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Ouvrage : Josette Brun (dir.), Interrelations femmes-médias dans l’Amérique française (PUL, 2009). Recension par Claire Blandin.

Cet ouvrage rassemble plusieurs études sur la place des femmes d’expression française et de leur parole dans les médias en Amérique du Nord. Il recoupe les préoccupations du dernier numéro du Temps des médias en faisant l’hypothèse que la condition des femmes est (entre autres) tributaire de la place qu’elles occupent dans les médias. En introduction, Josette Brun rappelle que cette « interrelation » est déjà abondamment étudiée dans les médias anglo-saxons (pour lesquels on dispose par exemple de recherches sur les conditions d’exercice et les pratiques professionnelles des journalistes femmes, la couverture médiatique des enjeux féministes ou la lecture des magazines féminins). Dans le monde francophone, ces chantiers sont encore en friches, et les concepts de « genre » ou de « rapports sociaux de sexe » en émergence. On postule ici que l’étude de la construction du masculin et du féminin par des rapports de différenciation et de hiérarchisation est intéressante à envisager par le versant de ses prolongements dans les médias. Les travaux présentés portent aussi sur le concept de parole : quels sont les capacités et les moyens de parler pour les femmes ? Comment peuvent-elles se faire entendre et faire en sorte que leur parole soit prise en compte dans la vie politique et sociale ?

Les recherches sur la littérature canadienne française constituent aujourd’hui un creuset fertile de production scientifique sur l’histoire des femmes francophones et des médias en Amérique du Nord. On peut signaler le travail de Julie Roy sur la présence féminine dans les premières gazettes fondées dans la Province de Québec (après la conquête britannique de la Nouvelle-France en 1763) qui constitue une étude novatrice sur la parole féminine dans les périodiques. Plus généralement, c’est surtout par des interventions épistolaires que les femmes prennent alors la parole. Cela leur permet d’apprivoiser l’espace public mais « enferme leur parole dans des sphères et des modes d’intervention peu porteurs d’autorité ». Au début du xxe siècle, c’est grâce aux médias qu’émerge une nouvelle génération de femmes de lettres canadiennes francophones. Le parcours d’Anne-Marie Gleason, responsable de la page féminine du quotidien montréalais La Patrie, est ici présenté comme emblématique de cette période.

Si plusieurs disciplines sont représentées, les historiennes tiennent une place importante dans ce recueil, en particulier pour l’étude de la première vague du mouvement féministe, à la fin du xixe et au début du xxe siècles. Le personnage d’Eva Circé-Côté, dont le féminisme est connu, est ainsi éclairé sous un jour nouveau : ses articles dans le Monde ouvrier brillent en effet surtout par leur discours conservateur. Signalons également que l’histoire des femmes francophones est envisagée à l’extérieur du Québec, avec, par exemple, la biographie de Marie-Rose Turcot, écrivaine et journaliste contemporaine vivant en Ontario. La renaissance acadienne est étudiée par l’analyse de la représentation des femmes dans Le Moniteur acadien et L’Evangéline ; les deux titres proposent une image très conservatrice du rôle social des femmes, d’abord mères et épouses.

Dans les médias d’Amérique du Nord, il faut attendre la seconde partie du XXe siècle, pour qu’un regard critique émerge sur la place réservée aux femmes dans les médias. C’est l’héritage de la critique féministe des médias (issue du féminisme de la deuxième vague) qui s’est amorcée au début des années 1960 aux Etats-Unis. Plusieurs contributions rappellent cette étape. Les trois textes terminant l’ouvrage portent sur la situation actuelle : absence flagrante des femmes dans les fonctions journalistiques de premier plan, discours des médias sur les adolescentes, misogynie du discours des sites internet de défense des hommes et des pères. On signalera enfin une intéressante interview de Colette Beauchamp qui, vingt ans après, revient sur l’écriture et la publication du Silence des médias, où elle tirait les leçons de son expérience de femme journaliste. Pour elle, le contrôle masculin de la presse, comme des autres pouvoirs en place, est une des clefs d’explication des arbitrages dans le traitement de l’information.

Pour l’histoire des médias et pour celle des femmes, l’ouvrage se révèle donc précieux. Le lecteur ne peut qu’être frappé par la proximité des questionnements avec les problématiques émergeant en France : la contribution de Marie-Linda Lord sur la « féminisation du journalisme en Acadie » est ainsi l’exacte correspondante de plusieurs communications présentées à l’IEP de Rennes en juin 2008, lors du colloque sur « Genre et journalisme ». On ne peut donc que souhaiter que les échanges se développent avec les chercheurs d’outre-Atlantique…

Claire Blandin

Recension publiée dans Le Temps des médias n° 13, Hiver 2009-2010, p. 246-247.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Josette-Brun-dir.html

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