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Ouvrage : Nicolas Hubé, Décrocher la « une ». Le choix des titres de la première page de la presse quotidienne en France et en Allemagne (1945-2005) (Presses Universitaires de Strasbourg, 2008). Recension par Claire Blandin.

L’ouvrage de Nicolas Hubé est issu de sa thèse de doctorat en sciences politiques, travail qu’il a effectué grâce à une cotutelle entre l’Université Robert Schuman de Strasbourg et la Freie Universität de Berlin. L’origine de cette recherche est le constat de l’important renouvellement des maquettes des quotidiens français dans les années 1990, modifications réalisées dans le but de conquérir de nouveaux lecteurs. Or, rien de tel ne se produit en Allemagne, où les quotidiens ne procèdent alors qu’à des adaptations mineures de leurs formules. Si le travail est centré sur l’étude de la une des journaux, c’est parce qu’elle est caractéristique du travail de sélection et de mise en forme du fait du jour par la rédaction, figurant ainsi un aboutissement du travail des journalistes. De plus, cet espace est un lieu d’interaction entre le journal et les représentations et usages sociaux de son public. L’ensemble des contraintes encadrant la démarche journalistique se concentrent pour l’élaboration de la une : le suivi de l’agenda politique, la nécessité de se démarquer des concurrents, ou celle, par exemple, de représenter la ligne éditoriale. A travers cette étude, c’est donc la construction de l’actualité politique en France et en Allemagne que l’auteur se propose d’étudier. Les médias sont pour lui au cœur du jeu démocratique et les entreprises de presse « des entreprises en représentation politique sous contrainte économique » ; leur démarche consiste à chercher à mobiliser un groupe social. Or de fortes contraintes pèsent sur les formes que peut prendre en une cet appel à mobilisation : tout écart à la norme admise pour un titre donné pourrait être perçu comme une tentative de « racolage » du public. Il revient donc au journaliste d’arbitrer entre cette norme et les « contraintes industrielles de production » qui pèsent sur l’entreprise de presse, pour qui la une relève d’un choix stratégique, pour se positionner sur un marché.

Nicolas Hubé a étudié cette construction de l’actualité politique dans deux espaces nationaux distincts ; la comparaison lui permet de « donner du sens au contexte de production ». Passant par l’analyse de discours pour « appréhender historiquement les représentations de l’actualité », il a complété son étude par un travail de terrain, enquêtant dans les rédactions des deux pays. Il s’attache à décrire par quels processus une information constituée en actualité est transformée dans et par les médias. Ici, il s’agit avant tout de déterminer comment un sujet est choisi pour figurer en une, car la sélection révèle les logiques sociales à l’œuvre. La spécificité de cette étude est d’envisager ces logiques au-delà du cadre de l’entreprise, dans deux espaces nationaux, et avec le recul de deux décennies (1981 est la borne extrême de l’étude elle-même, même si l’ouvrage redonne le cadre de l’évolution de la presse depuis la Libération). Le caractère collectif du processus de sélection, mais aussi les contraintes spécifiques liées à la construction de l’espace journalistique sont, de fait, mis en évidence. Dans la longue durée, ce sont les mutations du journalisme qui apparaissent, et, à une échelle différente, les changements des structures économiques, politiques et organisationnelles. Pour l’auteur, c’est le « référentiel » du journalisme qui connaît en France une mutation dans les années 1990 : reconnu comme lecteur citoyen depuis 1945 (au moins !, pourrait-on ajouter), le lecteur est, dès lors, perçu comme un consommateur du produit de presse. Chaque titre cherche de fait un nouveau positionnement sur un axe allant de la presse la plus « intellectuelle » à la plus « commerciale ».

L’historien de la presse trouvera dans les deux premiers chapitres un retour intéressant, d’abord sur la construction en opposition des secteurs de la presse écrite en France et en Allemagne depuis 1945 ; puis sur trente ans « d’écriture de l’actualité ». Les résultats de l’observation participante réalisée dans les rédactions des quotidiens sont présentés dans un chapitre central, qui revient sur les processus de sélection et d’écriture de l’actualité. Consacrés pour l’un à l’Allemagne et pour l’autre à la France, les chapitres IV et V mettent enfin en évidence les particularités nationales encadrant et structurant le travail des journalistes.

Tout au long de cette étude, l’auteur se sert successivement (et à bon escient) dans les boîtes à outils de l’historien, du sociologue et du politiste. La combinaison des approches est ici particulièrement féconde, et le résultat de cette entreprise ambitieuse tout à fait enthousiasmant. Soulignons enfin qu’en autorisant un assez grand nombre de signes et la reproduction de nombreux tableaux, les Presses Universitaires de Strasbourg permettent la publication d’un travail de doctorat dans de très bonnes conditions, et offrent un exemple de bonne « valorisation de la recherche ».

Claire Blandin

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 12, printemps-été 2009, p. 245-247.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Nicolas-Hube-Decrocher-la.html

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