénéficiaient d'une seconde vie sous forme de livre, mais aussi que des périodiques spéciaux furent créés pour satisfaire aux besoins du public ; Fayard lança ainsi Candide en 1924 et Les Éditions de France suivirent avec Gringoire, une revue dont nous avons déjà parlé. En 1930, Gallimard édita Voilà , où Pierre Hamp et Simenon remportèrent un grand succès.

Il était donc logique que l'écrivain-reporter se vît attribuer le plus haut statut au sein de la rédaction, le « flâneur salarié » (Béraud publia un livre portant ce titre en 1927) rivalisait pour cette position avec la stature de l'auteur littéraire, qui était considéré comme le créateur de l'éternité. Cette évolution se heurta naturellement à la résistance de ceux qui répondaient de la culture et qui considéraient le journal comme un moyen pour la plèbe de se permettre d'avoir des idées sur l'honnête bourgeoisie. L'actualité et l'opinion publique représentaient aux yeux de ces critiques des phénomènes dont les vrais intellectuels et les purs artistes devaient se tenir fortement éloignés. Il s'agissait d'une attitude qui remontait à ce que Baudelaire appelait : « la tyrannie de la circonstance ». Au cours de l'automne de 1927, la revue Marges consacra même trois numéros spéciaux aux « maladies actuelles de la littérature ». Une révolution écrite avait beau avoir eu lieu, la culture de masse était toujours un phénomène inquiétant.

Myriam Boucharenc a exploré de façon passionnante un terrain encore trop peu étudié. Outre les implications journalistiques et littéraires du reportage dans l'entre-deux-guerres, elle s'intéresse aussi aux effets plus théoriques en matière de poétique de ce genre hybride. Il est ainsi plausible qu'il existe un lien entre la modernité des beaux-arts ou de la philosophie et la tentation de la mobilité (de préférence rapide) que suscita explicitement le reportage. On lui pardonnera donc volontiers d'avoir consigné les résultats de ses recherches dans un ouvrage qui défie toutes les lois du graphisme et du bon goût.

Hans Renders

Guy Delorme, Ouest France. Histoire du premier quotidien français, éd. Apogée, 2004, 254 p., 19 euros

Un tel titre ne peut que séduire les historiens des médias, puisque le quotidien édité à Rennes possède la double caractéristique de bénéficier depuis 1972 du plus fort tirage de la presse française, et de n'avoir jamais fait l'objet d'une étude globale. Titre alléchant mais… passablement trompeur, l'ouvrage ne s'aventurant guère au-delà de 1970. On n'y trouvera donc que fort peu d'éléments sur la présentation, le contenu et la gestion à l'époque contemporaine.

Cette importante réserve faite, on doit saluer une monographie qui restitue de façon détaillée, mais sans pesanteur, l'évolution du successeur de L'Ouest-Eclair, depuis ce matin du 7 août 1944 où le nouveau journal paraît modestement sur 4 pages, jusqu'à la grande prospérité des années soixante, laquelle voit également s'affronter en justice les deux « familles régnantes », avec victoire finale des Hutin sur les Desgrées du Lou. Le regard de Guy Delorme sur un quotidien où il a lui-même travaillé longtemps comme journaliste, se veut positif, mais ne verse jamais dans la complète empathie, ce qui permet au lecteur d'élaborer son propre jugement.

Le paysage journalistique régional de l'après-guerre est évoqué sous ses multiples aspects : à Ouest-France de même par exemple qu'à Sud-Ouest, ou à Midi libre, titre et contenu sont modifiés à la Libération ; en revanche le personnel et les installations restent en gros les mêmes. Des rivaux surgissent tel le communiste Ouest-Matin (1949-1956), qui, comme ailleurs également, dureront peu.

Ouest-France connaît un essor continu, et dès 1947 le tirage dépasse largement les 400 000 exemplaires. Guy Delorme fournit toutefois assez peu de chiffres précis concernant cette expansion, qu'elle soit abordée sous l'angle des recettes (ventes, publicité), des investissements (Ouest-France s'installe entre 1966 et 1972 à Chantepie en banlieue rennaise) ou des dividendes versés aux actionnaires. Il est vrai que les journaux délivrent rarement ce type d'informations, un handicap pour le travail de l'historien.

En revanche Guy Delorme, nous dévoile finement les ressorts humains d'un journal qui veut fonctionner comme une grande famille, tout en étant gouverné avec efficacité. Des pages particulièrement savoureuses sont consacrées à Paul Hutin. L'ancien secrétaire général de L'Ouest-Eclair, démissionnaire en juin 1940, entré dans la clandestinité début 1944, s'autoproclame patron du nouveau quotidien en août de la même année. On peut parler de jeu de chaise familiale, selon l'expression de l'auteur, puisque Paul Hutin est l'époux de Magdeleine Desgrées du Lou, fille du fondateur, et donc beau-frère du second directeur désigné en 1944, François Desgrées du Lou. Si ce dernier demeure un peu dans l'ombre, Paul Hutin se révèle en revanche doué pour les premiers rôles. Malgré sa stature imposante, son abord est aisé pour les salariés, qu'il connaît tous personnellement. Paternaliste chaleureux et sans complexe, il possède, un tonnelet de vin dans le coffre de sa voiture, de quoi improviser, au cours de ses pérégrinations dans l'Ouest, des tournées générales, qui, on le devine, sont loin de desservir la promotion du journal ! Le pragmatisme organisationnel de Paul Hutin contraste avec le ton emphatique de ses éditoriaux, balançant entre le coup de clairon patriotique, le discours électoral (il est député du Morbihan de 1946 à 1956) et le prêche en chaire. Après avoir lu ce portrait éclairant ainsi que celui, contrasté, de son fils et successeur, François-Régis Hutin, on se prend à rêver qu'un historien brosse le tableau collectif des patrons de presse aux commandes après-guerre, génération si différente, par la formation et la pratique, de celle actuellement au pouvoir.

L'ouvrage de Guy Delorme, outre une galerie de portraits, contient une riche analyse de contenu. Ouest-France vit en symbiose avec le MRP, dont le journal soutient les candidats, tel le maire de Rennes Henri Fréville qui l'a épaulé à son démarrage, ou Pierre-Henri Teitgen, un des actionnaires. Cette défense du christianisme social n'est pas le seul point commun entre Ouest-France et L'Ouest-Eclair : la continuité est visible également dans le déroulé même du journal, ainsi que dans le souci de descendre très profondément dans l'actualité locale. Le respect des autorités civiles, militaires, religieuses éclate à chaque page, plus encore que chez son voisin (et concurrent marginal à Caen), Paris-Normandie. Cette locale efficace propose, à l'instar des régionaux de l'époque, une vision très positive de la société : les associations sont toutes dynamiques, kermesses, bals, banquets apparaissent des succès permanents.

