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Ouvrage : Nicholas Rankin, Telegram from Guernica. The extraordinary life of George Steer, war correspondent (Faber and faber, 2003). Recension par Michael Palmer.

Mai 1937 : au cours du mois qui suivit la nouvelle du bombardement de la ville basque de Guernica, le 26 avril, Pablo Picasso réalisa la toile qui, vue ensuite par bien des personnes parmi les trente millions de visiteurs de l’Exposition universelle de Paris, pendant l’été 1937, marqua les esprits. Une exposition, printemps-été 2003, à l’Hôtel Salé, à Paris — « Picasso : papiers journaux » — rappelle aussi bien l’importance que le peintre accordait à l’actualité, que le rôle en soi des journaux comme matériau intégré dans ses toiles. Le corps du cheval dans « Guernica » est fait de papier-journal. Convoquant d’emblée l’œuvre de Picasso, un livre consacré à George Steer, correspondant en Espagne du Times et du New York Times, rappelle l’impact du tout premier article (paru le 28 avril) signalant la provenance allemande des avions.

Biographie de Steer, ce livre de N. Rankin complète le travail de Herbert H. Southworth qu’on pourrait qualifier de « journaliste-historien » d’investigation, consacré à La destruction de Guernica (Ruedo iberica, 1975…), magnifique ouvrage d’un journaliste limier enquêtant auprès des journalistes survivants, trente ans après, et dans les archives des entreprises de presse et du Ministère des Affaires étrangères. Ce 12 juin, diffusé sur la chaîne Arte, un documentaire de P.-A. Boutang, P. Daix, et P. Philippe privilégie le 30 avril 1937 parmi les journées clés que comporte la vie créatrice de Picasso…

Mais il se trouve que la — courte — vie de Steer se prête elle-même à une écriture romanesque. Qu’on en juge.

Il eut une carrière météorique. À 35 ans, le 25 décembre 1944, il se tua au volant de sa jeep, avec ses soldats ; on le compara à l’époque à « Lawrence d’Arabie » — T.E. Lawrence — qui connut une mort similaire mais solitaire, en moto. Nicholas Rankin, réalisateur au BBC World Service, « découvrit » Steer en 1997, lorsqu’il décida de tourner un documentaire pour commémorer les 50 ans de Guernica. Aidé par le fils du journaliste, Rankin dans son enquête retrace une vie haute en couleurs d’où Steer ressort comme un aventurier, un grand reporter qui termina sa carrière en travaillant dans le service de guerre psychologique de l’armée britannique ; sa vie fait songer parfois à Saint-Exupéry et un peu si l’on veut à Joseph Kessel ; comme pour le premier, l’avion, mais cette fois en tant qu’arme de destruction, joue un rôle majeur, le deus ex machina à bien des égards.

Steer sillonnait la planète, et c’est en Éthiopie qu’il rencontra et épousa l’une des premières correspondantes de guerre de la presse française ; mi-espagnole, mi-française, Marguerita Herrero collaborait au Journal. Le journaliste, originaire d’Afrique du Sud, formé dans une école privée fort huppée, puis dans un collège d’Oxford, fit ses premières armes à nouveau en Afrique du Sud ; il couvrit ensuite l’Éthiopie (1935-1936) avant même que les forces italiennes de Mussolini ne l’envahissent ; engagé par The Times pour couvrir la campagne basque de la guerre d’Espagne dès août 1936, il débuta en relevant l’efficacité de la propagande franquiste dans le nord-est du pays. Or, le livre de Rankin évoque aussi bien les rapports tantôt confraternels, tantôt tendus avec les autres correspondants sur « le terrain » que les rapports avec les milieux rédactionnels à Londres. Parmi les auteurs, journalistes et intellectuels engagés, il se révèle plus proche de George Orwell (Homage to Catalonia) que d’Evelyn Waugh, grande figure de la droite littéraire, rival condescendant de Steer en Éthiopie et auteur d’ouvrages — Scoop, Black Mischief — qui, pour plusieurs générations de journalistes britanniques et pour certains confrères français, restent parmi les satires les plus cocasses des mœurs journalistiques, entre autres des rapports « patrons de presse » et reporters, au cours des années 1930.

Bref, dans un texte haletant, qui souffre parfois de l’absence d’archives privées, et où le terme « roman quête » de Bernard-Henri Levy vient parfois à l’esprit du lecteur, mais qui convoque finement les divers écrits et livres du journaliste, le parcours de Steer en Éthiopie (1935-1936), en Espagne, (1936-1937) en Afrique coloniale (1937-1938), en Finlande (1940), et, pour le compte de l’armée britannique, en Inde et jusqu’aux confins de la frontière de l’actuel Bangladesh-Myanmar, est le fil conducteur de considérations où l’on sent que Nicholas Rankin — lui-même grand voyageur (Bolivie, Catalogne, Kenya…) a mis beaucoup du sien.

En France, en 1996, François Naud soutint une thèse (directeur Pierre Nora) intitulée : « Des envoyés spéciaux aux grands reporters (1920-1930). La reconnaissance d’une profession » (1996 : EHESS). Il est possible par conséquent, souhaitable même, que ces grands reporters, si difficiles à pister, soient traqués, non seulement dans leur filiation littéraire, mais en donnant à voir les aléas de leur « connaissance du terrain ».

Michael Palmer

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 1, 2003, automne 2003, p. 256-257.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Nicholas-Rankin-Telegram.html

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