Accueil du site > Actualités > Recensions d’ouvrages > Presse écrite - Imprimé > Ouvrage : Thierry Crépin, Françoise Hache-Bissette (dir.), Les Presses enfantines chrétiennes au xxe siècle (Artois presses Université, 2008). Recension par Claire Blandin.

Recensions d’ouvrages

envoyer l'article par mail title= envoyer par mail Version imprimable de cet article Version imprimable Augmenter taille police Diminuer taille police

Ouvrage : Thierry Crépin, Françoise Hache-Bissette (dir.), Les Presses enfantines chrétiennes au xxe siècle (Artois presses Université, 2008). Recension par Claire Blandin.

La naissance de la presse enfantine date du tournant des xixe et xxe siècles, et entérine le processus d’invention de l’enfance, à l’œuvre depuis quelques dizaines d’années. Parce que les jeunes âmes sont perçues comme un formidable terrain d’expansion de la foi et qu’ils saisissent dès lors la nécessité de leur proposer une presse spécifique, les éditeurs chrétiens s’engagent dans la création de journaux pour enfants. Cet ouvrage présente les actes d’un colloque qui s’est tenu en décembre 2004 à Arras, pour le 75e anniversaire de la naissance de Cœurs vaillants. Il aborde une séquence chronologique large (de la fin du Second Empire au xxie siècle) et s’intéresse à tous les pays de la francophonie européenne. Les recherches rassemblées portent sur les presses catholiques et protestantes, sans oublier de les confronter aux publications laïques. L’évolution du discours et de l’iconographie de ces périodiques permet d’étudier les mutations du message chrétien en direction de la jeunesse. Les années 1930 et 1940 apparaissent comme l’âge d’or de cette presse confessionnelle, à une période où les valeurs catholiques s’affichent sans complexe. Dans une société en voie de sécularisation, les années 1960 sont à l’inverse celle de la crise, puis de l’apparition d’une nouvelle génération de publications. Ces cadres chronologiques posés, c’est le contenu des journaux qui est examiné : les changements de regard sur les peuples colonisés, ou sur les femmes, étant les plus caractéristiques.

C’est face au développement d’une presse populaire favorable aux républicains et souvent anticléricale, et à l’émergence des éditions scolaires, que les premiers groupes de presse chrétiennes apparaissent à la fin du xixe siècle. Gautier-Languereau fonde ainsi son succès sur La Semaine de Suzette qui publie les aventures de Bécassine. Aujourd’hui leader du secteur, Bayard-Presse (né de la Bonne Presse dans les années 1960) est également scruté par plusieurs des recherches présentées. A l’étranger, c’est le groupe belge Averbode (du nom de l’abbaye), qui, surtout dans les années 1920, suit les préceptes de la Croisade Eucharistique dans Petits Belges. En plus des éditeurs, l’ouvrage souligne le rôle personnel de quelques illustrateurs : Pierre Joubert, Robert Rigot, et surtout Hergé, dont le parcours personnel (du militantisme catholique à un humanisme de bonne volonté) pourrait servir de fil conducteur à l’ensemble des recherches.

Mais plus que les acteurs, ce sont les journaux eux-mêmes qui sont ici présentés. Les études multiples de La Semaine de Suzette sont peut-être les plus éclairantes, car elle est à la fois comparée à des revues au contenu plus ouvertement religieux (Le Noël) et à la laïque Fillette. De cette dernière confrontation, portant sur la période de la Première Guerre mondiale, émergent de nouveaux éléments sur la transmission de la culture de guerre aux enfants. La concurrence entre les deux titres est exacerbée par le conflit qui renforce les codes moraux et sociaux, et les barrières de genre. En butte aux accusations d’immoralisme de la presse catholique (qui cachent mal une campagne antisémite et germanophobe), le groupe Offenstadt a surtout popularisé la presse enfantine, jusqu’alors réservée à la bourgeoisie. Lili l’espiègle, héroïne de Fillette, pousse toujours plus loin que Bécassine le patriotisme et le sens du sacrifice. Son enthousiasme est un véritable appel à la mobilisation, alors que La Semaine de Suzette se contente d’adapter les récits au contexte de la guerre. Mais, dans les deux titres, cette culture de guerre est, pour les enfants, fondée sur la culpabilisation (les poilus se battent pour leurs foyers, c’est-à-dire pour eux) et très christianisée.

Les démarches scientifiques à l’œuvre sont toutes solides et bien construites ; elles se révèlent utiles sur un objet aussi neuf que la presse illustrée enfantine. Contribution importante à l’histoire de l’enfance et de la jeunesse, cet ouvrage apporte également de nouveaux éclairages sur le développement de la culture de masse et l’histoire du christianisme. Les presses étudiées sont bien plurielles ; issues de confessions différentes, et d’espaces géographiques divers, elles subissent les mutations de l’histoire culturelle, politique et religieuse du xxe siècle. Elles sont d’autant plus importantes que leurs innovations (les produits dérivés, comme les poupées ; les modes de diffusion…) sont ensuite reprises par les presse enfantines laïques, qui suivent le découpage des tranches d’âge (issu de l’expérience des mouvements de jeunesse) et des genres rédactionnels.

Claire Blandin

Recension publiée dans Le Temps des médias n° 13, Hiver 2009-2010, p. 228-230.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Thierry-Crepin-Francoise.html

Dans la même rubrique