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Ouvrage : Patricia Sorel, La Révolution du livre et de la presse en Bretagne (1780-1830) (Presses Universitaires de Rennes, 2004). Recension par Gilles Feyel.

Issu d’une thèse dirigée par Jean-Yves Mollier, ce livre court et bien écrit a de grandes ambitions : présenter l’état de l’imprimerie et de la librairie en Bretagne à la fin de l’Ancien Régime, mesurer l’ampleur des changements qui les affectèrent dans ces cinq départements au cours des dix ans de la période révolutionnaire, enfin évaluer les effets des politiques de remise en ordre de l’Empire et de la Restauration. Son auteur a fort rigoureusement visité tous les fonds d’archives publics disponibles. Elle a en outre bénéficié de la richesse des archives de l’imprimerie Prud’homme de Saint-Brieuc (1777-1903), déposées aux archives départementales des Côtes-du-Nord. Au-delà de ces sources manuscrites, les catalogues de librairie imprimés, les almanachs et journaux publiés dans ces départements pendant la période, et tous les travaux grands et petits d’érudition locale ont été sollicités.

Soucieux de mettre en valeur les évolutions, l’exposé mêle chronologie et études thématiques. Les deux premiers chapitres présentent le commerce du livre à la fin de l’Ancien Régime puis les ruptures de la période révolutionnaire. Viennent tout d’abord la géographie de l’imprimerie et de la librairie bretonnes, et le monde des « bouquiniers » et des colporteurs si difficiles à connaître parce qu’il a le plus souvent échappé au regard des diverses administrations. L’offre de tous ces gens du livre n’a pas été oubliée : livres autorisés, livres interdits, feuilles d’annonces sous l’Ancien Régime ; multiplication des imprimeries, naissance d’une véritable presse départementale pendant les premiers temps de la liberté révolutionnaire, mais aussi efforts des patriotes, des girondins puis des montagnards pour propager la « bonne parole » dans les villes et dans les campagnes et empêcher l’expression des oppositions. Les quatre derniers chapitres détaillent la politique de contrôle de l’Empire et de la Restauration et ses effets sur l’imprimerie (chap. III), la librairie, les bouquinistes et les colporteurs (chap. IV). Ils s’efforcent de montrer que l’offre du livre demeure encore fort traditionnelle chez beaucoup d’imprimeurs et de libraires, avec les petits ou gros ouvrages pour l’école ou pour l’église, alors qu’un nouveau marché du livre se met en place, si l’on en juge à la lente évolution des fonds de librairie et à l’épanouissement des cabinets de lecture, proposant des livres de science ou d’histoire, mais aussi et surtout des romans, venus des libraires parisiens (chap. V). Ils prouvent enfin, que malgré « le carcan de la législation », une véritable presse d’opinion est parvenue à s’établir à partir de 1819, au moins pour un temps à Rennes jusqu’en 1822, et de façon définitive à Nantes, alors que les autres villes ne parviennent pas à faire durer bien longtemps leurs propres journaux.