Un contenu au total conservateur ? Ce serait juger un peu vite. Parmi les grandes causes défendues, il y a certes la famille nombreuse ou l'école privée, mais aussi activement l'Europe, ou l'abolition de la peine de mort dès le début des années 1960. Ouest-France est par ailleurs l'un des premiers journaux à dénoncer la torture en Algérie. L'aide au Tiers-monde à contre-courant du cartiérisme, est activement prônée après la décolonisation, et se décèle même dans la chronique agricole. Enfin à partir de 1965 Ouest-France ne publie plus de photo d'homme menotté, 35 ans avant la loi sur la présomption d'innocence, et le quotidien est le premier à faire signer aux journalistes une charte concernant le traitement des faits-divers.

Quant à la constitution d'un groupe de presse, à savoir, outre un quotidien multirégional, rayonnant sur douze départements, une quarantaine d'hebdomadaires locaux, une prospère chaîne de gratuits, la moitié du capital de 20 minutes et, sous peu, des télévisions locales à Nantes ainsi qu'à Angers, « c'est une autre histoire » conclut un peu laconiquement l'auteur. Une manière peut-être de nous annoncer qu'après avoir traité de l'abbé Trochu puis d'Ouest-France, il bouclera un jour la trilogie par l'étude de Sofiouest, un mastodonte désormais de la presse régionale. On ne saurait trop l'y encourager.

Cécile-Anne Sibout

Jorma Ahvenainen, The European Cable Companies in South America : before the First World War, Helsinki, Suomalaisen Tiedeakatemian Toimituksia, 2004, 427 p., 35 euros

L'historien Jorma Ahveinainen publie le troisième volet de sa trilogie dédiée à l'histoire des câbles sous-marins [1]. En étudiant les liens câblographiques établis entre l'Amérique du Sud et l'Occident, ce professeur émérite de l'université de Jyvaskyla (Finlande) nous offre une étude en trois parties. La première, la plus brève (p. 1-57), énumère les tentatives et les échecs des premières liaisons télégraphiques entre le continent sud-américain et l'Europe jusqu'en 1872. La seconde, la plus longue (p. 59-244) couvre la période 1872-1899 lorsque les compagnies britanniques réussissent à relier l'Europe et les États-Unis avec l'Amérique du Sud établissant ainsi un monopole. La dernière partie (p. 245-409) commence avec le xxe siècle quand d'autres compagnies de câbles, surtout françaises et allemandes, essayent de disloquer le monopole britannique jusqu'à l'avènement de la Première Guerre mondiale.

Étant donné la difficulté d'accès aux informations concernant les premiers services télégraphiques en Amérique du Sud, l'auteur a effectué un remarquable travail de recherche à partir d'archives européennes et sud-américaines, qu'elles soient privées ou publiques (comme les archives Rigsarkivet au Danemark ou la collection Fisk de Lima, Pérou). Malheureusement, ce travail de longue haleine reste figé dans les analyses détaillées des contrats et autres textes légaux en négligeant quelque peu les contextes géopolitique et géoéconomique. L'absence d'un aperçu, aussi bien des usagers que de la quantité et de la qualité des échanges nous laisse dans l'attente d'en savoir davantage sur les conséquences de l'application de cet outil dans une des premières manifestations de la communication internationale incluant l'Amérique du Sud.

Rhoda Desbordes

Propagande et communication

Didier Georgagakis, La République contre la propagande. Aux origines perdues de la communication d'État en France (1917-1940), Paris, Economica, coll. Études politiques, 2004, 289 p., 30 euros

Il n'y a pas d'incompatibilité ontologique entre propagande et démocratie. En effet, le suffrage universel amène avec lui un ensemble de techniques de mobilisation de l'opinion, parmi lesquelles « la propagande représente un instrument déterminant » (p. 16). Dès lors, l'explication de l'échec d'une propagande d'État en France réside dans la configuration sociale particulière des années d'entre-deux-guerres. Loin d'être condamnée par avance, tout concourt à la réussite d'une institution de propagande.

Concurrencés sur le plan intérieur par d'autres systèmes propagandistes – celles des communistes ou des ligues, plus généralement celle des partis politiques – les différents gouvernements cherchent, en effet, à rationaliser leur pratique de contrôle de l'opinion. Or les objectifs de cette propagande ne sont ni définis de façon claire et unanime, ni portés par un groupe précis d'acteurs. Affaire d'État, la propagande est le potentiel monopole du ministère de l'Armée, des Affaires étrangères, du ministère de l'Intérieur et de son administration préfectorale. Enjeu de communication, elle est défendue par la République des Intellectuels et des écrivains-diplomates. Mais outil nouveau, elle est promue par les modernisateurs de l'État et par le corps nouveau de l'Inspection générale des finances. Les débats autour de son existence sont autant de révélateurs des concurrences du jeu politique, et des transformations de l'État et de son appareil administratif. L'ouvrage donne à voir l'ensemble de ces acteurs de la vie politique de la IIIe République en action.

Le texte est divisé en deux parties, ne répondant pas à un découpage méticuleux de la chronologie (1917-1939, puis juillet 1939-mars 1940), mais plutôt au souci de rendre explicable l'improbable création du Commissariat général à l'Information et son échec immédiat. La première partie apporte des éclairages sur les différentes arènes où sont débattues ces questions. Les divers groupes sont situés dans leur environnement, donnant toutes leurs dimensions explicatives aux contraintes sociales pesant sur les acteurs. Après ce tour d'horizon, la seconde partie aborde la courte existence du Commissariat général à l'Information, créé en juillet 1939 et confié à Jean Giraudoux. Institution impossible, elle est créée dans la conjoncture particulière de la « Drôle de guerre », puis dissoute en mars 1940, quand cette même conjoncture devient routinière. Là , les groupes d'acteurs – identifiés en première partie – suivent leurs objectifs concurrents propres mais unanimement dressés contre ce même Commissariat. À l'occasion d'un débat parlementaire, ils trouvent à s'associer. Et c'est là tout l'apport du texte de rendre pensable une situation de crise historique. En montrant l'acte fondateur de l'opposition entre propagande et démocratie, l'auteur replace la communication au cœur de la dynamique politique. Sans faire de procès d'intention à la fin du régime, il livre là autant une histoire de la propagande et de la communication au cours de ces années que, plus largement, une sociologie de l'État français.

Nicolas Hubé

Christophe Prochasson et Anne Rasmussen (dir.), Vrai et faux dans la Grande Guerre, La Découverte 2004, 333 p., 25 euros

« Sur le champ de bataille, on perd tout sens du certain, donc tout sens de la vérité. On peut dire ainsi que dans un récit de guerre authentique, rien n'est absolument vrai [2]. »

On est, avec ces mots empruntés à l'écrivain-combattant le plus marquant de la guerre du Vietnam [3], au cœur de la problématique autour de laquelle s'organise le livre dirigé par Christophe Prochasson et Anne Rasmussen. Vrai et faux dans la Grande guerre pourrait n'être qu'un ouvrage de plus sur la propagande et la censure des médias pendant le premier conflit mondial. Or ce livre collectif est bien plus que cela. Fermement architecturé autour de trois axes : le façonnage de l'opinion, l'imaginaire de la guerre et le témoignage, il offre une réflexion passionnante sur les propriétés et les usages guerriers de ce que l'on appelle aujourd'hui la communication et qui excède bien sûr le monde des médias.

