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Ouvrage : Jean-Yves Mollier, Le camelot et la rue. Politique et démocratie au tournant des xixe et xxe siècles (Arthème Fayard, 2004). Recension par Gilles Feyel.

Après avoir déjà en partie balisé le sujet par une série d’articles, Jean-Yves Mollier présente la synthèse qui manquait jusqu’ici sur les camelots, ces petits marchands des rues d’invention récente, qui firent beaucoup pour l’acculturation politique des masses populaires entre 1885 et 1902. Exploitant pour l’essentiel les deux fonds d’archives de Paris et de la préfecture de police, mais aussi les 5 552 notices de la catégorie « Éditions populaires, chansons, livres de propagande » de la Bibliographie de la France. Journal de l’imprimerie et de la librairie, réunies pour la période 1880-1906 par les employés du Cercle de la librairie, Jean-Yves Mollier a aussi dépouillé les journaux et utilisé une riche bibliographie.

Le premier chapitre fait en quelque sorte la généalogie de la fonction marchande « ambulante », endossée par le camelot à la fin du second Empire. Ce sont d’abord les colporteurs qui parcouraient les campagnes de la France de l’Ancien Régime mais aussi du premier xixe siècle, ce sont les colporteurs autorisés et autres crieurs qui diffusaient en ville les bulletins d’information occasionnels et la Gazette de France, ce sont aussi ceux qui « vendaient sous le manteau » des livres ou des brochures prohibés, nombreux dans le Paris du xviiie siècle. À la suite de Gudrun Gersmann, Jean-Yves Mollier insiste avec raison sur le caractère profondément marchand d’activités dont la plupart n’avaient pas d’ambition idéologique. Ces gagne-petit diffusaient tout ce qu’ils pouvaient vendre, la somme de toutes leurs spéculations contribuant fortement à la politisation de l’espace public de la rue ou de la place. Il en fut ainsi des camelots, beaucoup plus tard. Pendant la Révolution, les crieurs de journaux, mais aussi des petites brochures politiques, régnèrent dans les rues de Paris. La fiscalisation de la presse périodique avec le timbre puis plus tard le cautionnement, cantonna le journal dans une diffusion par abonnement, l’enlevant ainsi à la rue. Alors les « canards » et les « canardes » la reconquirent entre 1815 et 1848, avec leurs récits de crimes et leurs complaintes. En 1848 et 1849, les mouvements de la rue sont intenses, et les journaux, un temps libérés, sont de nouveau criés.

C’est en 1869, que le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse donne la première définition du camelot, ce marchand ambulant, même s’il est quelque peu facétieux dans l’étymologie qu’il donne du mot. Les camelots peuvent exercer plusieurs petits métiers de rue : il y a ceux qui « font le papier », les crieurs de journaux, de brochures ou de placards, les « goualeurs » qui vendent la complainte ou l’air à la mode, et il y a ceux qui « vendent de la camelote », papiers à lettres, cure-dents, passe-lacets, cannes, parapluies, éponges, objets divers, tous ces « chineurs » qui ont acheté à vil prix le contenu de leur baluchon. Ces gens sont de plus en plus nombreux, malgré quelques efforts des gouvernements et de la police de la IIIe République pour les contrôler : entre 1881 et 1905, la préfecture de police a enregistré 121 560 déclarations d’exercice, soit une moyenne de 5 065 par an (p. 62), et on peut tenir pour vraisemblable le chiffre de 150 000 camelots exerçant leur activité dans toute la France de la Belle Époque (p. 70). Dans son troisième chapitre, Jean-Yves Mollier présente l’évolution statistique de la « librairie du trottoir » pendant les années 1880-1906 et la figure originale de Napoléon (dit Léon) Hayard (1850-1903), l’Empereur des camelots. Illustré par deux graphiques et une série de tableaux en annexe, le mouvement des publications indique trois périodes d’intense activité, les années 1887-1889 de la crise boulangiste, 1892-1893 du scandale de Panama, 1897-1899 de l’affaire Dreyfus, entre lesquelles la production est moindre.

