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Ouvrages : Hélène de Maleissye, Le filtre médiatique (Indiciel, 2006) ; Ulf Hannerz, Foreign news (University of Chicago Press, 2004) ; Stephen Hess, Through Their Eyes (Brookings Institution Press, 2005). Recension par Michael Palmer.

Que fait l’historien des médias face à l’abondance d’essais et d’analyses provenant d’auteurs qui ne se prétendent pas historiens mais dans les écrits pourraient servir par la suite d’autant d’indices ou traces de « l’air du temps », du climat de débat sur les faits, propos et gestes de la gente médiatique ?

Que fait-il de la production de chercheurs situés dans les champs qui lui sont proches, qui les labourent à propos d’objets qui lui sont chers…, mais qui traitent diverses sources, adoptent de multiples méthodes, et revendiquent des appartenances disciplinaires… d’une manière qui n’est pas la sienne ? Mal formulées, certes, de telles questions viennent à l’esprit à propos de deux ouvrages ici pointés mais qui exemplifient cette vaste littérature avec laquelle il flirte ou qui le laisse parfois pantois… Commençons par un texte en français, aux proportions modestes : Le filtre médiatique, Paroles de journalistes pose une question qui travaille également l’historien des médias, le sociologue de la communication et tout « communicologue » et citoyen consommateur des médias : comment les journalistes sélectionnent-ils l’information, comment agencent-ils les récits qu’ils en font. Les quelque 126 pages ne peuvent qu’effleurer le sujet ; mais « les critères de choix des sujets » (« les proximités… les stéréotypes… les agendas… »), traités à la suite d’une enquête auprès de 51 journalistes (télévisions, radios, presse magazine, presse hebdomadaire, presse spécialisée, presse quotidienne, PQN, PQR, agence de presse), occupant des postes aussi différents que « directeur de l’information » et simple « reporter » permettent en effet d’aborder le thème de la conclusion : « coutumes médiatiques ».

Anonymes, les propos rapportés – eux-mêmes étayés par des références à un corpus de presse, 2003-2006, pour l’essentiel – permettent d’appréhender les représentations que les journalistes véhiculent et ce, qu’il s’agisse de la profession ou du métier, ou alors des attentes supposées de leurs publics.

On ne retiendra ici qu’un exemple : le filtre « étranger ». Il débute (p.85) avec ce propos d’un rédacteur en chef : ce n’est pas tant que les sujets étrangers n’intéressent pas les Français » que certains sujets les « agacent : les guerres qui n’en finissent pas, le conflit israélo-palestinien, la Corse et la politique étrangère sauf quand on parle d’élections » ; parmi les intertitres de ce chapitre : « l’Afrique mal aimée des journalistes ».

Si on a affaire parfois à des « brèves de comptoir » des journalistes, cela est fort utile – si ce n’est comme trace des représentations que pourra utiliser par la suite l’historien des médias.

L’anthropologue, lui, observe également le modus vivendi et loquendi, ainsi que le discours autoréflexif des journalistes. Ulf Hannerz - Foreign news. Exploring the world of foreign correpondents- est professeur d’anthropologie sociale de l’université de Stockholm. Parmi ses objets de prédilection ; « le transnational, l’international, le global » ; et les représentations qu’on en a… L’anthropologue, ici, convoque l’ethnographie pour appréhender le monde des correspondants étrangers. On aurait souhaité qu’il fasse davantage référence à l’enquête de Mark Pedelty (War Stories, 1995) ; et l’ouvrage du journaliste australo-britannique Philip Knightley, traduit en français « les correspondants de guerre », ne le retient guère. Le livre d’Hannertz est d’importance, notamment pour les historiens des médias internationaux. Vu depuis Stockholm, mais nourri également par des enquêtes et entretiens à Jérusalem, à Tokyo et à Johannesburg, et par le dépouillement de la « copie internationale » des journaux états-uniens de référence tels le New York Times et le Los Angeles Times, l’univers et la production des correspondants étrangers sont pensés avec des références aux « communautés imaginées » d’Arjun Appadurai et de Benedict Anderson, de la tension « longue durée et histoire événementielle » de Fernand Braudel. Par ailleurs, Hannerz convoque les écrits des correspondants étrangers dont les réflexions irriguent, en effet, la réflexion en sciences humaines et sociales sur la « manière de dire le monde » - Rudyard Kapuscinkski, notamment. Anthropologue-ethnographe, Hannerz observe comment le correspondant étranger observe le monde, et scrute les représentations qu’il a de son métier, et des attentes de ses publics, à l’époque dite de la globalisation. On en retient qu’une certaine culture dite « anglo-saxonne », de références partagées qu’aiguise ( ?) cette même globalisation, façonnerait bien des représentations des enjeux de l’actualité internationale, les « dominantes » du « news agenda » de la « communication-monde ». Hannerz à la fois revisite la vielle antienne - tel pays ne s’intéresse qu’à l’actualité internationale ayant une résonance immédiate directe avec ses propres préoccupations, culture ou histoire - et identifie, parce que lui-même se déplace constamment pour les besoins de l’enquête, les enjeux et résonance de l’« Étranger proche », vu depuis Jérusalem, Tokyo, Jo’burg, etc. Il cite peu « la copie » elle-même, réalise de nombreux entretiens avec les correspondants étrangers en poste, et campe les univers souvent très différents des correspondants étrangers in situ. Il rend intelligible les prismes -rapports avec les sources, avec leurs responsables rédactionnels au siège - qui façonnent peu ou prou leur production.

L’ouvrage d’Hannerz est le fruit d’une enquête de dix ans. Il cite l’ouvrage de Stephen Hess, un des doyens des observateurs des correspondants de presse à l’œuvre : International News and Foreign Correspondents (1996). En 2005, Hess, devenu professeur émérite de l’Institut Brookings à Washington DC, centre d’où il réalise l’essentiel de ses travaux, publia Through their Eyes ; Foreign correspondents in the United States. Il manquait en effet un ouvrage américain, rédigé depuis la fin de la guerre froide et à l’aune de cette époque dite de la globalisation, où l’on scrute la manière de faire des correspondants étrangers aux États-Unis. Politologue qui depuis longtemps fréquente les milieux de la presse, de la diplomatie et de la politique à Washington, Hess a coutume de pratiquer les techniques d’entretien, de questionnaire, et de dépouiller la presse professionnelle des médias - Editor and Publisher en tête. Ici, il tire profit des enquêtes précédentes, adressées aux correspondants étrangers aux États-Unis : 250 en 1955, 865 en 1975, et 2000 en 2000. En moins de 200 pages (qui incluent les textes et réponses de certains de ses questionnaires), il capte la nature, le statut, les « visions » du monde et « manières de faire » de ces correspondants. La méthode n’est pas celle d’Hannerz. Ensemble, ces deux ouvrages informent le regard, et méritent l’attention des historiens des médias, en France et ailleurs.

Michael Palmer

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 7, hiver 2006-2007, p. 268-270.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrages-Helene-de-Maleissye-Le.html

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