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Ouvrage : Marie-Françoise Cachin, Diana Cooper-Richet, Jean-Yves Mollier, Claire Parfait (dir.), Au bonheur du feuilleton. Naissance et mutations d’un genre (États-Unis, Grande-Bretagne, XVIIIe-XXe siècles) (Créaphis éditions, 2007). Recension par Gilles Feyel.

Oubli probable au moment d’une trop rapide révision des textes avant l’édition, la France n’est pas présente dans le sous-titre de ce livre, alors qu’elle y est bien représentée, à égalité avec les États-Unis et la Grande-Bretagne : vingt et un chapitres – sept très exactement pour chacun des trois pays – présentés lors d’un colloque réuni en décembre 2004, à l’initiative du groupe de recherche sur le livre et l’édition dans le monde anglophone de l’université Paris VII-Diderot et de l’équipe de spécialistes de l’édition française de l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Au long de ses quatre parties, ce recueil a pour ambition une étude comparative et pluridisciplinaire de la naissance du feuilleton dans les trois pays concernés (six chapitres), leurs auteurs et éditeurs (sept), la diversité de leurs publics (quatre), et une dernière partie « Autour du feuilleton », juxtaposant leur publicité (deux articles), leur illustration et les serials filmés (deux autres).

On ne nommera pas les auteurs, ni ne détaillera tous les chapitres, préférant donner un point de vue global après la lecture de cet ensemble particulièrement riche de contenu et de perspectives. Si la première partie apporte peu de neuf – en dehors du roman-feuilleton The Forester, publié dès 1787 aux Etats-Unis, dans le Columbian Magazine –, elle apporte de bonnes synthèses et présente clairement la nombreuse bibliographie britannique et américaine, pas toujours facile à découvrir ni à lire pour l’historien non spécialiste. Dans les pays anglo-saxons, mais aussi en France, le feuilleton et le roman-feuilleton sont depuis une bonne trentaine d’année l’objet de nombreuses publications : pensons aux thèses de René Guise (1975) et de Lise Queffélec (1983) malheureusement toujours inédites, à l’ouvrage pionnier d’Anne-Marie Thiesse (1984), à bien d’autres publications encore… On se permettra quelques réflexions suggérées par la lecture. À comparer les supports du roman-feuilleton dans les trois pays, la France est très originale, qui développe ce type de roman découpé en tranches dans la presse quotidienne à partir de 1836, alors qu’aux Etats-Unis et en Angleterre, ces romans sont présentés dans des périodiques hebdomadaires ou mensuels. Originalité certaine, donc, qui commande l’écriture même du roman – la coupe, le « suspense » – plus rapide, plus imaginative peut-être. Cette « littérature industrielle » serait devenue un véritable « genre journalistique », ce qu’elle est moins quand la publication est de périodicité plus longue et s’apparente plus au livre. On aimerait savoir ce qu’il en était ailleurs, en Allemagne, en Italie. Dans un article publié ailleurs, Jean-Yves Mollier – « Le feuilleton dans la presse et la libraire française au xixe siècle », repris dans La Lecture et ses publics à l’époque contemporaine. Essais d’histoire culturelle, Paris, PUF, 2001, p.71-84 –, montre le succès européen du roman-feuilleton à la française qui trouve des imitateurs un peu partout, y compris en Angleterre, ce que soulignent souvent les auteurs de notre recueil. Romans-feuilletons quotidiens, romans-feuilletons hebdomadaires ou mensuels, romans-feuilletons en périodiques spécialisés ou fascicules : il conviendrait d’étudier plus précisément ces divers genres de publication et d’écriture. Plusieurs chapitres des parties suivantes analysent tel ou tel roman britannique ou américain publié par des périodiques spécialisés. Qu’en est-il pour la France ? On sait qu’à partir du milieu des années 1850, se multiplièrent à Paris les périodiques spécialisés dans la lecture populaire, périodiques nombreux jusqu’en 1914 et au-delà. Voilà tout un pan de cette littérature mis de côté. Mais il fallait bien sûr faire des choix…