Il est bien impossible de rendre compte si rapidement de toute la richesse de ces analyses, et l’on se contentera de quelques remarques. Favorisés par les sources et aussi par l’empathie de l’auteure pour toutes ces histoires individuelles d’hommes et de femmes, les imprimeurs et les libraires de la province, les Vatar de Rennes et de Nantes, les Malassis de Nantes et de Brest, les Prud’homme de Saint-Brieuc, les Mellinet et les Mangin de Nantes n’ont plus beaucoup de secrets pour le lecteur. Mais faut-il le dire ? La succession de ces ateliers d’imprimerie et de ces boutiques de librairie finit pas lasser quelque peu l’attention, notamment dans les chapitres III et IV. Désireuse de faire court et de permettre ainsi une vue d’ensemble qu’elle espère plus facile, l’auteure nous donne parfois une succession de notices un peu répétitives. Elle a cependant parfaitement atteint son but : au-delà de toutes ces aventures individuelles se découvrent les réactions de tout ce monde du livre face aux politiques des pouvoirs successifs. Il apparaît qu’à partir de 1810 et de la réforme des brevets, tous ces petits imprimeurs ou libraires furent souvent capables de se faire entendre du lointain directeur de la Librairie, grâce à la bienveillance d’autorités locales soucieuses de les protéger. Une série de tableaux statistiques permet de mesurer le flux et le reflux des imprimeries : de 18 en 1788, leur nombre passe à 28 en 1792 grâce à la fin des privilèges en 1790-1791, puis à 36 en 1806, 32 en 1816, 29 en 1829. La diminution que le gouvernement impérial avait projetée en 1810 fut donc lente à faire sentir ses effets, parce que l’administration sut distribuer deux types de brevets : les brevets « héréditaires » qui perpétuaient les ateliers et les brevets « à vie » qui les maintenaient seulement tant qu’exerceraient leurs titulaires. La remise en ordre de 1810 fut donc toute relative. On lira notamment les différentes géographies départementales de ces évolutions. Autre remarque à tirer de tous ces dénombrements : depuis les grandes enquêtes de l’Ancien Régime, les administrations ont l’habitude d’évaluer l’activité d’une imprimerie au nombre et à la diversité, voire au poids, de ses différentes fontes de caractères, et au nombre des presses « roulantes » ou « montées » ; elles continuent de faire ainsi au temps de Napoléon et des rois restaurés. Mais comment ne pas plutôt s’intéresser au nombre des ouvriers occupés, quand on sait qu’en ces temps où l’on embauchait ou débauchait tout aussi vite selon la besogne à assumer, les imprimeries les plus actives pouvaient réunir 10, 20 ouvriers, voire plus : en 1794 et à Nantes, Malassis emploie 15 ouvriers, Brun 10, la veuve Despilly 5, deux autres confrères 4 chacun, enfin un autre seulement 2 (p. 41-42). Par la suite, les plus gros imprimeurs nantais finissent par avoir un nombre d’ouvriers quasi industriel : avec 18 ouvriers en 1810 puis 69 en 1825, l’imprimerie Malassis-Mellinet est sortie de l’artisanat pour devenir une véritable entreprise, où l’organisation du travail doit être rigoureuse (p. 95, 99). Cette arrivée à l’âge quasi industriel est également caractérisée par de nouveaux équipements comme cette « presse nantaise », une presse toute en fonte, au rendement amélioré dont on aurait aimé savoir un peu plus (p. 98-99). En 1828, l’imprimeur Marteville à Rennes s’équipe de « deux nouvelles machines, dites presses anglaises, entièrement en fer », probablement des presses dites de Stanhope (p. 107). Enfin Prud’homme à Saint-Brieuc aligne en 1832 quatre presses montées : deux à deux coups (les anciennes presses de Gutenberg améliorées au xviie siècle), une troisième « dans le même genre et à un coup » (presse inventée par Anisson et Didot à la fin du xviiie siècle), enfin une quatrième, la « presse nantaise toute en fer, de l’invention de Louis-Bertrand Fourmand » (p. 122). En ces années 1820 et au tournant de 1830, ces quelques imprimeries prennent de l’avance sur les autres ateliers bretons.

Est-ce à dire que tous ces ateliers avaient un « matériel archaïque », comme cela est affirmé un peu gratuitement à propos des journaux départementaux de la Révolution (p. 52) ? Évidemment non. Ils avaient les presses à deux coups qu’avaient alors la plupart des imprimeries parisiennes, et qui permettaient la sortie somme toute assez rapide des quotidiens de l’époque. Les presses métalliques de type Stanhope ne pénètrent à Paris qu’à partir de 1814. Pas de retard donc des imprimeurs bretons, nul archaïsme ! L’auteur marque bien, en revanche, l’incontestable avance des premiers journaux révolutionnaires de Rennes, Nantes et Brest publiés sans autorisation dès le début de mai 1789. Bien qu’elle nous ait promis une comparaison avec les autres départements français, celle-ci n’est pas menée : et pourtant la thèse d’Eric Wauters sur les journaux normands, les articles de l’historien britannique Hugh Gough, les premiers résultats du travail collectif sur la presse départementale française auraient permis de la mener. Certes, il convenait de faire court. Il manque cependant une ou deux bonnes descriptions de l’un ou l’autre des plus importants de ces journaux, à Rennes aussi bien qu’à Nantes. Curieusement, l’auteur écrit plus sur les journaux de la Restauration que sur ceux de la Révolution. Elle saura bientôt combler ce vide, dans le travail qu’elle prépare pour le Dictionnaire de la presse française pendant la Révolution, 1789-1799. La presse départementale. Les considérations sur les bénéfices ou les pertes financières de ces journaux sont trop vagues et rapides, alors que nos études sur la presse des annonces à la fin de l’Ancien Régime, mais aussi sur les quotidiens parisiens de la Révolution auraient pu lui être d’un évident secours.

