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Ouvrage : Rémy Rieffel, Que sont les médias ? (Gallimard, Folio, 2005). Recension par Laurent Martin.

Certains livres sont importants parce qu’ils ouvrent des voies, reconnaissent des territoires inconnus, forgent des instruments nouveaux qui pourront par la suite être utilisés ou délaissés, selon les besoins, par ceux qui les suivront. D’autres livres sont importants du fait de leur capacité à offrir un point de vue surplombant sur un paysage déjà très fréquenté, aménagé, mais devenu touffu et indéchiffrable à raison même de cette excessive familiarité. Le livre de Rémy Rieffel appartient clairement à cette seconde catégorie. Il ne nous propose pas une nième théorie sur les médias, il ne prétend énoncer aucune vérité première ou dernière sur ce champ labouré, sillonné, retourné par une poignée de défricheurs et l’armée de leurs épigones, il est, au sens le plus vrai du terme, une synthèse, qui s’appuie de surcroît sur les travaux personnels et antérieurs de l’auteur.

Quel est son objet ? Non les « médias » dans leur ensemble – et le titre est un peu trompeur qui fait espérer et redouter à la fois un essai généraliste sur tous les médias dans toutes les sociétés et à toutes les époques – mais la question du « pouvoir » des médias dits traditionnels et qui ne le sont pas tant que cela : la presse, la radio et la télévision, sans préjudice de quelques incursions du côté du livre, du cinéma ou des nouvelles « technologies de l’information et de la communication », les fameuses TIC. Encore faut-il préciser que l’aire et l’ère considérées sont essentiellement l’Occident ultra-contemporain, ce qui représente une limite (on aimerait de temps à autre plus de profondeur de champ – c’est l’historien qui parle – ou plus de comparaison dans l’espace – c’est quelqu’un qui n’a jamais écrit que sur la France qui l’écrit), mais obéit aussi à une certaine logique, celle des sources comme celle de l’objet : la forte représentation des travaux d’origine anglo-américaine reflète leur domination dans le champ des études sur la communication tout autant que la puissance incomparable de la culture et des médias américains dans le monde.

Ces limites posées – et elles embrassent déjà fort larges, exigeant de l’auteur un effort de lecture, d’assimilation et de reconfiguration qui impressionne –, que nous dit Rémy Rieffel ? Que la question du « pouvoir des médias » est à la limite « indécidable », insoluble, que ce pouvoir n’est pas un état de fait mais un « processus », un « continuum de la production à la réception », le « fruit d’une dynamique complexe entre des techniques, des messages et des individus, entre des informations, des croyances et des opinions. On ne peut plus l’isoler du système économique et industriel en vigueur, des langages (oraux, écrits, iconiques, audiovisuels) mis en œuvre et de leurs modalités d’énonciation, de l’éventail des opinions et des valeurs existant, de la multiplicité des pratiques de réception possibles. » (p. 21). De là découlent trois conséquences : une réflexion sur un tel objet engage nécessairement une pluralité d’approches et de disciplines ; elle doit être attentive avant tout à la complexité et aux nuances ; elle s’attache aux relations plus qu’aux états.

Contre une approche exclusivement médiacentrée, Rémy Rieffel plaide pour une « complexification » qui serait en même temps une « recontextualisation », une prise en compte de l’environnement dans lequel s’inscrivent les médias, soit l’ensemble de la « configuration médiatique » formée par l’interaction de différents éléments (techniques, institutions, acteurs, messages, récepteurs) traditionnellement pris en charge par plusieurs disciplines mais que les sciences de l’information et de la communication tentent aujourd’hui de fédérer (y parviennent-elles effectivement, c’est une autre question). Pour son compte, Rémy Rieffel s’appuie surtout sur la sociologie et la sémiologie en affirmant sa volonté de varier les angles de prises de vue et les focales, de combiner les études micro et macro, pour examiner la « manière dont s’articulent, par le biais des médias, aussi bien les rapports sociaux que les mondes vécus, les logiques collectives que les logiques individuelles. » (p. 24). On trouvera donc dans son livre, entre cent autres matières, aussi bien des analyses sur l’internationalisation et l’industrialisation des médias que des développements sur l’expérience vécue que constitue le spectacle télévisuel pour l’individu contemporain.

Un tel projet interdit les facilités de l’essayisme qui sévit dans ce champ d’étude comme en bien d’autres. Rémy Rieffel a des mots assez durs contre les simplifications abusives, les généralisations sommaires et réductrices dont les médias font régulièrement l’objet de la part de personnes plus indignées qu’informées. Il y a évidemment un risque dans cette position savante : celui de tourner à la posture scientiste, vouant tous ceux qui présentent une autre vision de la question à l’infamie de l’« opinion commune ». Mais la vertu d’une telle attitude est de délaisser la diatribe, le jugement à l’emporte-pièce, pour les études empiriques, les cas concrets, dont les résultats sont traités avec un souci admirable de la « nuance » et de la « prudence », deux mots qui reviennent souvent sous la plume de l’auteur. Comme lui, nous croyons qu’il y a là, à mi-chemin de l’optimisme du courant empiriste et du pessimisme du courant critique – les deux grands pôles qui aimantent le champ d’étude – la place d’une authentique « posture critique » dans le sens d’une réelle mise à distance de l’objet, sans diabolisation ni angélisme.

Plutôt que de « pouvoir », qui renvoie selon lui à une forme d’obligation contraignante, à une capacité d’imposition de normes de conduite ou de pensée par les médias qui n’a jamais pu être établie (ni démentie) par les études empiriques, Rémy Rieffel préfère donc parler d’« influence » pour désigner la manière dont les médias agissent sur les individus ; Gabriel Tarde, ici, s’avère plus pertinent que Pierre Bourdieu pour évoquer la persuasion, la séduction, la suggestion qui opèrent par le biais de la presse écrite, de la radio et surtout de la télévision. L’auteur en étudie les formes et les effets dans deux grands domaines : la politique et la culture. Dans les deux cas, les oppositions tranchées et les réponses univoques sont proscrites au profit d’une conception relationnelle des phénomènes qui en fait apparaître la fondamentale ambivalence. Une « tension » - autre maître-mot du vocabulaire rieffelien – existe en effet entre les phénomènes d’homogénéisation, de mondialisation, d’industrialisation, de concentration qui définissent la culture de masse, et des phénomènes de fragmentation, d’individualisation, d’invention, de résistance (des groupes comme des individus) qui composent une culture « mosaïque » - et toute la difficulté, mais aussi tout l’intérêt, est de penser ensemble ces mouvements contradictoires qui ne sont pas d’égale portée mais qui se complètent autant qu’ils se combattent. Parlant de la difficile question du public (qui reste « énigmatique ») et de la réception, Rémy Rieffel va jusqu’à faire de cette tension – ici, entre la lecture prescrite par les médias et les capacités d’adaptation ou de résistance des individus – « l’essence même des médias ». Décrire une telle tension, tenir en permanence les deux bouts de la chaîne réclame de grandes facultés d’analyse et de synthèse, beaucoup de travail et une forme de probité intellectuelle qui n’est pas si fréquente ; tout cela est réuni dans ce livre qui fera date.

Laurent Martin

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 6, printemps 2006, p. 243-245.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Remy-Rieffel-Que-sont-les.html

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