Christophe Prochasson et Anne Rasmussen ont animé pendant plusieurs années un séminaire de l'Ecole des Hautes Études en Sciences sociales sur l'histoire culturelle de la Grande Guerre. En interrogeant les usages du vrai et du faux pendant le premier conflit mondial, ils montrent ici que, si guerre et vérité sont rarement compatibles, la première guerre totale des temps modernes, en coà¯ncidant avec la diffusion de nouvelles techniques (photographie, cinéma), a fait du contrôle des esprits un enjeu décisif du conflit. Les affrontements militaires ne sont pas le seul lieu des combats : la communication en temps de guerre devient à la fois un enjeu et une lutte. Si l'on s'en tient aux médias interrogés ici, on s'aperçoit qu'un nouveau régime de vérité se met progressivement en place pendant la Première Guerre mondiale dans le conflit permanent qu'orchestrent propagande et censure, diffusion de bobards et démentis.

En abordant ces rapports compliqués, le livre met l'accent sur les différentes utilisations / instrumentalisations du faux. Pas seulement des mensonges organisés, mais aussi des rumeurs, des camouflages, des fantasmes, des anxiétés auxquels la guerre assure une circulation rapide et paroxystique. Le faux apparaît ainsi comme un acteur social avec lequel ou contre lequel les institutions, les pouvoirs publics, les scientifiques, les médias doivent composer, voire jouer dans un incessant aller et retour entre la nécessité de persuader pour maintenir la cohésion sociale et la volonté de stabiliser les cadres de la rationalité. De ce point de vue, l'examen des photographies du Service historique de l'armée de Terre, l'analyse de la réutilisation des images cinématographiques et de la construction de la mémoire de la guerre via la fiction, celle des conditions dans lesquelles se construit la politique de communication mise en place par les différentes instances de censure ou encore la violence d'une culture de guerre clairement perceptible dans les rapports du contrôle postal, tous ces aperçus montrent bien que ce qui est en question c'est le rapport des savoirs, de l'identité, du témoin au réel via la question de la vérité. Que ce rapport ne dépende pas seulement des médias, il fallait aussi le rappeler…

Anne-Claude Ambroise-Rendu

Michael Palmer, Quels mots pour le dire ? Correspondants de guerre, journalistes et historiens face aux conflits yougoslaves, Paris, L'Harmattan. Communication et Civilisation, 2003, 232 p., 19 euros

Michael Palmer avec toute l'érudition, qu'on lui connaît, dans un fourmillement d'informations inédites et de remarques originales nous propose un ouvrage sur la couverture médiatique du conflit yougoslave entre 1989 et 2001. À l'occasion d'un des conflits les plus longs et les plus graves survenu sur le sol européen depuis 1945, l'auteur cherche à « croiser temps long et temps court, espaces de la communication-monde et espaces limités à tant de mots, de signes, de secondes pour « raconter ce qui se passe ». »

Jouant avec les mots comme avec les correspondances dans les faits et dans le temps, Michael Palmer nous propose tout d'abord de savants retours en arrière sur les journalistes et sur l'histoire la plus reculée pour nous présenter une perspective permettant de réfléchir sur le présent. Il s'agit d'étudier quels sont les « mots pour dire » le conflit.

Dans une deuxième partie, il entre dans le cœur de son sujet. Il étudie la manière dont les agences et les médias occidentaux ont couvert la guerre du Kosovo. Michael Palmer rappelle qu'il s'agit alors, plus que tout, d'informer dans l'urgence. Les agences de presse, les transnationales de l'information comme Reuters, CNN et les diffuseurs d'images d'actualité sont particulièrement bien adaptés pour cette tâche. L'ouvrage analyse les mots, les dépêches, les images ayant servi à couvrir cette guerre. La bibliographie américaine et anglaise utilisée est particulièrement riche et la qualité des notes nous montre le travail considérable fait ici pour rendre compte de cet exemple de « géocommunication » de l'urgence. Ce livre montre également comment journalistes et correspondants, essentiellement témoins et narrateurs, se transforment en historiens.

On l'aura compris, ce livre foisonnant apporte à ceux qui ont l'audace de s'y plonger des mines d'informations et de pistes de réflexions.

Isabelle Veyrat-Masson

Jean-Marie Charon, Arnaud Mercier (dir.), Armes de destruction massive. Informations de guerre en Irak, 1991-2003, Paris, CNRS Communication, 2004, 20 euros

Ce livre a une double ambition : faire une comparaison entre deux événements ayant eu lieu dans des conditions très semblables à 12 ans d'intervalle, et conduire une analyse à chaud des conditions de l'information d'une guerre à peine terminée, la guerre d'Irak de 2003.

Le premier objectif paraît très judicieux et malgré quelques redites, inévitables dans les ouvrages collectifs, celui-ci parvient très bien à montrer les principales évolutions dans les techniques de communication entre les deux conflits.

Il semblait plus difficile en revanche, d'analyser avec si peu de recul le dernier conflit irakien. La gageure est réussie.

L'ouvrage réunit avec bonheur des auteurs que l'on retrouve rarement dans les mêmes ouvrages : des chercheurs français, des journalistes et des analystes étrangers. Les points de vue se complètent et apportent de nombreux éléments d'information. Avec ce livre on est véritablement devant un objet qui se construit, chaque intervention apportant une pierre à l'édifice.

Ses coordinateurs (Charon, Mercier) commencent par faire la synthèse des enjeux médiatiques des guerres. Ils rappellent que la mobilisation exceptionnelle des médias en temps de guerre est soutenue par une opinion qui montre une forte attente d'information. La comparaison avec d'autres situations est parlante comme le rappel de la situation du Petit Parisien qui voit ses ventes passer de plus d'un million d'exemplaires avant la guerre à 2 300 000 exemplaires en 1917 (record absolu le 12 novembre 1918 avec 3 031 312 exemplaires vendus). Le lecteur sait pourtant que l'information qu'il reçoit alors est incomplète et biaisée comme ne l'ignorent pas les téléspectateurs de 1991 et 2003. Peu importe que les recettes publicitaires baissent pour des raisons venant à la fois de l'annonceur et du bouleversement des programmes, peu importe s'ils travaillent sous haute surveillance, les médias se font tous une obligation de répondre à cette attente.

La brève comparaison historique entre les diverses technologies ayant permis le récit de l'événement est parlante. Si l'on voit que les informations qui parviennent ne sont pas de même nature (au-delà des questions du temps mis par les nouvelles pour parvenir aux lecteurs) on peut se demander dans quelle mesure les contemporains des deux guerres du Golfe ont été véritablement mieux informés que les lecteurs de la presse du xixe siècle. Car si les moyens de communication se sont améliorés, les modes de contrôle aussi. C'est à ce jeu du chat et de la souris politico-médiatique, à propos des deux guerres d'Irak que les différents textes de ce livre sont consacrés.