Les chapitres suivants présentent chacun de ces moments, et sont scandés par les grands épisodes de la carrière de Napoléon Hayard. Il est difficile d’en détailler ici toutes les analyses. Tirons-en quelques observations auxquelles nous convie l’auteur. Les camelots ont incontestablement dominé la rue jusque dans les années 1900, parce qu’ils étaient nécessaires à la diffusion des propagandes politiques, en un moment où s’épanouissait la culture de masse grâce à la démocratie et aux journaux vendus 5 centimes le numéro. Ils ont progressivement perdu ce rôle après 1901, quand se sont définitivement constitués de solides partis politiques qui ont préféré recourir au travail de propagande de leurs propres militants. Ces camelots diffusaient leur message sous forme de morceaux versifiés, d’esprit gaulois ou rabelaisien, ou sous forme de chansons que l’on pouvait fredonner sur des airs déjà bien connus. Napoléon Hayard et les autres petits éditeurs surent s’adapter au succès des cafés-concerts et des nouveaux airs à la mode : les complaintes sur l’air de Fualdès furent remplacées par les chansons sur l’air de Viens poupoule, viens ! Mais les music-halls, avec leurs chanteurs mis en vedette, tuèrent en quelque sorte les chanteurs des rues.

Autres observations. Les statistiques de la librairie du trottoir montrent qu’elle est de plus en plus provinciale à partir de l’affaire de Panama, si l’on tient compte du seul nombre des titres publiés, preuve que ce mode d’expression politique et populaire est de plus en plus goûté dans les provinces, mais Jean-Yves Mollier observe cependant qu’il y a loin entre une pièce publiée à 200 000 exemplaires par Hayard à Paris et les feuilles imprimées en province à 2 000 ou 4 000 exemplaires seulement. Moins nombreux que les titres provinciaux, les titres parisiens ont eu très probablement une audience nationale. Même si les diverses gauches de l’époque n’ont pas négligé ces moyens populaires d’expression politique, il apparaît cependant que les droites les ont utilisés avec beaucoup d’intelligence, s’en réservant le quasi-monopole, pour de mauvais combats. On ne peut qu’adhérer ici aux analyses de l’auteur qui voit derrière toutes ces campagnes l’expression d’un antisémitisme de plus en plus ouvert et véhément, relayé au temps de l’affaire Dreyfus et ensuite par un nationalisme qui confondait juifs et Prussiens dans la même haine. Cette dernière affaire prouve que les dreyfusards ne combattaient pas avec les mêmes armes ; leurs quelque 150 livres et brochures où les intellectuels développaient longuement le pourquoi et le comment du déni de justice, pouvaient-ils combattre avec les si nombreuses petites feuilles, souvent ordurières, diffusées par leurs adversaires, des textes s’adressant moins à l’intelligence qu’aux passions et à l’émotion populaires ?

La promotion de Boulanger, le général Revanche, par ses états-majors politiques, est très « moderne » ainsi que le démontre finement Jean-Yves Mollier : les camelots utilisés pour diffuser la propagande en vers ou en chansons, mais aussi comme masses de manœuvre prêtes à manifester pour applaudir ou faire le coup de poing ; la mise en scène des apparitions du général, avec l’un d’entre eux, le jeune Paulus, grimé en mitron ou en jeune mineur pour faire pleurer les foules. C’est déjà une campagne de promotion à l’américaine, s’adressant plus à la sensibilité et à l’émotion qu’au raisonnement. Le malheur pour ses promoteurs, c’est que le produit promu était loin d’avoir les qualités qu’on lui supposait, d’où la piteuse fin de l’aventure. Panama et l’affaire Dreyfus permettent aussi de remarquer que les campagnes d’opinion populaires ne débutent pas immédiatement ; il faut pour qu’elles explosent un certain temps de latence. Il y aurait d’abord une phase réservée à l’exploitation des faits par les seuls journaux, avant que la campagne les déborde pour envahir la librairie du trottoir. On n’a pas d’exemple de campagne déclenchée par cette seule presse de trottoir, il semble que toujours elle accompagne le mouvement, prompte à saisir toute occasion de profit en envahissant la rue. Un parfait opportunisme souvent subventionné : Jean-Yves Mollier démontre qu’Hayard fut payé par les grands intérêts politiques : sa description des liens l’unissant à Drumont, le directeur de La Libre Parole, est convaincante.