On ne dira rien sur la querelle de paternité opposant Louis Desnoyers à Émile de Girardin, remarquant simplement que pour les contemporains, la publication de La Vieille Fille de Balzac dans les « Variétés » de La Presse à l’automne 1836 est bien le premier long roman découpé en tranches, publié par un quotidien français. Lire à ce propos les articles pionniers de René Guise et Patricia Kinder dans L’Année balzacienne, en 1964 et 1972. Au bonheur des feuilletons (p.86-87) propose cette intéressante chronologie dressée à partir de la thèse de Lise Queffélec sur Le Siècle : de juillet 1836 à juillet 1839, les contes et les nouvelles sont publiés dans le Feuilleton des quotidiens parisiens, cependant que les fictions « à gros gabarit textuel » sont du domaine des Variétés ; entre 1839 et 1842, le roman lourd voisine avec les nouvelles dans le Feuilleton ; à partir de 1843, sous l’effet de vogue des Mystère de Paris d’Eugène Sue, le roman lourd domine complètement le Feuilleton. Il le peut d’autant plus que les Sue, Soulié, Dumas et autres auteurs sont devenus parfaitement maîtres de la coupe et du « suspense » ainsi que le note parfaitement Lise Queffélec en son Que sais-je de 1985, souvent cité dans Au bonheur des feuilletons. Notons que le public est certainement beaucoup plus important que trois ou quatre fois le chiffre des abonnés aux quotidiens des années 1840 (p.90). Il faut probablement multiplier par 10, voire 12 ou 15 pour tenir compte des innombrables lectures collectives. En 1845, les quotidiens parisiens ont diffusé 151 000 exemplaires, soit un lectorat d’au moins deux millions.

Chez les Britanniques, les romans-feuilletons ont tant de succès que des syndicats professionnels, tel le Fiction Bureau de Bolton en Lancashire (1873, p.106), se font une spécialité de leur placement dans la presse. Il est très probable qu’il en fut de même en France pour la presse provinciale, un vaste continent inexploré, au moins pour ce genre de littérature. Pour conforter leurs activités éditoriales, les éditeurs britanniques créent des magazines, publiant plusieurs romans-feuilletons dans un même numéro. Tous ces feuilletons profitent aux auteurs et à leurs propriétaires et/ou éditeurs (p. 165-177). Utilisé dans un but de moralité publique par quelques pasteurs anglais, le roman-feuilleton l’est aussi par les syndicalistes italo-américains (p. 197-210) et pour conduire à la lecture en yiddish les nombreux travailleurs juifs émigrés aux États-Unis depuis l’Europe de l’Est (p. 211-223). On n’aura garde d’oublier les lignes très suggestives consacrées au tapage publicitaire des grands quotidiens français lors du lancement de leurs romans-feuilletons, à coups de fascicules ou d’affiches : plus de 490 feuilletons ont été ainsi lancés entre 1880 et 1914 (p. 259-272). En Angleterre, l’illustre Dickens qui a publié l’essentiel de son œuvre dans les périodiques spécialisés ou sous forme de fascicules, ne dédaignait pas la ressource publicitaire : son roman Anti-Bleak House, énumérant de nombreux dysfonctionnements sociaux, est accompagné de publicités des tailleurs Moses et Fils, passés maîtres dans l’art de se servir du contenu de ce roman pour vanter les vêtements proposés par leur maison.

On ne dira rien d’autre sur ce riche recueil qui par ses chapitres de synthèse ou par tel ou tel développement plus précis ouvre de nombreuses perspectives de recherche. À n’en pas douter, le roman-feuilleton a connu son âge d’or dans la deuxième moitié du xixe siècle, jusqu’en 1914. Tout juste se permettra-t-on de déplorer quelques redites inévitables dans ce genre d’ouvrage collectif, d’un chapitre à l’autre, et une erreur dommageable : faire débuter Le Constitutionnel sous l’Empire, avant donc 1815, année de sa fondation, mais il s’agit probablement d’une étourderie (p. 56). Il y a encore beaucoup à chercher et à découvrir sur les conditions de production-réception du roman-feuilleton, sur ses supports de presse ou de librairie, sur son expansion internationale. C’est assez dire tout l’intérêt de ce recueil, qui comme d’autres, par exemple Littérature « bas de page », le feuilleton et ses enjeux dans la société des xixe et xxe siècle, Éditions Antipodes, Lausanne, 1996, marque une étape dans l’arpentage de cet immense espace socio-historique.

Gilles Feyel

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 9, hiver 2007-2008, p. 234-236.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Marie-Francoise-Cachin.html

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