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Ouvrage : Jeremy D. Popkin, Press Revolution and Social Identities in France 1830-1835 (Penn State Press, 2002). Recension par Michael Palmer.

Un langage de classe se forme dans les années 1820-30. La notion de classe ouvrière ne se développe en France qu’à partir des années 1830. Ce discours s’ajoute au vocabulaire politique marqué par les années 1790. Ces deux observations, faites par Jeremy Popkin dans l’introduction et la conclusion de cet ouvrage, résonnent tout au long de l’analyse. Le deuxième chapitre — sur les sept que comporte ce livre — analyse finement ce que recouvre la notion de presse bourgeoise, à Lyon et ailleurs, pour relever le rôle de la presse comme agent d’expression, de prise de conscience, de l’identité bourgeoise. Car ce que pointe ce collègue de l’université de Kentucky, c’est l’action — parfois confuse dans le temps court — mais durable au-delà des péripéties événementielles, de la presse, vecteur de tensions et d’articulations d’intérêts contradictoires et fondamentaux.

Qu’il faille de nouveau argumenter de l’importance de ce qui se joue dans les années 1820 et 1830, avec la révolution de 1830 en point d’orgue, peut étonner. Jeremy Popkin croit nécessaire de le faire, et parvient, chemin faisant, à pointer les paradoxes des discours véhiculés dans les journaux situés de l’extrême gauche à l’extrême droite d’un échiquier politique que préside un nouveau roi que l’on présente en citoyen. L’éventualité d’une insurrection de masse hantait les esprits plus à Lyon que partout ailleurs en Europe, écrit l’auteur : à deux reprises, en moins de trois ans, les journalistes se trouvaient au cœur de soulèvements. L’une des forces de l’analyse ici proposée, c’est d’allier une connaissance fine et amplement documentée des rapports entre presse et politique à Lyon, à une réflexion sur le processus de mémorialisation, et de détournement, qui s’en suivit. Aux prises avec l’événement, les journalistes dont certains jouent un rôle politique certain, se révèlent par la suite des mémorialistes qui façonnent une « légende des siècles » aux représentations quelque peu différentes du contexte qu’ils connurent sur le vif. Jean-Baptiste Monfalcon, rédacteur en chef du Courrier de Lyon, journal du préfet et de l’ordre, qualifié d’organe de la bourgeoisie la plus intransigeante, retient particulièrement l’attention. La force de l’ouvrage de J. Popkin tient pour partie dans cette aptitude à suivre de près les rapports complexes au sein de la communauté — peu nombreuse et souvent riche en rivalités aussi bien personnelles que politiques — des journalistes à Lyon, pendant plusieurs années (1830-1835), avant de revoir la production journalistique en vis-à-vis des écrits — parfois produits par les mêmes auteurs — consacrés « après-coup » aux insurrections/révolutions/ soulèvements lyonnais. Montfalcon (1792-1874) occupa plusieurs postes rédactionnels clefs (Le Précurseur, 1831 ; Le Courrier de Lyon, 1832-34). Il fut correspondant lyonnais (et non parisien !) du quotidien parisien Le Temps avant de rédiger une Histoire des insurrections de Lyon, publié deux mois à peine après le soulèvement d’avril 1834. Ce texte devait, pendant un siècle, rester l’ouvrage de référence, si ce n’est par l’interprétation bourgeoise qu’elle en fait, et par la recherche documentaire indépendante de ces mêmes sources dites bourgeoises. Popkin fait revivre les contradictions du travail de Montfaucon : jeune médecin à Lyon, il connut les problèmes de santé des canuts, ceux de la Croix-Rousse notamment, et ceux des quartiers ouvriers de La Guillotière et des Brotteaux. Journaliste conservateur bourgeois — avec un talent rare pour perdre l’accès à un journal lyonnais peu avant que des événements majeurs ne se produisent dans la capitale des Gaules — il se pose en historien, revendiquant une légitimité d’écrivain impossible au journaliste besogneux, ou au statut social incertain.

On l’aura compris. Par-delà les textes journalistiques produits au cours des soulèvements à Lyon, Jeremy Popkin s’intéresse aussi bien à ce qu’il appelle les media revolutions, le statut de l’auteur, le champ journalistique, le texte contingent aux résonances éphémères et le texte mémorial, ainsi qu’à d’autres thèmes vus à travers une lecture de Michel Foucault, de Pierre Bourdieu, de Pierre Nora, de Paul Ricœur, de Benedict Anderson, et, surtout, de Jürgen Habermas. Il croise leurs apports avec ceux d’historiens — français, européens, états-uniens — de la presse, de la bourgeoisie, de la classe ouvrière, du féminisme, de la presse lyonnaise, acteur régional, aussi bien que reflet parisien — Le Précurseur aurait joué un rôle dans le déclenchement des événements de juillet 1830 non moins négligeable que Le National à Paris. Le chercheur en communication retiendra l’importance du travail dans les archives, sur le terrain, et restera intrigué par la mise en parallèle d’approches pluridisciplinaires provenant des deux côtes de l’Atlantique. Tous ceux qui s’intéressent à Lyon apprécieront ce sauvetage de l’oubli du milieu des publicistes, des pamphlétaires et des journalistes, et des réseaux de sociabilité que tissaient des journaux — essentiellement d’abonnés — aux tirages modestes mais, parfois, aux lectorats élevés. L’éditeur de l’ouvrage a dû imposer le mot « France » pour un travail qui concerne surtout la ville de Lyon ; et on peut regretter parfois qu’un foisonnement de détails obscurcisse quelque peu l’argument essentiel. Il se trouve toutefois que ce livre apporte beaucoup tant par ses analyses des rapports entre journalistes, supports et publics, que par son évocation du contexte lyonnais et rhodanien.

Michael Palmer

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 1, 2003, automne 2003, p. 249-251.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Jeremy-D-Popkin-Press.html

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