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Ouvrage : Virginie Philippe, Transition et télévision en Espagne. Le rôle de la TVE. 1973-1978 (L’Harmattan, 2007). Recension par Yves Bouvier.

A la croisée de la science politique et de l’histoire des médias, l’ouvrage de Virginie Philippe, publication de son mémoire de master, présente une étude de cas détaillée sur l’Espagne entre l’attentat contre Carrero Blanco (1973) et la victoire de la gauche aux élections (1982). Pour les « transitologues » qui essaient de trouver des convergences dans le passage des dictatures aux régimes démocratiques (Portugal, Grèce, Roumanie…), l’exemple espagnol joue régulièrement le rôle de modèle. La place de la télévision dans cette historiographie reste cependant très lacunaire et le principal mérite de l’ouvrage est d’aborder frontalement cette question à partir des archives audiovisuelles de la TVE. Pour comprendre ce rôle, Virginie Philippe commence par dresser le portrait de la TVE, télévision espagnole, à la fin du franquisme. Considérée comme un mass media dont la seule utilité était de relayer la propagande officielle, la télévision était une télévision commerciale d’Etat, l’absence de redevance étant compensée par une publicité massive. Les programmes étaient adaptés à cette idéologie avec une prédominance de la culture populaire. Avant même la mort de Franco, une nouvelle génération de journalistes (dite « de 68 »), qui entendait bien être active dans le changement social, proposa quelques thèmes de société dans les émissions Informe Semanal et La Clave : avortement, adhésion au Marché Commun, ETA, homosexualité, place de la femme, nucléaire, communisme… mais non la guerre civile, blessure encore ouverte. L’information représentait 40 % du temps d’antenne sur les années 1976 et 1977 transformant la télévision en espace du débat par excellence. Mais cette effervescence culturelle concernait principalement la 2e chaîne, moins regardée que la première qui maintint une programmation traditionnelle (divertissements et sport).

La théâtralisation de la parole télévisée permit apparemment de « donner la parole au peuple », comme le souhaitait le chef du gouvernement Adolfo Suarez. Mais si la volonté de dynamiter les tabous politiques et moraux et d’ouvrir un espace de dialogue fut bien réelle, la TVE ne fut pas pour autant, comme l’explique bien l’auteur grâce à des exemples précis d’émissions, un espace de liberté. En plus des thèmes interdits (Franco, le roi, l’armée, l’unité espagnole) les journalistes savaient également s’auto-censurer pour de pas provoquer les éléments les plus durs du régime. Mais la TVE fut aussi instrumentalisée. Tous les projets de réforme firent l’objet de reportages, de discours télévisés, de débats et Adolfo Suarez n’hésita pas à manipuler l’information. Ancien directeur général de la RTVE, il y nomma un de ses proches, Rafael Ansón Oliart en juillet 1976, pour réorganiser le service de l’information et organiser le soutien au gouvernement pour les élections de 1977.

En 1976, les Espagnols regardaient la télévision en moyenne 3 h par jour. Suarez ne s’y trompa pas qui mit tout le poids de la télévision en faveur du « oui » au référendum sur la Constitution de 1978. Mais les Espagnols se lassèrent du spectacle politique quotidien et le 6 décembre 1978, jour de ce référendum, le TVE diffusa un match de football. Après cette date, la RTVE devint l’outil d’une formation démocratique accélérée : Constitution, Nations Unies, Europe, partis politiques, syndicats…

Au final, Virginie Philippe propose un bel exemple des ambiguïtés de la télévision dans les sociétés démocratiques. Principale source d’information des citoyens et vraie actrice de la transition, la TVE a rempli ses objectifs : construire un discours démocratique, légitimer le pouvoir et participer à l’apprentissage de la démocratie. Mais l’endoctrinement démocratique laissa des traces et l’oubli de la mémoire de la Guerre civile se fit au profit de la génération qui ne l’avait pas vécue. Au chapitre des regrets, on évoquera l’absence de documents originaux en annexe ainsi que la naïveté de certaines analyses. Mais tout ceci est peu au regard des qualités de l’ouvrage qui montre combien une exploitation systématique des sources audiovisuelles peut s’avérer féconde.

Yves Bouvier

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 11, hiver 2008-2009, p. 269-270.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Virginie-Philippe.html

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