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Ouvrage : Julie Bouchard, Comment le retard vient aux Français (Presses universitaires du Septentrion, 2008). Recension par Claire Blandin.

Le pari de l’auteure de cet ouvrage est de faire du « retard français » un objet de sciences sociales, en étudiant le discours sur le retard. C’est donc la naissance, la construction, l’évolution et la diffusion de ce discours qu’analyse l’ouvrage. Il est centré sur les discours sur la recherche, l’innovation et la compétitivité, des années 1940 aux années 1970. Présente dans l’espace public depuis le xviiie siècle, la rhétorique du retard se développe dans les productions scientifiques, politiques et médiatiques. Etudié dans le domaine des sciences et des techniques, le retard pose tout d’abord la question des échanges entre les disciplines. La dimension géographique apparaît ensuite essentielle, les études internationales fournissant des bases comparatives. Le corpus rassemblé comprend aussi bien des rapports que des articles ou des livres. Il se révèle donc précieux pour comprendre l’articulation entre les rapports et les publications pour le grand public, pour saisir les fondements du traitement médiatique d’un phénomène social.

Julie Bouchard étudie en effet les interactions entre les discours : le discours médiatique, le discours politique et celui des chercheurs. La médiatisation est présentée comme une étape essentielle car un discours « ne se déroule jamais dans le vide » ; il faut qu’il soit lu ou écouté sans quoi son action serait nulle. Dans ce domaine, l’auteure souligne par exemple que, dans les débats les plus récents, les journaux et les hommes politiques osent plus vite la terminologie de « retard » que les acteurs scientifiques. Son étude du retard comme « fait de discours » se décline selon trois axes principaux : la construction du discours sur le retard ; les conditions de production et de circulation de ce discours et, enfin, la signification du discours sur le retard.

Après avoir montré son importance dans le secteur économique, l’ouvrage tente de dater le concept de retard. Par une analyse sémantique et lexicographique, l’historicisation du concept prend vie ; le discours sur le retard est indissociable de l’avènement de l’idéologie sur le progrès du xviiie siècle. Les discours sur la planification sont ensuite élus comme lieu d’étude car ils permettent d’incarner le discours sur le retard en matière de science et de technologie ; ils donnent à ce discours un ancrage institutionnel. L’étude des lieux dans lesquels sont diagnostiqués les retards dans les années 1950 et 1960 montre que c’est la logique institutionnelle qui domine dans un premier temps (le retard est évalué par comparaison entre les disciplines). Dans ces années 1950, le discours sur le retard renvoie à un imaginaire fondé sur la grandeur passée de la recherche française et son déclin dans le temps, « sur l’inaction associée à un avenir sombre et sur la recherche comme facteur essentiel de la modernisation ». La montée en puissance du régime de la comparaison internationale est observée à partir des années 1960. Les énoncés sur le retard concordent alors avec un imaginaire du redressement scientifique et technique et l’idée d’une concurrence internationale nouvelle. La comparaison avec les Etats-Unis devient de plus en plus fréquente, mais elle est ambivalente (l’Amérique est à la fois un exemple et une menace). Avec le développement des travaux de l’OCDE, la comparaison géographique s’institutionnalise. L’ouvrage montre pour cette période comment se construit un discours politique et savant, qui est ensuite reconstruit en discours médiatique. L’exemple de L’Express est développé : le journal de Jean-Jacques Servan-Schreiber traite en effet régulièrement, dans les années 1960, le thème des investissements américains en Europe. Ils sont présentés comme les symptômes d’un retard économique global du pays et l’hebdomadaire dénonce les revirements de la politique économique française face aux Américains. Dans la dernière période étudiée, le discours évolue de la comparaison géographique à la mesure des activités scientifiques par la création des outils de comparaison et le développement de la statistique. La comparaison quantifiée entre les nations émerge ; elle est ici analysée comme un fait social.

Né dans les années 1960, le triptyque discours sur le retard, comparaison géographique et statistique est, depuis, inusable en France. Ces thématiques scientifiques et politiques sont reprises et vulgarisées par l’ensemble des médias. S’intéressant à une période de mutation du paysage médiatique français, l’ouvrage offre une ouverture intéressante sur l’élaboration du contenu des journaux qui dominent le marché depuis quarante ans, puisqu’il donne l’exemple de la construction d’une part du discours de la presse magazine sur le monde politique et scientifique.

Claire Blandin

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 12, printemps-été 2009, p. 244-245.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Julie-Bouchard-Comment-le.html

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