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Ouvrage : Yannick Dehée, Agnès Chauveau (dir.), Dictionnaire de la Télévision française (Nouveau Monde éditions, 2007). Recension par Catherine Bertho Lavenir.

Oubliez la couverture. Les caricatures grinçantes de Cabu sèment ici la confusion. Ce n’est pas un exercice de style du genre Charlie Hebdo qui se cache sous cette couverture mais un dictionnaire, qui aurait d’ailleurs dû s’appeler « Dictionnaire de la télévision populaire » si l’on en croit l’éditeur, sans doute pour marquer la différence avec l’autre dictionnaire de la télévision coordonné par Jean-Noël Jeanneney, il y a quelques années. Cet ouvrage-ci décrit la télévision française considérée du point de vue du spectateur. On y trouve par exemple, indexées à leur titre en français, les séries ou les émissions d’importation américaine, anglaise et même allemande telles que Hawaï police d’état, Chapeau melon et bottes de cuir ou Inspecteur Derrick.

La forme dictionnaire induit un certain éclatement du propos, le Club Dorothée voisinant avec « Cognac Jay », « Noël Mamère » avec Maigret, Capital avec Candy et Gym Tonic avec Les Guignols de l’info. Cette impression de désordre qui reflète assez bien, en fin de compte, l’expérience du spectateur confronté au fil des heures à des émissions d’origine et d’ambition disparates, est renforcée par des différences sensibles dans la rédaction des articles, confiée à un ensemble d’auteurs d’âge et d’expérience académique divers. Considérées toutes ensembles, ces notices témoignent cependant d’une possible position critique vis-à-vis de la culture télévisuelle, considérée comme une culture populaire et une culture de masse, et c’est ce qui fait l’intérêt spécifique de ce dictionnaire.

Un premier ensemble de notices couvre les dimensions classiques d’une histoire de la télévision française. Aucun des grands thèmes de la vie télévisuelle n’est omis. Aux journalistes historiques succèdent les animateurs célèbres, et les grandes émissions politiques voisinent avec les émissions caractéristiques des divers âges télévisuels. Il y figure même une notice « Funérailles ». Les présidents de la République sont présents, tous traités dans leur rapport à la télévision. « De Gaulle » précède ainsi « Roger Gicquel » - alphabet oblige -, tandis que Goldorak succède immédiatement à « Giscard d’Estaing ».

Les notices consacrées aux émissions les plus populaires épousent, pour une partie d’entre elles, le regard qu’a longtemps eu la littérature académique vis-à-vis des productions audiovisuelles. Le texte consacré au Club Dorothée, par exemple, désapprouve à la fois l’esthétique des dessins animés japonais diffusés par l’émission et le rapport de l’animatrice-productrice aux enfants. À l’inverse, les émissions emblématiques de la télévision de service public bénéficient d’un a priori favorable. « Tout était neuf, et rien n’a vieilli » écrit l’auteur chargé des Shadoks, tandis que « Jean-Christophe Averty » a droit à une longue notice qui célèbre son inscription dans la tradition surréaliste, et donc sa filiation avec la culture légitime. D’inspiration surréaliste aussi Belphegor qui, on le souligne, a directement inspiré Da Vinci Code.

Les notices consacrées aux séries témoignent de postures critiques différentes. Certains auteurs choisissent de s’immerger avec bonheur dans une mémoire collective construite par l’expérience de récits partagés, à la limite de l’approche nostalgique. D’autres cependant, même s’ils font preuve d’une érudition bon enfant, n’omettent pas de proposer des pistes d’analyse de l’œuvre qui leur échoit en s’intéressant soit à l’esthétique du récit soit à sa dimension socio-historique. Posant la question des raisons du succès d’une série, les auteurs vont souvent chercher la réponse dans les innovations formelles et narratives qui font la qualité du récit mais ils cherchent aussi à rapporter l’intrigue et les personnages au contexte qui les a vu naître. De Chapeau melon et bottes de cuir (The Avengers) nous saurons ainsi que la série « présente une inventivité ahurissante, détournant à plaisir tous les codes narratifs du thriller ». Et l’auteur, (Laurent Bihl) d’inviter le lecteur à la nostalgie régressive en précisant : « c’est donc avec consternation que les fans du monde entier apprennent le retrait de Diana Riggs en 1968… » tout en précisant qu’au grand regret des amateurs, les 52 premiers épisodes n’ont jamais été diffusés en France. C’est encore la qualité d’écriture qui justifie l’intérêt porté à Sex and the City : « Rythme enlevé, actrices excellentes, écriture soignée, réalisation inventive et gueststars de luxe (de Carole Bouquet à Donald Trump) ont fait de la série un must », écrit Yannick Dehée, sans omettre de se pencher sur la question-clef : Sex and the City est-elle une série féministe ? Ces demoiselles sont-elles des femmes libérées, les personnages masculins n’étant que l’objet de leur désir ou bien sont-elles les victimes archétypales d’une société patriarcale qui ne leur accordera le bonheur que lorsqu’elles seront enfin en couple ?

Peu de séries à grande audience paraissent indignes de ce dictionnaire. Même Beverly Hills (1993-2001), diffusé au sein du Club Dorothée à partir de 1993 a droit à une notice qui résume son intrigue, inscrit son succès dans la vague qui, au même moment, fait la notoriété de la série canadienne pour adolescents Les Années Collège, et suit le devenir de ses comédiens qui s’inscrivent dans une culture « people » diffusée à l’échelle mondiale par les magazines spécialisés. On ne refera pas ici le tour des séries étrangères qu’analyse ce dictionnaire, de Dallas à Inspecteur Derrick en passant par Les Feux de l’Amour ou Flipper le Dauphin. L’important est de constater que l’ouvrage ne réduit pas son propos à la célébration nostalgique mais que, sans mépriser son objet, il tente d’offrir des pistes d’analyse. On regrettera alors la maigreur des références placées à la fin de certaines notices, alors que l’une des fonctions d’un dictionnaire est de permettre à des étudiants d’aller plus loin dans un sujet. On déplorera aussi le système bizarre de signature des textes, qui empêche de comprendre clairement qui écrit quoi. Petits défauts qui ne devraient pas empêcher que l’on adopte comme outil de travail ce Dictionnaire de la Télévision française qui prend au sérieux la culture populaire de la télévision.

Catherine Bertho Lavenir

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 10, printemps 2008, p. 256-257.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Yannick-Dehee-Agnes.html

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