Le plan de l'ouvrage s'articule autour de cinq points. La première partie cherche à resituer les enjeux comparés des deux guerres du point de vue tant stratégique (Battistella), politique (Charon) que médiatique (Bourdon, Arquembourg). La deuxième et la troisième partie cherchent à rendre compte de la manière dont les événements ont été traités. Comment les journalistes ont-ils travaillé ? De la collaboration « exemplaire ou presque » de la presse américaine avec le gouvernement qu'analyse Lance Bennet (mais aussi d'Alençon, Sinz, Chantraine) aux « war blogs » (Le Cam) qui paraissent être l'élément le plus nouveau de cette information en temps de guerre, plusieurs articles analysent le travail des journalistes embedded (Bureau) et le climat de fort patriotisme qui régnait alors aux États Unis. À l'extérieur de l'Empire en revanche, les points de vue sont plus éclatés : en France (Véray, Riutort, David) évidemment, mais également en Grande-Bretagne (Palmer), au Canada (Demers), dans les pays arabes à travers Al-Jazira (Lamloum), l'ONU (Soriano) et en Belgique (Lits), d'autres voix se font entendre. Plus libres pour autant ?

La moitié du livre s'interroge sur la situation de l'information dans les pays engagés en Irak en 2003 (États-Unis, Grande-Bretagne) : « misère de l'information », pressions gouvernementales, difficultés d'informer honnêtement dans un climat patriotique farouche. Il semble que tous les moyens soient mis en œuvre après le 11 septembre pour conditionner un pays entier (Mathien). La guerre est la seule réponse à l'outrage absolu. La mort légitime doit répondre aux morts illégitimes. On ne manquera pas de remarquer cependant que les auteurs (Mercier, Frau-Meg) s'appuient sur des travaux américains pour décrire les diverses manipulations de l'opinion. C'est aussi de l'intérieur de l'Empire que naissent la contestation et la dénonciation. Cela n'empêche pas un très grand nombre d'Américains d'être dupes de fausses nouvelles et de mensonges comme le montrent les sondages analysés ici. Mais des sondages encore plus récents ne révèlent-ils pas à quel point les opinions sont volatiles ?

Ce qui semble particulièrement réussi dans cet ouvrage, c'est le ton adopté par l'ensemble de ces interventions. Généreusement descriptif souvent, ce qui est tout à fait nécessaire pour traiter d'événements aussi récents et nappés de mystère (sinon de mensonges et de rumeurs) le livre apporte des analyses qui tout en étant critiques n'optent jamais pour le ton de la dénonciation.

Cet ouvrage a également le grand mérite d'apporter une ouverture très riche à travers des traductions (Aldridge, Greenberg, Cunningham), les articles français évoquant les travaux américains (nombreux sur ce sujet) et également une importante bibliographie anglophone.

Isabelle Veyrat-Masson

La presse face aux défis contemporains

Jean-Baptiste Legavre (dir.), La presse écrite : objets délaissés, L'Harmattan, 2004, 352 p., 30,50 euros

Emanation d'un colloque tenu à l'université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines, cet ouvrage vise à éclairer des « objets délaissés » concernant la presse écrite. Il regroupe pour l'essentiel des contributions de chercheurs en sciences politiques et de sociologues, Christian Delporte apportant seul un éclairage historique. Comme toujours dans les ouvrages collectifs, les contributions sont de niveau inégal : à côté d'articles de chercheurs confirmés sont également publiés des résumés de mémoires de maîtrise ou de DEA.

Cependant, ce livre se révèle fort utile. Il se développe en quatre parties, la première traite des journalistes et de leur profession, avec de remarquables éclairages comparatifs (Cyril Lemieux sur les pratiques journalistiques, Florence Le Cam et Denis Ruellan sur le processus de professionnalisation) et des apports sociologiques (Sandrine Lévêque sur les journalistes spécialisés, Yves Poirmeur sur les controverses sociologiques sur le travail journalistique).

La deuxième partie regroupe des études concrètes sur différents niveaux d'analyse : Christian Delporte sur les échanges professionnels internationaux, Olivier Baisnée sur les journalistes de l'Union européenne à Bruxelles, Marie Drouet sur les localiers et les correspondants locaux en Alsace, Mathieu Fintz sur la biographie.

La troisième partie regroupe des études de cas : la conférence de rédaction du Monde (Nicolas Hubé), le portrait de presse dans Le Monde et Libération (Jean-Baptiste Legavre), les palmarès hospitaliers (Frédéric Pierru), la presse féminine (Eric Darras).

La 4e partie, intitulée « influences ? », semble moins convaincante ; elle cherche en effet, à travers trois contributions à mesurer l'influence de la presse sur l'opinion publique (Emmanuel Pierru, effets politiques des médias, Isabelle Charpentier, la lecture de la presse quotidienne, Jacques Gerstlé, presse écrite et comportements politiques) ; mais comment pourrait-on régler la question en une soixantaine de pages ?

Au total, ce livre apporte des regards neufs et stimulants sur la presse écrite : à plusieurs reprises, les auteurs nous font entrer dans la fabrique de l'information au quotidien. Certes, l'empreinte de Pierre Bourdieu et du « champ journalistique », référence obligée qui a tendance à devenir un véritable tic d'écriture chez les sociologues, nuit parfois à la compréhension des phénomènes observés, mais dans l'ensemble, on reste au plus près de la vie quotidienne des journaux et des pratiques journalistiques observés.

Patrick Eveno

Hirtzmann Ludovic, Martin François. Le défi des quotidiens gratuits, Québec, Éditions MultiMondes, 2004, 190 p.

« Les gratuits étonnent en ce sens qu'ils ne sont pas si différents des quotidiens payants ». La tonalité et l'esprit de cette étude sur ces nouveaux journaux d'information gratuits, et leurs effets sur la presse en général, sont donnés dès les premières lignes de l'ouvrage. Les auteurs insistent : « cette étude est passionnante » et ils ont raison, l'arrivée des gratuits a bouleversé le paysage médiatique, l'enjeu est considérable tant au niveau économique que culturel.

L. Hirtzmann, docteur es Lettres et communiquant, et F. Martin, journaliste indépendant franco-québécois, s'intéressent à cette déferlante des gratuits à travers une étude comparatiste entre le Québec et la France – comparaison pertinente parce qu'elle s'appuie sur deux contextes particuliers. En effet, au Québec, existe une réelle culture de la presse gratuite et les lecteurs l'apprécient. « Cette presse gratuite, confirment les auteurs, n'est pas perçue comme une presse de mauvaise qualité ». Ce qui n'est pas vraiment le cas en France. Dès l'irruption de Métro et 20 Minutes en 2002, de nombreux éditorialistes, aux plumes assassines, ont transformé ces nouveaux concurrents en de véritables ennemis, opposant systématiquement qualité et gratuité. Aujourd'hui, certains payants ont organisé leur riposte, soit en s'associant avec un titre gratuit, soit en produisant leur propre gratuit. Pourtant le phénomène des gratuits ne cesse de s'amplifier et de nouveaux supports font leur apparition. La presse traditionnelle, déjà fragilisée, doit désormais compter avec ces nouvelles publications.

