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Ouvrage : Pierre Beylot, Geneviève Sellier (dir.), Les Séries policières (L’Harmattan, 2004). Recension par Isabelle Veyrat-Masson.

Cet ouvrage tout à fait intéressant est la publication d’un colloque qui s’est tenu sous l’égide de l’Université de Bordeaux III et de l’INA/INATHÈQUE en 2002. Une vingtaine de contributions d’auteurs comptant parmi les meilleurs spécialistes de l’étude des programmes de télévision y figurent. On peut seulement regretter l’absence d’historiens. Comme ne le cache pas le titre, il s’agissait dans ce colloque, puis dans le livre, d’étudier les séries policières télévisuelles. L’ouvrage débute par le traditionnel Captatio Benevolentiae des recherches sur les médias : le rappel par les responsables de l’ouvrage que l’objet de leurs travaux, la fiction sérielle, et d’une manière la culture de masse, souffre toujours du mépris de l’Université. Pourtant, de moins en moins nombreux sont ceux qui ne s’interrogent pas devant la multiplication des séries policières. Pour des spécialistes de l’étude cinématographique comme Pierre Beylot et Geneviève Sellier, ce genre fictionnel est devenu en effet « le vecteur principal de l’inventivité scénaristique et formelle, mais aussi un lieu d’expression privilégiée des contradictions sociales et de la recherche de consensus » (p. 9).

Plusieurs disciplines sont ici requises pour étudier ces séries policières françaises et américaines : sémiologues, narratologues ou sociologues se penchent sur ce phénomène qui, pour n’être pas nouveau n’en est pas moins de plus en plus visible. L’ouvrage ne propose pas de synthèse sur l’évolution du nombre des séries policières en particulier américaines, mais on sourit en pensant aux déclarations des années 1980 et aux inquiétudes devant le déferlement de programmes américains. Actuellement les écrans sont conquis sans que personne ne songe plus à se plaindre. Au contraire. Ce livre témoigne d’une admiration peu mesurée pour ces séries.

L’ouvrage est divisé en quatre parties. Il étudie d’abord les contextes de programmation et de production, puis le contenu des émissions à l’aide d’abord d’instruments sémiologiques puis sociologiques et enfin leur réception. Jean-Pierre Esquénazi cherche tout d’abord à resituer les séries policières dans le domaine de la création en revendiquant pour celles-ci un auteur ; il prend alors l’exemple de Hill Street Blues dont les auteurs sont en effet bien connus et à l’aide des travaux de Todd Gitlin et d’autres recherches américaines il apporte des éléments intéressants sur l’un d’eux Bochko. Bochko invente en effet une nouvelle manière d’écrire des séries policières en établissant une convergence entre les soap opera (destinées aux femmes) et les cops shows (privilégiés par les hommes). « réunissant deux styles narratifs jusque-là étrangers l’un à l’autre ». Dans la tradition des travaux sur les professionnels de la radio-télévision, Philippe Le Guern propose une description bien documentée des conditions de production de Julie Lescaut.

Pour François Jost, la spécificité de la télévision réside dans la recherche systématique et étayée de la rencontre entre un type de programme et un type d’émission, cette opération s’appelle la programmation. Pour que cette rencontre se fasse, les chaînes mettent au point les conditions d’une « promesse ». En étudiant la manière dont la presse écrite, radiophonique, ou électronique présentent les séries policières et surtout leurs arguments de « vente », F. Jost construit un modèle d’interprétation particulièrement stimulant dans lequel sont décrites les relations mises en jeu dans ce type de production entre la réalité constamment revendiquée et la fiction présentée avec « feintise ».

Marie-France Chambat-Houillon voit dans les séries policières la « clef de voûte » de la programmation des chaînes généralistes. Elle analyse les bandes-annonces de l’émission Police District afin d’étudier les conditions de l’appropriation de cette série par la chaîne. Cette appropriation étant considérée comme une des conditions du succès.

La deuxième partie de l’ouvrage analyse des dispositifs sériels des émissions policières. Stéphane Bénassi propose un classement de ces séries en 5 grands genres déterminés par leur degré de mise en série /ou en feuilleton. Ce travail donne à voir les évolutions de la télévision française et les emprunts à d’autres expériences. C’est plus précisément à une comparaison entre les séries policières et françaises que se livrent les deux articles suivants celui de Carmen Compte et Danielle Arensma et celui de Stéphanie Pontarolo et Sarah Sépulchro.

