Accueil du site > Actualités > Recensions d’ouvrages > Télévision > Ouvrage : Laurent Gervereau, Inventer l’actualité. La construction imaginaire du monde par les médias internationaux (La Découverte, 2004). Recension par Christian Delporte.

Recensions d’ouvrages

envoyer l'article par mail title= envoyer par mail Version imprimable de cet article Version imprimable Augmenter taille police Diminuer taille police

Ouvrage : Laurent Gervereau, Inventer l’actualité. La construction imaginaire du monde par les médias internationaux (La Découverte, 2004). Recension par Christian Delporte.

L’auteur est un spécialiste reconnu de l’analyse des images. Son intérêt pour les médias d’information et la télévision n’est pas nouveau. En 1997, déjà, il avait co-dirigé un ouvrage collectif, accompagnant une exposition remarquée à Paris, sur l’histoire du petit écran en France, des origines à l’éclatement de l’ORTF. Ici, il nous propose une réflexion originale sur la manière dont se bâtit l’information, à partir de l’enquête collective qu’il dirigea en 2003, dans le cadre du projet de Baromètre européen des médias. Durant une année, son équipe a observé à la loupe les journaux imprimés et télévisés de cinq pays en Europe (France, Espagne, Italie, Allemagne, Grande-Bretagne), prolongeant l’analyse par l’observation de l’information des chaînes américaines et algériennes, la complétant aussi par une approche des spots publicitaires encadrant les JT. Il en est ressorti une ample documentation, nourrie de statistiques, permettant de conduire au plus près une étude comparative. Ne nous trompons pas sur la démarche. Il ne s’agit pas de traiter les événements de l’année 2003 vus par les médias du monde. Nul souci, ici, de rétrospective, comme aiment à les présenter au public les hebdomadaires et les émissions télévisées spéciales du côté du nouvel an. Laurent Gervereau s’applique essentiellement à démonter les mécanismes de l’information à l’échelle internationale, les phénomènes de circulation, les logiques de sélection et de hiérarchisation, les dispositifs de mise en scène, les polarisations qui en découlent.

De ce livre fourmillant d’idées et écrit avec vivacité, retenons ici deux éléments de réflexion. D’abord, la vision occidentale du monde, tant il est vrai que la circulation des images est contrôlée par des agences qui, américaines ou européennes, décident des événements à couvrir. Non seulement on n’évoque l’actualité en Asie, en Afrique, en Amérique latine que si elle est de nature à peser sur le devenir de l’espace occidental, mais les États-Unis et l’Europe de l’Ouest imposent un regard univoque au reste de la planète. En la matière, la fameuse loi de proximité joue aussi d’une autre manière, et l’auteur, exemples à l’appui, examine minutieusement la façon dont l’information « occidentalisée » subit l’effet les filtres nationaux. Ensuite, l’auteur montre la manière dont les logiques commerciales commandent l’actualité. Il ne s’agit pas seulement de recherche du scoop ou de « théâtralisation » des nouvelles, mais aussi de modes de construction et de procédés discursifs imprégnés des méthodes publicitaires. L’information, phagocytée par la communication et ses valeurs stéréotypées, écarte alors toute tentative d’analyse ou d’enquête pour verser dans l’émotion immédiate et la simplification à outrance des questions planétaires.

Certes, l’auteur n’est pas le premier à évoquer ces questions essentielles. Mais, trop souvent, la réflexion sur l’uniformisation de l’information est conduite à partir d’exemples épars. Ici, l’intérêt est lié à l’instrument scientifique, aux séries dégagées, au comparatisme de la démarche. À ce titre, le monde universitaire et le grand public trouveront dans l’ouvrage des satisfactions à la fois distinctes et complémentaires. Les lecteurs qui chercheront dans ce livre un outil pour conforter l’idée communément répandue du grand complot mondial de contrôle de l’information en seront pour leurs frais. La construction de l’actualité à l’échelle planétaire n’est pas réductible à Big Brother. Pour autant, explique Gervereau, le conformisme de l’information, qui broie la pluralité des points de vue, constitue bien un des principaux périls qui menacent aujourd’hui les démocraties occidentales.

Christian Delporte

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 4, printemps 2005, p. 284-285.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Laurent-Gervereau-Inventer.html

Dans la même rubrique