L. Hirtzmann et F. Martin s'appliquent à démontrer les enjeux de cette situation. Après un état des lieux éclairant sur la progression des gratuits, et une présentation complète des groupes, des alliances et des moyens que cachent Métro et 20 Minutes, ils s'interrogent sur la naissance d'un nouveau concept. « Les gratuits d'information ne réinventent pas le journalisme mais ils préfigurent un autre journalisme ». Si les auteurs pointent les atouts de ce type de presse tel que leur mode de distribution offensif, directement à la rencontre du lecteur dans les transports en commun, ils pistent aussi les failles, démontant un à un les arguments avancés par les gratuits eux-mêmes. Ainsi, pour L. Hirtzmann et F. Martin, Métro et 20 Minutes ne cibleraient pas un nouveau lectorat, non lecteur de presse traditionnelle. Seules les potentialités du marché publicitaire domineraient leur stratégie d'implantation.

Cette étude détaillée, appuyée de chiffres, d'exemples et d'interviews de journalistes, plutôt critique vis-à -vis des gratuits, s'avère assez lucide quant à la situation de la presse en général. Malgré tout, le lecteur reste un peu sur sa faim, la question des attentes du lectorat est peu traitée et pourtant les gratuits ont, semble-t-il, bel et bien trouvé un public. En revanche, les auteurs l'ont senti, l'opposition entre gratuité et qualité est désormais un faux débat. Les gratuits ont des capacités d'évolution indéniables. Médias de conquête, ils risquent encore de s'emparer de nouveaux marchés.

Marie Christine Lipani Vaissade

Télévision, images et publics

Sophie de Closets, Lectures pour tous, De Boeck, Bruxelles-INA, 2004, 166 p., 24,50 euros

Le 27 mars 1953 apparaît la première émission littéraire télévisée française, Lectures pour tous. Ses initiateurs sont Jean d'Arcy, directeur des programmes, et deux jeunes licenciés en philosophie amoureux de littérature, Pierre Desgraupes et Pierre Dumayet, qui ont appris les rudiments du journalisme à la radio.

L'écho est faible dans l'immédiat, car le pays ne possède alors qu'environ 10 000 récepteurs. L'émission hebdomadaire, qui durera quinze ans avant d'être emportée par mai 1968, trouve toutefois vite un public fidèle et diversifié, sinon large. En effet Lectures pour tous propose des sommaires contrastés : les œuvres difficiles y côtoient les best-sellers à la mode et même les livres pratiques, de façon à toucher jusqu'à la « mercière de Saint-Léon », selon l'expression de Desgraupes. C'est l'époque où s'affirme la volonté de démocratiser la culture : Vilar est parti à la conquête des publics populaires pour le théâtre, et même le secteur marchand emboîte le pas, Hachette créant avec succès le Livre de poche cette même année 1953.

Lectures pour tous est constitué de trois ou quatre conversations en direct d'une dizaine de minutes avec un écrivain, et de chroniques, en particulier les brillants one-man-shows de Max-Pol Fouchet. Elle s'apparente au départ à de la radio filmée, avec de longs plans fixes, mais dès 1955 une mutation décisive s'opère avec l'arrivée du réalisateur Jean Prat. Ce dernier impose un langage télévisuel nouveau, comme le montre Sophie de Closets dans une des parties les plus intéressantes de son étude : un bon tiers de l'interview va désormais être illustré par des gros plans s'attardant sur le physique de l'auteur (le profil de Mauriac, les mains de Borges, les tics de Céline…), dont les moindres mouvements, voire les silences, sont guettés comme autant d'indices révèlant sa personnalité profonde.

Sophie de Closets, qui a visionné les 44 émissions encore disponibles à l'Inathèque, utilisé des sources variées, notamment les archives de Max-Pol Fouchet à l'IMEC, et rencontré entre autres Pierre Dumayet (mais pas Bernard Pivot, petite frustration pour le lecteur), offre donc aux historiens de la culture comme à ceux des médias, par cette intéressante monographie, l'occasion de réfléchir à plusieurs transformations décisives. On note d'abord l'apparition d'une première forme de télévision-confession, genre appelé à un grand avenir. On voit comment la télévision, fille de la radio, s'en démarque dans la décennie cinquante et invente des formes d'expression spécifiques. Mais surtout Lecture pour tous, qui n'aborde guère les questions d'écriture ou de style au sens strict, ni les genres peu télégéniques comme la poésie, vise à révéler autant un individu que son œuvre. L'émission tend donc à modifier notre conception de la littérature, puisqu'elle suggère, par sa dramaturgie, que toute œuvre est forcément autobiographique. Elle va même jusqu'à suggérer parfois que le plus intéressant c'est l'auteur, et non pas l'œuvre. La médiatisation des écrivains modifie par ailleurs les circuits de légitimation : « passer à la télévision » devient un critère fondamental de reconnaissance publique, et rares sont ceux comme Sartre et Beauvoir qui s'y refuseront. La littérature, elle aussi, commence ainsi à devenir un spectacle, une évolution confirmée avec le nouveau « salon littéraire » créé en 1975, qui ajoute, par rapport à Lectures pour tous, le piment des escarmouches verbales entre auteurs : Apostrophes.

Cécile-Anne Sibout

Brigitte Le Grignou, Du côté du public. Usages et réceptions de la télévision, Paris, Economica, collection Études politiques, 2003, 239 p., 24 euros

Le point de départ du travail de Brigitte Le Grignou est explicite : comment a-t-on pu en rester aussi longtemps à une conception bornée du public de la télévision, en ignorant à la fois les premiers travaux sur les effets des contenus culturels mais aussi les recherches sur la réception d'autres contenus comme le livre ? Les conceptions généralement en œuvre n'ont pas construit les outils capables d'appréhender l'expérience des spectateurs, et de différencier leurs réactions. Le long intérêt porté par les chercheurs au public apparaît donc comme une sorte de quête du Graal où, errant de médiateurs en médiateurs, ils manquent indéfiniment l'objet recherché : les « pratiques réelles des spectateurs »

L'ouvrage propose donc une triple approche. La première partie, fort utile et plus traditionnelle, resitue les traditions de recherche qui assignent une place au public, des médias eux mêmes, mais aussi du livre et d'autres objets culturels, en piochant dans un ample corpus disciplinaire. La seconde se centre plus particulièrement sur le téléspectateur pour relire les travaux qui le supposent « actif », et plus particulièrement ceux qui le saisissent à des moments différents de sa pratique : dans son interprétation des contenus, sa pratique quotidienne de la télévision, le poids des variables sociologiques, économiques, culturelles sur sa réception, le contexte domestique de son écoute, sa réutilisation des contenus dans une expérience à la fois individuelle et collective…

