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Ouvrage : Pascal Ory, Goscinny. La liberté d’en rire (Perrin, 2007). Recension par Sylvain Lesage.

S’il existe un « suffrage universel de la culture », l’importance de la figure de Goscinny ne fait aucun doute : 320 millions d’exemplaires des Aventures d’Astérix le Gaulois vendus à travers le monde, 200 millions de Lucky Luke… Mais bien plus que les tirages, Pascal Ory fait remarquer que Goscinny, et ses personnages ont acquis une dimension mythique : faut-il rappeler, par exemple, que le premier satellite français de télécommunication fut baptisé Astérix ? Trente ans après sa mort, plusieurs spécialistes de la bande dessinée ont consacré des biographies au parcours de ce scénariste prolifique et rigoureux, retraçant sa carrière et la genèse de ses œuvres les plus célèbres. C’est d’abord en historien que Pascal Ory pose son regard sur le parcours de ce scénariste hors du commun et, à travers lui, sur la culture de masse des Trente Glorieuses. À partir de la consultation des archives privées de Goscinny, il retrace les différentes facettes du personnage : scénariste à succès et rédacteur en chef respecté, bien sûr, mais également dessinateur raté, écrivain inabouti, cinéaste embryonnaire…

Le succès de certaines des séries créées ou reprises par Goscinny, en effet, ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt. En la matière, l’illusion rétrospective a été fréquente, et cette biographie montre que le succès n’est venu que tardivement à Goscinny. Né en 1926, ce n’est qu’en 1954 qu’il commence à écrire les scénarios de Lucky Luke, et si Astérix date de 1959, le succès n’est pas si immédiat qu’on le croit : il a fallu attendre deux ans pour la publication en album, avec un tirage fort modeste (6 000 exemplaires). Le cap des 100 000 exemplaires n’est franchi qu’en 1964. Pascal Ory remet donc en perspective cette intense période de succès avec le reste de sa carrière, marquée par les désillusions et les échecs – désillusions dont l’auteur postule qu’elles furent fondatrices pour lui, notamment dans son rôle de rédacteur en chef de Pilote.

Après avoir retracé son enfance de fils de Juifs ashkénazes naturalisés Français vivant à Buenos Aires, la biographie s’attache à l’analyse de la période new-yorkaise de Goscinny : fin 1943, son père meurt, et René part avec sa mère tenter sa chance dans l’« autre Amérique » en 1945. S’ensuivront plusieurs années de vaches maigres et de désillusions sur ses talents artistiques, à une époque où Goscinny croit encore que sa voie réside dans le dessin. Période fondatrice cependant pour ce « tâcheron » de l’industrie des comic books, qui fait la connaissance de plusieurs Belges, notamment Morris et Georges Troisfontaines ; ceux-ci, à son arrivée en France en 1951, changent sa vie. Le premier décide de lui confier en 1954 les scénarios de Lucky Luke, dont il souhaite se décharger pour se consacrer pleinement au dessin. Le deuxième l’engage en 1951 à la World Press, agence qui fournit rédactionnel et bandes dessinées aux éditions Dupuis ; Goscinny y fait l’expérience de la soumission des artisans de la bande dessinée.

Il tente alors, en 1956, d’obtenir non seulement une meilleure rémunération, mais également une reconnaissance du droit d’auteur et du statut de scénariste : Troisfontaines le licencie aussitôt, Albert Uderzo et Jean-Michel Charlier démissionnent par solidarité.

1959 représente un tournant essentiel : publication du Petit Nicolas, création d’Astérix le Gaulois avec Uderzo, et fondation de Pilote, autour des trois amis qui ont quitté la World Press. Pascal Ory rappelle les trois naissances de ce journal : en 1959 pour les lecteurs, en 1960 quand il est racheté par Dargaud, en 1963 lorsque celui-ci place aux commandes Goscinny et Charlier. Goscinny prend la tête du journal au moment où les ventes d’Astérix explosent, et c’est précisément sa grande force : poule aux œufs d’or pour Dargaud, Goscinny peut imposer ses choix.

Si Pilote a représenté un moment aussi fort dans l’histoire de la bande dessinée, et dans l’histoire culturelle plus généralement, cela tient en bonne partie au rôle joué par Goscinny. Pascal Ory souligne ainsi non seulement sa capacité à travailler avec les dessinateurs les plus divers, de Sempé à Tabary, mais surtout son génie pour faire éclore les talents de demain. Payant les dessinateurs le double de la concurrence, Goscinny fait de Pilote la pépinière de toute une génération, celle qui révolutionne la bande dessinée, en fait un art et la fait accéder à l’âge adulte. De Gotlib à Giraud, de Fred à Druillet, de Brétécher à Mandryka, presque tous les dessinateurs marquants de cette nouvelle vague passent par Pilote.

Pour permettre à cette nouvelle génération d’auteurs de s’émanciper, il manquait le meurtre du Père, et celui-ci interviendra en deux temps, en 1968 d’abord, quand le vent de la contestation souffle dans la rédaction, et surtout en 1972, avec la création par des auteurs de Pilote de L’Echo des Savanes. Ces épisodes douloureux créent une cassure, et Goscinny prend peu à peu ses distances avec le milieu de la bande dessinée, quitte Pilote, se brouille avec Dargaud.

Mais la carrière de Goscinny ne s’arrête pas à Pilote. Après avoir révolutionné la bande dessinée, Goscinny se tourne vers le cinéma d’animation en créant les studios Idéfix, qui contribuent pour une large part à révolutionner le dessin animé européen, par la qualité des productions, par l’importance des moyens, par l’alternative qu’ils représentent face aux productions américaines. C’est là une facette moins connue de l’auteur que Pascal Ory met au jour, tout comme son tournant progressif vers le cinéma en prises de vues réelles, grâce à sa rencontre et sa complicité avec Pierre Tchernia.

Alors que la figure d’Hergé est aujourd’hui abondamment connue, il manquait une biographie marquante de ce pourvoyeur de mythes, grand auteur comique et important médiateur culturel. C’est aujourd’hui chose faite.

Sylvain Lesage

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 10, printemps 2008, p. 251-253.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Pascal-Ory-Goscinny-La.html

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