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Ouvrage : Pierre Van Dungen, Milieux de presse et journalistes en Belgique 1828-1914 (Académie royale de Belgique, 2005). Recension par Anne-Claude Ambroise-Rendu.

Frontalière et en partie francophone, la Belgique est pourtant pour beaucoup de Français une terra incognita et il ne semble pas que les historiens – fussent-ils historiens des médias - fassent vraiment exception à cette règle. Pour cette raison le livre de Pierre Van Dungen est une véritable aubaine puisqu’il offre une synthèse fouillée et savante sur les gens de presse en Belgique au xixe siècle. S’interrogeant sur les raisons qui ont poussé la plupart des individus ayant quelque influence dans l’espace public à collaborer d’une manière ou d’une autre aux entreprises de presse, l’auteur met d’abord l’accent sur ce qu’il appelle la commercialisation progressive de la presse à partir des années 1850, c’est-à-dire au fond la prise en compte par des nouveaux venus dans le monde de la presse des lois du marché. Il révèle ainsi que les éléments de cette commercialisation ne furent pas très différents en Belgique de ce qu’ils étaient en France usant de la publicité, des faits divers et des feuilletons et s’appuyant sur des innovations technologiques seules susceptibles d’assurer le transfert rapide de l’information et l’essor des tirages. Et l’on voit ainsi le duc d’Aumale en exil, actionnaire principal de l’Étoile belge, un de ces quotidiens commerciaux, en tirer de confortables bénéfices. Cette presse nouvelle et commerciale qui rompt avec la presse d’opinion et va bientôt la dépasser en tout s’inspire du reste en partie des audaces de Girardin ou de Millaud. Elle contribue à la « désacralisation de la mission dite d’intérêt public de la presse ». Mais elle assure aussi, on le sait, l’accès du grand nombre au monde de l’écrit et malgré tout, une certaine immersion dans le débat public tel qu’il est orchestré et répercuté par les journaux.

Le plus intéressant de l’ouvrage – car le plus original - pour un lecteur français, réside dans deux aspects tout à fait propres à la Belgique. D’une part l’analyse que fait l’auteur des stratégies du journalisme de propagande dans le contexte singulier qui est celui d’une Belgique linguistiquement partagée pour ne pas dire clivée, profondément catholique et qui reste jusqu’en 1893 soumise au suffrage censitaire. La presse ultramontaine a le vent en poupe dans les années 1870, tandis que libéraux et conservateurs se disputent la presse bruxelloise. Mais la politique anticléricale française semble séduire les hommes de presse libéraux, particulièrement quand ils sont francophones. D’autre part l’examen attentif de l’émergence d’un milieu d’intellectuels et de journalistes littérateurs qui tente de gagner cette fraction de lecteurs instruits que la presse commerciale a dédaignée et qui fait de la « question linguistique » un instrument décisif de cette opération. Malgré les premiers succès des journaux populaires flamands peu avant 1914, le français apparaît comme la langue « naturelle » des classes dominantes, même s’il est menacé par l’allemand, et cela n’empêche pas les relations « parisiano-bruxelloises » entre journalistes de se développer. Mais il est clair que le modèle culturel français suscite bien des débats et des tensions à l’intérieur du monde de la presse belge.

Le lecteur français peine toutefois un peu à saisir toutes les finesses et les implications possibles de ce travail de titan tant les informations de base sur l’histoire belge (l’union de 1828 entre catholiques et libéraux contre Guillaume d’Orange qui est choisie comme point de départ de cette histoire, la législation sur la presse, l’évolution du droit de suffrage, etc.) manquent ou sont distillées au fur et à mesure du récit sans constituer un cadre contextuel très sûr. Du coup, une partie de la démonstration qui n’est pas soutenue par des conclusions intermédiaires ou même par une problématique élaborée, lui échappe certainement.

Anne-Claude Ambroise-Rendu

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 7, hiver 2006-2007, p. 274-275.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Pierre-Van-Dungen-Milieux.html

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