La troisième enfin rapproche l'expérience du téléspectateur d'autres types de pratiques, politiques ou culturelles, et confronte les analyses de ceux qui l'étudient avec les approches des médias. On verra ainsi comment certains étudient la réception du livre comme processus de construction d'un sens spécifique, à distance de la lecture savante, ce qui permet au lecteur de jouer avec ses différentes identités. L'étude des lecteurs populaires montre par exemple que l'adhésion aveugle que les analystes supposent souvent propre à cette « littérature de gare » laisse la place à différentes modalités de mise à distance des contenus comme la lecture distraite ou nonchalante. La piste n'est pas entièrement neuve pour l'étude des médias, comme le montre Brigitte Le Grignou, mais est sans doute un salutaire rappel. De ces parcours à travers la réception des livres, des œuvres d'art, voire du politique, on retiendra surtout la fertilité des approches qui s'écartent d'une réception savante, recherchent les réceptions non conformes aux prescriptions implicites des contenus et de leurs exégètes. Les profanes auraient des parcours, des expériences qui se différencieraient radicalement de celles des savants, et qui, pour l'essentiel auraient été évacués des analyses. Le champ politique mériterait lui aussi d'être revu au prisme des profanes, ces « a-politiques » qui entretiennent avec le politique un rapport inventif et complexe, plus distancé que ne le supposent habituellement les savants. Bref, il s'agit de rendre de l'ambivalence, de la diversité, de l'autonomie, de la compétence aux positions prises par les usagers, les citoyens, les lecteurs, les téléspectateurs… In fine, le retour sur la question – rebattue – des effets laisse perplexe : comment ne pas la considérer comme un retour réducteur à l'opposition offre/demande, production/réception ? Est-il une réponse possible à la question « provocante » de Roger Chartier : « les livres font-ils les révolutions ? » tant sont désormais riches, pluriels, contingents et localisés, les mille processus par lesquels les contenus prennent sens, s'inscrivent dans un enchaînement de pratiques, sont appropriés par des individus et des collectifs, s'articulent avec d'autres contenus, etc. ?

Ce riche parcours dans cinquante années de littérature, attentif tant à la diversité des concepts qu'aux options méthodologiques des recherches, constitue donc, on l'aura compris, un bilan critique des travaux qui sera précieux, à la fois par son caractère synthétique et par la variété des approches dont il rend compte.

Cécile Méadel

Bernard Lahire, La Culture des individus, dissonances culturelles et distinction de soi, Paris, La Découverte, 2004, 775 p., 28 euros

Voici un travail sociologique qui devrait retenir l'attention de tous les historiens des médias et du fait culturel, car il corrige nombre d'idées reçues. Contrairement à ce qu'on a pu laisser penser à sa sortie, l'ouvrage ne réfute pas en bloc les théories du Pierre Bourdieu de La Distinction, mais il les nuance fortement en s'appuyant sur d'amples études de « terrain ». Est ainsi battue en brèche l'intuition commune à beaucoup de chercheurs d'une cohérence générale des comportements individuels : les « lettrés » auraient des consommations culturelles « légitimes » tandis que le « populaire » se contenterait de productions industrielles plus ou moins abrutissantes. Les spécialistes de la télévision savent déjà qu'il n'en est rien : si l'audience des émissions et chaînes culturelles est faible, leur composition reflète celle de la société, ni plus ni moins. S'il y a en nombre plus d'employés devant TF1 qu'Arte, c'est également le cas pour les professions intellectuelles. La thèse majeure de l'ouvrage est donc que « la frontière entre la légitimité culturelle (la « haute culture ») et l'illégitimité culturelle (la « sous-culture », le « simple divertissement ») ne sépare pas seulement les classes, mais partage les différentes pratiques et préférences culturelles des mêmes individus, dans toutes les classes de la société ». Il ne s'agit pas pour autant de dire que tous naviguent de la même façon entre « haute culture » et « sous-culture », car bien des facteurs (dont la classe sociale, le parcours individuel, la sociabilité familiale et amicale) façonnent les profils culturels de chacun. Mais de reconnaître que les individus ne sont pas, ou rarement, monolithiques dans leurs consommations médiatiques notamment : il faut les replacer dans le réseau concret de leurs liens d'interdépendance pour comprendre ce « zapping » qui les caractérise souvent. Les chiffres des enquêtes récentes sur les pratiques culturelles des français confirment ainsi que l'écart entre groupes sociaux auxquels on attribue des pratiques de consommation culturelle rigoureusement opposées (par exemple : fréquentation de l'opéra ou non) est parfois de l'ordre de seulement 10 points. En clair, une minorité de chaque groupe « consomme » la haute culture, seule la proportion change d'un groupe à l'autre. Dans les commentaires sociologiques, cet écart certes significatif devient une opposition absolue entre employés et cadres supérieurs, qui masque une vraie communauté, à savoir qu'une majorité des deux groupes fuit l'opéra. C'est ici que la tendance bourdivine à consacrer des idéaux-types sociaux (tel les fameux détenteurs du capital culturel) est battue en brèche : plus on descend dans les chiffres, moins on trouve de groupes sociaux homogènes et cohérents. L'auteur enfonce le clou : « il suffit en effet de relire les données statistiques (en fait rarement lues par les commentateurs, même les plus « savants », qui privilégient la lecture des interprétations et délaissent la lecture fastidieuse des tableaux de données) publiées dans La Distinction pour se rendre compte de la tendance de Pierre Bourdieu à forcer le trait des différences et à faire passer de l'ordre des différences relatives (et parfois très relatives) entre groupes objectivées dans les tableaux de tris croisés à l'ordre des oppositions symboliques et culturelles tranchées et sans nuance propre au commentaire théorique. »

L'auteur consacre de très larges développements méthodologiques à la construction de son modèle, ce qui permet d'appréhender les limites concrètes du petit jeu consistant à « classer » les pratiques culturelles dans chaque domaine. Les professionnels de chaque secteur concerné auront beau jeu de pointer les limites de chaque classement : qui décide que Capital est une émission « légitime » au même titre que Le Cercle de minuit ? Qui décide ce qu'est un film « légitime » par opposition à un film de divertissement ? En quoi L'Esquive serait-il moins populaire que Les Choristes ? Il faudrait certes distinguer l'intention des producteurs culturels et la réception par les divers publics. Par exemple, la présence d'une chaîne privée dans le tour de table d'un film conditionne sans doute une partie de son casting, de sa promotion et de sa réception, alors que celle d'Arte aura un effet inverse. Pourtant, il arrive que ces pronostics soient déjoués et l'on voit dans les enquêtes sur la culture cinématographique des Français que les listes de films préférés sont rarement de « purs » échantillons d'une seule catégorie. De même certains éditeurs pourront s'offusquer de voir les livres d'histoire exclus des genres littéraires les plus légitimes quand les romans récents, fussent-ils médiocres, bénéficient en bloc du label valorisant de « littérature contemporaine ».

Il reste que la tentative de Bernard Lahire d'offrir une grille d'analyse homogène de l'ensemble des pratiques culturelles a le grand mérite d'exister, et de refléter un travail de grande ampleur conduit dans la durée. Loin de s'en tenir aux chiffres disponibles, l'auteur s'est livré avec le concours d'une équipe à plusieurs centaines d'entretiens qualitatifs permettant de cerner au mieux comment, par exemple, une enseignante de lettres classiques « consomme » de la télévision « populaire » ou comment un chef d'entreprise d'origine modeste reste éloigné des pratiques les plus légitimes auxquelles son aisance matérielle et ses fréquentations devraient l'inciter.