De son côté, Xavier Daverat étudie un épisode de la série Johnny Staccato diffusée entre le 10 septembre 1959 et le 24 mars 1960. Cette série de NBC s’inscrit dans « le retour du privé » à la télévision américaine. L’épisode ici étudié, Solomon réalisé et joué par John Cassavettes est « en rupture par rapport à l’argument policier de la série ». Analyser un film comme celui-ci, un film « limite », n’est ce pas mettre le doigt sur ce qui différencie le cinéma et la télévision, thème présent mais peu présenté par les textes précédents ? Cet article nous apporte d’intéressantes pistes de réflexion.

Les textes de la troisième partie décrivent les liens ténus existant entre la télévision, ses programmes et les mouvements de la société. Comme l’écrivent les responsables de cet ouvrage, « la série est un laboratoire privilégié pour l’analyse sociologique des représentations ». Les articles d’Armelle Lenoir sur Chapeau Melon et bottes de cuir, et de Marc Lits interrogeant les liens entretenus par la littérature et les médias de masse à propos de Nestor Burma comme les articles de Geneviève Sellier et celui de Soek-Kyeong Hong-Mercier étudiant l’émergence de figures féminines centrales dans les nouvelles séries policières et replaçant ce phénomène dans des mouvements identitaires profonds de la société. Dans son étude de Julie Lescaut, Geneviève Sellier en appelle à la vigilance critique. Malgré sa forte personnalité et son rôle de « chef », le personnage du commissaire féminin préféré des Français ne doit-il pas son succès, se demande l’auteure, du fait qu’« elle ne remet pas réellement en cause le partage traditionnel des rôles entre les hommes et les femmes » (p. 265) ? Après avoir proposé quelques pistes intéressantes pour comprendre le succès d’une fiction audiovisuelle, Soek-Kyeong Hong-Mercier conclut son étude des femmes-flics sur l’ambiguïté des situations décrites. Une ambiguïté qui correspond à une « réponse télévisuelle à la réalité des années 1990 : l’éclatement de la famille, l’avancée des femmes dans la société, la baisse des solidarités, la concurrence sociale aggravée, etc. » (p. 287).

Jean-Claude Soulages profite des séries policières pour réfléchir à l’évolution des formes télévisuelles. Il montre de façon convaincante que « la télévision n’opère jamais par rupture mais qu’elle agit plutôt par emprunts, déplacements et adaptations ». (p. 289). Pour lui, la capacité de la télévision de décliner des formes est infinie.

Sabine Chalvon-Demersay montre à travers son analyse de la fiction comment celle-ci peut être mobilisée dans la constitution du sens de la réalité sociale. Un des exemples les plus parlants me paraît être sa démonstration des liens existants dans la « vraie vie » entre les policiers et policières et les héros de la télévision : les policiers s’approprient la vision du monde des séries en convertissant leur univers fictionnel en pratiques professionnelles. Sabine Chalvon-Demersay montre de façon passionnante à quel point la fiction est au cœur de notre relation au monde.

Dans la dernière partie consacrée à la réception des séries policières deux articles se penchent sur le rôle de la télévision et plus particulièrement de la fiction, dans la structuration des adolescents. Ces études montrent la relation complexe entre ces jeunes et les médias. L’article de Marie-Claude Taranger constate chez les adolescents la concomitance entre une évaluation négative des séries et une familiarité certaine avec ces productions. L’impossible identification de ces ados avec les personnages des séries serait à l’origine de ce rejet. Notons une dernière découverte de cette étude en réception : la dispersion des opinions sur le contenu des séries (sur les personnages par exemple) est telle que le chercheur n’a pas pu dégager des points de vue dominants. On peut toutefois se demander si la catégorie « ados » est pertinente sur tous les sujets. Le travail de Michèle Gellereau montre que, malgré le rejet de la télévision exprimé par de nombreux ados, c’est bien de références à celle-ci que sont composés les vidéos-amateurs.

Cet ensemble, on l’aura compris, est passionnant. Il montre que les recherches sur la télévision ne peuvent pas se limiter à l’étude des émissions dites « sérieuses » : information, politique, documentaires… Les milliers d’heures de fiction présentés et souvent reçus par des millions d’individus – quelles que soient les origines sociales ou les opinions – jouent un rôle, on l’aura compris, très important dans notre perception du monde ; cette perception du monde si décisive au moment de faire des choix… « sérieux ».

Isabelle Veyrat-Masson

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 4, printemps 2005, p. 285-288.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Pierre-Beylot-Genevieve.html

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