Nous ne dirons rien ici des bonnes descriptions de la librairie, des « bouquiniers » et du colportage, ni non plus des excellentes analyses à propos du repliement de la librairie rennaise alors que s’épanouit la librairie nantaise au temps de la Restauration. Les Rennais sont définitivement handicapés par la disparition du Parlement et des États de Bretagne, alors que leurs confrères nantais ont su sortir sans trop de dégâts du marasme économique des années révolutionnaires et napoléoniennes. À partir des almanachs, des brochures et autres feuilles volantes de colportage, à partir aussi des catalogues des libraires et des cabinets de lecture, l’auteure s’est efforcée de pénétrer cette zone d’ombre, si difficile d’accès aux historiens du livre ou de la presse : les publics auxquels s’adressaient libraires et colporteurs. On notera les bonnes pages sur la librairie bretonnante de Morlaix (p. 192-193) qui prouvent que dans les années 1820, l’« idiome » bas-breton n’empêchait nullement la lecture. On peut cependant regretter qu’aucune réflexion n’ait été conduite sur la diffusion des journaux. Certes, les listes d’abonnés manquent. Mais une analyse approfondie du contenu de l’un ou l’autre, au temps de la Révolution ou de la Restauration, aurait certainement pu permettre d’approcher leur public. Rien ou peu de chose non plus sur la diffusion des journaux parisiens dans les grandes villes bretonnes. La bibliographie existante aurait cependant permis de dessiner quelques perspectives. Il existe une carte départementale de la diffusion de la Gazette de Paris (voir l’ouvrage de Laurence Coudart sur ce journal, p. 132, « abonnés de province à la Gazette de Paris, 22 mai-9 août 1792 », où la Loire-Inférieure et l’Ille-et-Vilaine sont très représentées). Notons qu’à Nantes, en l’an V, deux dépositaires de journaux parisiens, la veuve Brunet et le libraire Forest, diffusent la première entre 200 et 300 exemplaires, le second entre 50 et 80 exemplaires du Courrier des départements, une feuille crypto-royaliste. Forest diffuse aussi Le Moniteur, le Mercure universel et trois autres feuilles parisiennes. (G. Feyel, « Dépositaires et crieurs provinciaux des journaux parisiens, en l’an V », Hommages offerts à Jean-Paul Bertaud, Paris, 2002) L’auteure a bien noté que les cabinets de lecture proposaient très souvent des journaux. Il est sûr aussi que la lecture collective de ces journaux débordait dans les cafés, cabarets et autres lieux publics. Les cartons d’archives de police ou de justice sur les délits de droit commun donneraient-ils quelques indications ? Si la Restauration se préoccupe à partir de 1819 d’une telle circulation des journaux, il est clair qu’elle a eu lieu en grand pendant la période révolutionnaire. Pour évoquer le public des cabinets de lecture de la Restauration, l’auteure a utilisé l’ouvrage désormais classique de Françoise Parent-Lardeur. Mais comment ne pas déplorer que cette dernière se soit contentée de quelques notes à propos du cabinet de lecture du libraire Comynet d’Avallon, alors qu’il a laissé des registres et des factures nominatifs de ses clients qui auraient permis une sociographie précise des lecteurs bourguignons du début des années 1830 (voir la 2e édition de son Lire à Paris au temps de Balzac, Paris, 1999, p. 267-277) ?

On cessera ces remarques qui prouvent l’intérêt que l’on a pris à la lecture de ce bon livre. Notons qu’il s’achève sur les listes des imprimeurs et des journaux et almanachs, les sources et la bibliographie, l’index des noms de personnes.

Gilles Feyel

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 3, automne 2004, p. 224-228.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Patricia-Sorel-La.html

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