L'auteur a de surcroît construit des modèles statistiques de profils culturels « dissonants » (c'est-à -dire mélangeant pratiques légitimes et peu légitimes) ou consonants et mesuré leur probabilité dans les différents groupes sociaux. Ces modèles permettent d'identifier des exceptions qui contredisent l'hypothèse générale de pratiques hétérogènes : ainsi, l'écoute fréquente d'une musique très légitime rend peu probable la combinaison avec des goûts peu légitimes dans d'autres domaines. Mais ce genre d'exception, si commode pour l'analyse, reste rare.

On pourra, au choix, saluer ou regretter la volonté d'éviter tout classement de type « socio-styles » qu'affectionne la presse magazine. La rigueur scientifique y gagne sans doute ce que le marketing des médias y perd (pas de recette miracle ici pour toucher tel ou tel public spécifique !) Mais l'auteur semble parfois raffiner l'analyse à l'infini. Il a certes raison de consacrer de longs chapitres à l'importance de la mobilité sociale, des influences familiales et amicales, et surtout au temps particulier de l'adolescence, qui mélange plus que tout autre les pratiques légitimes et illégitimes. Reste qu'il laissera aussi certains sur un sentiment de désarroi méthodologique : une fois déconstruites nos commodes idées reçues, il nous reste encore à concevoir de nouveaux outils pour faire avancer l'histoire balbutiante des publics.

Yannick Dehée

Laurent Gervereau, Inventer l'actualité. La construction imaginaire du monde par les médias internationaux, Paris, La Découverte, 2004, 159 p., 13,50 euros

L'auteur est un spécialiste reconnu de l'analyse des images. Son intérêt pour les médias d'information et la télévision n'est pas nouveau. En 1997, déjà , il avait co-dirigé un ouvrage collectif, accompagnant une exposition remarquée à Paris, sur l'histoire du petit écran en France, des origines à l'éclatement de l'ORTF. Ici, il nous propose une réflexion originale sur la manière dont se bâtit l'information, à partir de l'enquête collective qu'il dirigea en 2003, dans le cadre du projet de Baromètre européen des médias. Durant une année, son équipe a observé à la loupe les journaux imprimés et télévisés de cinq pays en Europe (France, Espagne, Italie, Allemagne, Grande-Bretagne), prolongeant l'analyse par l'observation de l'information des chaînes américaines et algériennes, la complétant aussi par une approche des spots publicitaires encadrant les JT. Il en est ressorti une ample documentation, nourrie de statistiques, permettant de conduire au plus près une étude comparative.

Ne nous trompons pas sur la démarche. Il ne s'agit pas de traiter les événements de l'année 2003 vus par les médias du monde. Nul souci, ici, de rétrospective, comme aiment à les présenter au public les hebdomadaires et les émissions télévisées spéciales du côté du nouvel an. Laurent Gervereau s'applique essentiellement à démonter les mécanismes de l'information à l'échelle internationale, les phénomènes de circulation, les logiques de sélection et de hiérarchisation, les dispositifs de mise en scène, les polarisations qui en découlent.

De ce livre fourmillant d'idées et écrit avec vivacité, retenons ici deux éléments de réflexion. D'abord, la vision occidentale du monde, tant il est vrai que la circulation des images est contrôlée par des agences qui, américaines ou européennes, décident des événements à couvrir. Non seulement on n'évoque l'actualité en Asie, en Afrique, en Amérique latine que si elle est de nature à peser sur le devenir de l'espace occidental, mais les États-Unis et l'Europe de l'Ouest imposent un regard univoque au reste de la planète. En la matière, la fameuse loi de proximité joue aussi d'une autre manière, et l'auteur, exemples à l'appui, examine minutieusement la façon dont l'information « occidentalisée » subit l'effet les filtres nationaux. Ensuite, l'auteur montre la manière dont les logiques commerciales commandent l'actualité. Il ne s'agit pas seulement de recherche du scoop ou de « théâtralisation » des nouvelles, mais aussi de modes de construction et de procédés discursifs imprégnés des méthodes publicitaires. L'information, phagocytée par la communication et ses valeurs stéréotypées, écarte alors toute tentative d'analyse ou d'enquête pour verser dans l'émotion immédiate et la simplification à outrance des questions planétaires.

Certes, l'auteur n'est pas le premier à évoquer ces questions essentielles. Mais, trop souvent, la réflexion sur l'uniformisation de l'information est conduite à partir d'exemples épars. Ici, l'intérêt est lié à l'instrument scientifique, aux séries dégagées, au comparatisme de la démarche. À ce titre, le monde universitaire et le grand public trouveront dans l'ouvrage des satisfactions à la fois distinctes et complémentaires. Les lecteurs qui chercheront dans ce livre un outil pour conforter l'idée communément répandue du grand complot mondial de contrôle de l'information en seront pour leurs frais. La construction de l'actualité à l'échelle planétaire n'est pas réductible à Big Brother. Pour autant, explique Gervereau, le conformisme de l'information, qui broie la pluralité des points de vue, constitue bien un des principaux périls qui menacent aujourd'hui les démocraties occidentales.

Christian Delporte

Les Séries policières, sous la direction de Pierre Beylot et Geneviève Sellier, Paris, L'Harmattan, 2004

Cet ouvrage tout à fait intéressant est la publication d'un colloque qui s'est tenu sous l'égide de l'Université de Bordeaux III et de l'INA/INATHàˆQUE en 2002. Une vingtaine de contributions d'auteurs comptant parmi les meilleurs spécialistes de l'étude des programmes de télévision y figurent. On peut seulement regretter l'absence d'historiens. Comme ne le cache pas le titre, il s'agissait dans ce colloque, puis dans le livre, d'étudier les séries policières télévisuelles. L'ouvrage débute par le traditionnel Captatio Benevolentiae des recherches sur les médias : le rappel par les responsables de l'ouvrage que l'objet de leurs travaux, la fiction sérielle, et d'une manière la culture de masse, souffre toujours du mépris de l'Université. Pourtant, de moins en moins nombreux sont ceux qui ne s'interrogent pas devant la multiplication des séries policières. Pour des spécialistes de l'étude cinématographique comme Pierre Beylot et Geneviève Sellier, ce genre fictionnel est devenu en effet « le vecteur principal de l'inventivité scénaristique et formelle, mais aussi un lieu d'expression privilégiée des contradictions sociales et de la recherche de consensus » (p. 9).

Plusieurs disciplines sont ici requises pour étudier ces séries policières françaises et américaines : sémiologues, narratologues ou sociologues se penchent sur ce phénomène qui, pour n'être pas nouveau n'en est pas moins de plus en plus visible. L'ouvrage ne propose pas de synthèse sur l'évolution du nombre des séries policières en particulier américaines, mais on sourit en pensant aux déclarations des années 1980 et aux inquiétudes devant le déferlement de programmes américains. Actuellement les écrans sont conquis sans que personne ne songe plus à se plaindre. Au contraire. Ce livre témoigne d'une admiration peu mesurée pour ces séries.

L'ouvrage est divisé en quatre parties. Il étudie d'abord les contextes de programmation et de production, puis le contenu des émissions à l'aide d'abord d'instruments sémiologiques puis sociologiques et enfin leur réception.

