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Ouvrage : Nicolas Rouvière, Asterix ou la parodie des identités (Flammarion, 2008). Recension par Sylvain Lesage.

Dans son premier ouvrage (Astérix ou les lumières de la civilisation, Prix Le Monde de la recherche universitaire 2006), Nicolas Rouvière s’attachait à décrypter la mise en scène du corps social dans la série créée par Goscinny et Uderzo. Dans Astérix ou la parodie des identités, l’auteur analyse cette fois l’un des principaux ressorts du comique de la série : le jeu sur les stéréotypes nationaux, à la fois français et étrangers. Nicolas Rouvière place la question de l’identité et de l’altérité au cœur de l’œuvre de Goscinny et Uderzo. Si Astérix a pu devenir le symbole d’une certaine francité, il faut rappeler que le scénario est le fruit d’un fils d’immigrés juifs polonais qui grandit en Argentine ; Uderzo, lui, est un fils d’immigrés italiens, qui grandit dans l’atmosphère italophobe des années 1930. Pour les auteurs, la France représente donc une culture d’adoption (Goscinny a ainsi pu déclarer avec facétie que pour lui, enfant, les Deux-Sèvres représentaient l’exotisme…). Ils choisissent pourtant un mythe fondateur de l’identité française comme cadre de leur série ; mais ils soumettent ce mythe au filtre d’un traitement parodique qui désamorce tout chauvinisme, en prenant à contrepied les représentations stéréotypées de la Gaule. Le barde Assurancetourix, par exemple, prend à contre-pied le mythe romantique du barde incarné par Ossian, et se rapproche davantage de la figure de l’artiste incompris. Panoramix, loin des mystères druidiques, incarne plutôt l’instituteur républicain tandis qu’Abraracourcix, lui, est un véritable « Clovis de carnaval ». Astérix et Obélix eux-mêmes sont plus proches du duo comique de type Laurel et Hardy que des mâles héros des épopées. Au-delà de chacun des personnages, c’est la pax romana dans son ensemble qui est dynamitée par le traitement parodique que lui font subir Goscinny et Uderzo. La seule paix qui vaille dans la série semble en effet être le joyeux désordre du petit village qui résiste encore et toujours à l’envahisseur romain. Fantaisie, certes, mais aussi une certaine forme de jouissive revanche sur l’histoire.

Le succès de la série tient sans doute au croisement entre ce traitement décalé du mythe gaulois, et une représentation parodique de la société des Trente Glorieuses, entre traditions et modernisation : vacances en Espagne (Astérix en Hispanie), développement du capitalisme (le phénicien Epidemaïs, qui exploite ses employés dans Astérix gladiateur), HLM (Habitations Latines Mélangées) et promoteurs immobiliers (Le Domaine des Dieux)…

Cette parodie des clichés de l’identité française s’accompagne également d’une parodie des clichés sur les étrangers. Les nombreux périples d’Astérix et Obélix confrontent les deux héros à la différence, et c’est dans ce difficile apprentissage de la différence que Nicolas Rouvière voir l’essence de la série. Là encore, il décrypte les racines de ces clichés (culture scolaire, clichés touristiques, etc.) pour étudier la façon dont les auteurs désamorcent ces clichés, essentiellement par l’exagération. Le jeu linguistique occupe également une place importante dans ce dispositif, et une place particulière est accordée à un des exemples les plus forts, celui d’Astérix chez les Bretons, dans lequel Goscinny s’amuse à plagier les méthodes Assimil (« Mon jardin est plus petit que Rome, mais mon pilum est plus grand que votre sternum »).

Loin de stigmatiser l’autre, cette reprise des clichés permet un dépassement de l’ethnocentrisme, qui constituerait un réflexe universel (« Ils sont fous ces Romains »). Le traitement parodique des identités (gauloise, française, étrangères) placerait donc au cœur de la série « une véritable utopie constructive du lien à l’autre », car quels que soient les obstacles à la communication, il est toujours possible de se comprendre et de rire ensemble.

La lecture de cet ouvrage est fort réjouissante, ne serait-ce que par les souvenirs de lecture qu’elle éveille. Cependant, l’auteur ne distingue pas, dans son analyse, un avant et un après la disparition de Goscinny, alors même que l’esprit de fantaisie de Goscinny cède peu à peu sa place à des scénarios bien moins inventifs. On peut également regretter que la question du succès à l’étranger d’Astérix ne soit évoquée qu’en ouverture du livre ; il aurait paru en effet intéressant de se pencher sur les processus de traduction de cette série si française en apparence.

Sylvain Lesage

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 11, hiver 2008-2009, p. 258-259.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Nicolas-Rouviere-Asterix.html

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