On trouve encore bien des choses dans ce livre : les objets de carton, à système (à tirette ou roue), qui permettaient de caricaturer souvent grossièrement l’adversaire – par exemple Zola en 1898 –, les affiches, les lettres mortuaires et autres testaments facétieux, les cartes postales pornographiques ou non, etc. On n’omettra pas enfin de souligner tout ce que nous dit l’auteur sur la survivance de cette librairie de trottoir et de ses camelots, ailleurs qu’en France où elle périclite après la Belle Époque, même si la Grande Guerre et le « bourrage de crâne » l’ont un temps relancée. On la retrouve aujourd’hui avec la littérature de cordel, au Brésil, ou bien ailleurs avec les petits livrets islamistes.

Nous ne pouvons achever cette recension sans souligner quelques menues erreurs du premier chapitre. Le décret du 10 février 1810 ne limite pas l’imprimerie-librairie à 1 ou 2 ateliers par département ; il faut dire 1 ou 2 ateliers par ville chef-lieu de département ou d’arrondissement (p. 31). En Eure-et-Loir furent maintenus 5 ateliers : 2 à Chartres, la préfecture, 1 à Dreux, Châteaudun et Nogent-le-Rotrou, les sous-préfectures. Et les analyses de Patricia Sorel montrent ce qu’il en fut pour les départements bretons. La révolution de 1830, si l’on veut bien l’étendre au-delà des « Trois glorieuses », a pu durer jusqu’en mars 1831, date des débuts du gouvernement de Casimir Périer. Certes les journaux furent alors fort véhéments et purent être criés dans les rues. L’exemple du Journal des débats prouve d’ailleurs qu’en 1814, il vendait quelque 300 à 400 exemplaires chaque jour, au bureau ou à la criée (mais plus de 20 000 par abonnements portés ou postés). Rapidement, le cautionnement et le timbre firent oublier la rue aux journaux, pour retrouver leur diffusion habituelle auprès de leurs abonnés (p. 35). Il faut donc les séparer nettement des brochures, feuilles volantes et autres estampes destinées à la criée. Le « silence au pauvre » de Lamennais le 11 juillet 1848 (p. 39) s’explique moins par la perspective de la loi du 9 août sur le cautionnement, que par une circulaire du ministre de la justice exigeant le 8 juillet le respect des lois de 1830 : suspendu en mars 1848 à son taux de 1835, le cautionnement se trouvait donc rétabli automatiquement à son taux de 1830. La loi du 11 mai 1868 (p. 44) libéra certes la presse, mais ne rétablit pas l’autorisation de vente des journaux dans la rue (elle n’en parle pas). Malgré les efforts des libéraux et des républicains qui proposèrent des amendements, les lois de février 1834 sur les crieurs et de juillet 1849 sur les vendeurs et distributeurs de livres et écrits, furent maintenues jusqu’à la fin de l’Empire, mais furent moins respectées par une presse en pleine explosion.

Cessons ces remarques pour nous féliciter de disposer désormais d’une bonne information sur ces camelots que les historiens du journalisme et de l’opinion rencontraient souvent dans leurs travaux sans disposer sur eux d’un travail vraiment exhaustif. C’est désormais chose faite. Il faut en remercier l’auteur.

Gilles Feyel

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 3, automne 2004, p. 228-231.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Jean-Yves-Mollier-Le.html

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