Jean-Pierre Esquénazi cherche tout d'abord à resituer les séries policières dans le domaine de la création en revendiquant pour celles-ci un auteur ; il prend alors l'exemple de Hill Street Blues dont les auteurs sont en effet bien connus et à l'aide des travaux de Todd Gitlin et d'autres recherches américaines il apporte des éléments intéressants sur l'un d'eux Bochko. Bochko invente en effet une nouvelle manière d'écrire des séries policières en établissant une convergence entre les soap opera (destinées aux femmes) et les cops shows (privilégiés par les hommes). « réunissant deux styles narratifs jusque-là étrangers l'un à l'autre ». Dans la tradition des travaux sur les professionnels de la radio-télévision, Philippe Le Guern propose une description bien documentée des conditions de production de Julie Lescaut.

Pour François Jost, la spécificité de la télévision réside dans la recherche systématique et étayée de la rencontre entre un type de programme et un type d'émission, cette opération s'appelle la programmation. Pour que cette rencontre se fasse, les chaînes mettent au point les conditions d'une « promesse ». En étudiant la manière dont la presse écrite, radiophonique, ou électronique présentent les séries policières et surtout leurs arguments de « vente », F. Jost construit un modèle d'interprétation particulièrement stimulant dans lequel sont décrites les relations mises en jeu dans ce type de production entre la réalité constamment revendiquée et la fiction présentée avec « feintise ».

Marie-France Chambat-Houillon voit dans les séries policières la « clef de voûte » de la programmation des chaînes généralistes. Elle analyse les bandes-annonces de l'émission Police District afin d'étudier les conditions de l'appropriation de cette série par la chaîne. Cette appropriation étant considérée comme une des conditions du succès.

La deuxième partie de l'ouvrage analyse des dispositifs sériels des émissions policières. Stéphane Bénassi propose un classement de ces séries en 5 grands genres déterminés par leur degré de mise en série /ou en feuilleton. Ce travail donne à voir les évolutions de la télévision française et les emprunts à d'autres expériences. C'est plus précisément à une comparaison entre les séries policières et françaises que se livrent les deux articles suivants celui de Carmen Compte et Danielle Arensma et celui de Stéphanie Pontarolo et Sarah Sépulchro.

De son côté, Xavier Daverat étudie un épisode de la série Johnny Staccato diffusée entre le 10 septembre 1959 et le 24 mars 1960. Cette série de NBC s'inscrit dans « le retour du privé » à la télévision américaine. L'épisode ici étudié, Solomon réalisé et joué par John Cassavettes est « en rupture par rapport à l'argument policier de la série ». Analyser un film comme celui-ci, un film « limite », n'est ce pas mettre le doigt sur ce qui différencie le cinéma et la télévision, thème présent mais peu présenté par les textes précédents ? Cet article nous apporte d'intéressantes pistes de réflexion.

Les textes de la troisième partie décrivent les liens ténus existant entre la télévision, ses programmes et les mouvements de la société. Comme l'écrivent les responsables de cet ouvrage, « la série est un laboratoire privilégié pour l'analyse sociologique des représentations ». Les articles d'Armelle Lenoir sur Chapeau Melon et bottes de cuir, et de Marc Lits interrogeant les liens entretenus par la littérature et les médias de masse à propos de Nestor Burma comme les articles de Geneviève Sellier et celui de Soek-Kyeong Hong-Mercier étudiant l'émergence de figures féminines centrales dans les nouvelles séries policières et replaçant ce phénomène dans des mouvements identitaires profonds de la société. Dans son étude de Julie Lescaut, Geneviève Sellier en appelle à la vigilance critique. Malgré sa forte personnalité et son rôle de « chef », le personnage du commissaire féminin préféré des Français ne doit-il pas son succès, se demande l'auteure, du fait qu'« elle ne remet pas réellement en cause le partage traditionnel des rôles entre les hommes et les femmes » (p. 265) ? Après avoir proposé quelques pistes intéressantes pour comprendre le succès d'une fiction audiovisuelle, Soek-Kyeong Hong-Mercier conclut son étude des femmes-flics sur l'ambiguà¯té des situations décrites. Une ambiguà¯té qui correspond à une « réponse télévisuelle à la réalité des années 1990 : l'éclatement de la famille, l'avancée des femmes dans la société, la baisse des solidarités, la concurrence sociale aggravée, etc. » (p. 287).

Jean-Claude Soulages profite des séries policières pour réfléchir à l'évolution des formes télévisuelles. Il montre de façon convaincante que « la télévision n'opère jamais par rupture mais qu'elle agit plutôt par emprunts, déplacements et adaptations ». (p. 289). Pour lui, la capacité de la télévision de décliner des formes est infinie.

Sabine Chalvon-Demersay montre à travers son analyse de la fiction comment celle-ci peut être mobilisée dans la constitution du sens de la réalité sociale. Un des exemples les plus parlants me paraît être sa démonstration des liens existants dans la « vraie vie » entre les policiers et policières et les héros de la télévision : les policiers s'approprient la vision du monde des séries en convertissant leur univers fictionnel en pratiques professionnelles. Sabine Chalvon-Demersay montre de façon passionnante à quel point la fiction est au cœur de notre relation au monde.

Dans la dernière partie consacrée à la réception des séries policières deux articles se penchent sur le rôle de la télévision et plus particulièrement de la fiction, dans la structuration des adolescents. Ces études montrent la relation complexe entre ces jeunes et les médias. L'article de Marie-Claude Taranger constate chez les adolescents la concomitance entre une évaluation négative des séries et une familiarité certaine avec ces productions. L'impossible identification de ces ados avec les personnages des séries serait à l'origine de ce rejet. Notons une dernière découverte de cette étude en réception : la dispersion des opinions sur le contenu des séries (sur les personnages par exemple) est telle que le chercheur n'a pas pu dégager des points de vue dominants. On peut toutefois se demander si la catégorie « ados » est pertinente sur tous les sujets. Le travail de Michèle Gellereau montre que, malgré le rejet de la télévision exprimé par de nombreux ados, c'est bien de références à celle-ci que sont composés les vidéos-amateurs.

Cet ensemble, on l'aura compris, est passionnant. Il montre que les recherches sur la télévision ne peuvent pas se limiter à l'étude des émissions dites « sérieuses » : information, politique, documentaires… Les milliers d'heures de fiction présentés et souvent reçus par des millions d'individus – quelles que soient les origines sociales ou les opinions – jouent un rôle, on l'aura compris, très important dans notre perception du monde ; cette perception du monde si décisive au moment de faire des choix… « sérieux ».

Isabelle Veyrat-Masson

[1] The Far Eastern Telegraphs : The History of Telegraphic Communication between the Far East, Europe and America before the First World War (1981) et The History of the Caribbean Telegraphs before the First World War (1996) publiés dans les Annales Academiae Scientarum Fennicae.

[2] Tim O'Brien, « How to Tell a True War Story », The Things They Carried, Broadway Books, New York, 1998, (1ère édition : 1990), p. 82.

[3] Et cités page 278 de la contribution de Leonard V. Smith.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Parutions,389.html