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Ouvrage : Shlomo Sand, Le XXe siècle à l’écran (Seuil, 2004). Recension par Antoine Germa.

À l’heure où le cinéma rencontre un certain succès auprès des historiens mais où les recherches paraissent atomisées, l’ambitieuse synthèse de Shlomo Sand semble tomber à point nommé. Il s’agit rien moins, en effet, pour cet historien israélien que d’écrire l’histoire du xxe siècle à travers ses représentations cinématographiques. Autour d’une centaine de films, animé d’une volonté encyclopédique qui se nourrit d’une érudition impressionnante, l’auteur se livre à une relecture des grandes questions politiques et sociales qui ont traversé le xxe siècle : la misère et la lutte des classes, la guerre de1914-1918, le communisme, le fascisme et le nazisme, l’extermination des Juifs, la guerre froide, et enfin le colonialisme et le Tiers-monde. Dès l’introduction, il circonscrit avec honnêteté les limites de son corpus : les films convoqués étant presque tous occidentaux, des continents cinématographiques entiers restent dans l’ombre (Inde, Japon, Chine, Moyen-Orient…). L’auteur interroge la puissance d’enregistrement du cinéma. En refusant de reprendre à son compte les vieilles distinctions esthétiques entre « chefs-d’œuvre » et « navets », entre films d’auteur et films commerciaux, il considère le cinéma dans sa capacité à porter témoignage de l’état d’esprit d’une société à un moment donné. Les films sont ainsi appréhendés dans leur dimension idéologique. Ce postulat trouve sa justification dans un chapitre inaugural qui montre que le temps du cinéma est aussi celui de l’avènement des masses. Cette approche, classique, offre parfois de très belles pages. La mémoire du fascisme italien est ainsi l’objet d’une analyse minutieuse qui permet de proposer une chronologie éclairante : de Roberto Rossellini à Bernardo Bertolucci en passant par Dino Risi, le peuple italien était le plus souvent présenté comme la victime innocente d’un système politique abhorré soutenu par une minorité. Il faut attendre 1977 et le film d’Ettore Scola, Une journée particulière, pour voir mise en scène la participation des Italiens au fascisme : la rencontre entre une mère de famille mariée à un fonctionnaire du gouvernement (Sophia Loren) et un journaliste de la radio homosexuel (Marcello Mastroianni) est possible ce 6 mai 1938 car tous les locataires d’un immeuble romain sont partis ovationner le Duce et Hitler signant l’alliance italo-germanique. Les itinéraires personnels d’Antonioni et de Rossellini manifestent, par ailleurs, l’ambiguïté des Italiens à l’égard de cette histoire puisqu’ils ont été, eux-mêmes un temps, les défenseurs du régime fasciste.

Cette volonté de revisiter une histoire du cinéma, pleine de mythes, d’idoles et de maîtres, parcourt tout l’ouvrage. L’histoire des cinéastes soviétiques sous Staline n’est pas ici un long martyrologe mais le récit d’une connivence criminelle entre un régime totalitaire et des artistes : La ligne générale d’Eisenstein annonce la construction d’un imaginaire stalinien et contribue de ce fait à la persécution des Koulaks. Le procès instruit au réalisateur du Cuirassé Potemkine doit être lu comme une réponse aux travaux de Marc Ferro qui voulait voir dans les films de ce cinéaste l’expression d’un contre-pouvoir. Pour une mise en balance plus juste, on peut regretter que le livre taise les destins tragiques de Dziga Vertov, accusé de « cosmopolitisme » — car juif — à la fin des années 1930 ou d’Alexandre Miedviedkine, le réalisateur du Bonheur dont Chris Marker avait montré dans Le Tombeau d’Alexandre la façon dont son histoire personnelle se confondait avec celle du cinéma soviétique. Ces silences renvoient surtout au regard que Shlomo Sand pose sur le cinéma. Le primat accordé au politique aboutit à ignorer les problèmes formels qui, selon l’auteur, relèvent de l’esthétique et non de l’histoire. Le cinéma est alors cantonné au rôle de preuve supplémentaire et n’apporte aucun éclairage particulier. Tout se joue, en effet, dans l’explicite, le littéral, dans le message véhiculé par le film puisqu’« il ne s’est agi que d’introduire et d’analyser des représentations et des regards cinématographiques, généralement parmi les moins allégoriques et les moins métaphoriques ». Une étrange tension habite ainsi ce livre entre la croyance dans la capacité du cinéma à figurer l’histoire et le refus d’interroger les moyens par lesquels il peut y parvenir. Il est pourtant impossible de comprendre le cinéma soviétique des années 1920 sans s’intéresser aux choix formels qui le caractérisent : le cinéma est alors un art révolutionnaire qui incarne l’utopie communiste et le montage une arme de destruction du monde bourgeois. Le réalisme soviétique des années 1930 sonne la fin des innovations formelles et manifeste une modification profonde du régime qu’il faudrait analyser.

Plus généralement, il conviendrait pour un historien de discuter la proposition de Jean-Luc Godard qui, dans ses récentes Histoire(s) du cinéma, rappelle que le cinéma au vingtième siècle est le champ d’une lutte politique entre deux régimes d’images : d’une part, celles des régimes totalitaires ; d’autre part celles de l’« usine à rêves » hollywoodienne.

Antoine Germa

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 3, automne 2004, p. 236-37.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Shlomo-Sand-Le-XXe-siecle.html

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