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Ouvrage : Jean-Pierre Filiu, Mai 68 à l’ORTF. Une radio-télévision en résistance (INA / Nouveau monde éditions, 2008). Recension par Claire Blandin.

Soutenue il y a vingt ans et restée inédite, cette thèse a été publiée à l’occasion du quarantenaire de Mai 68. En proposant une étude minutieuse de la crise dans le temps court, elle permet de comprendre pourquoi le secteur est entré avec retard dans le mouvement : les réalisateurs communistes et gaullistes restent alliés, car ils partagent l’objectif commun de faire de la télévision l’institutrice nationale. Elle montre aussi que le retour dans le rang après le mouvement est plus lent qu’ailleurs. Mais l’ouvrage situe également les événements dans la longue durée ; il évoque la fascination inquiète des Français par rapport à la télévision, le contrôle gouvernemental et sa légitimation, un tumulte qui prépare la liberté des ondes des années 1980…

Du 17 mai au 23 juin 1968, la France est privée de télévision : 12 000 personnes se sont mises en grève. L’ensemble des catégories professionnelles du secteur sont mobilisées pour revendiquer et plaider leur cause auprès de l’opinion. Les journalistes poursuivent même leur mouvement jusqu’au 12 juillet. Ils subissent ensuite de lourdes sanctions qui font de la télévision le seul service public épuré après Mai 68. Pourtant, la mémoire de cette crise a peu été conservée et étudiée : parce que les gauchistes étaient peu présents dans ce mouvement ; parce que les gaullistes, peu fiers des dissensions, ont préféré l’oublier ; parce que la reprise du travail s’est faite avec le soutien des syndicats, qui n’ont pas soutenu les personnels licenciés.

En 1968, la couverture du territoire national par la télévision est achevée, la majorité des foyers ont acquis un récepteur (on en compte huit millions ; la moitié d’entre eux capte la deuxième chaîne). L’ORTF assure par ailleurs 40 % de l’audience radiophonique. Le conflit éclate après une accumulation de mécontentements et dans un climat social tendu. Ministre de l’Information de novembre 1962 à janvier 1966, Peyrefitte exerce un contrôle étroit sur la télévision par l’intermédiaire du SLII et des BRI. Une grève des journalistes a eu lieu en février 1966 (pour dénoncer la situation des pigistes, sous contrat quotidien et sans carte de presse). Les personnels hors statut sont également nombreux. Fruit du travail d’une commission sénatoriale, le rapport Diligent peint un tableau peu réjouissant de l’ORTF à la veille de Mai 68. Il met en évidence la passivité du Conseil d’administration de l’ORTF, l’importance du cordon ombilical qui le relie au gouvernement, et les confusions entre information et communication gouvernementale. Au même moment, plusieurs enjeux structurels se présentent pour l’ORTF : la redéfinition des programmes de télévision, les projets de télévision privée, les débats sur l’introduction de la publicité de marque. Diffusée le 14 mai 1968, l’émission Zoom est une « brèche dans le mur du silence » de la télévision sur Mai 68. Diffusée seulement après un ultimatum des responsables du magazine, elle se situe à la limite de ce que peut tolérer le gouvernement gaulliste, et, deux jours plus tard, la grève est générale.

La crise de 1968 vient sanctionner une croissance trop rapide de cette entreprise de 12 000 salariés. L’auteur de l’ouvrage distingue parmi eux : une majorité qui suit les résolutions de l’intersyndicale, les journalistes et les cadres, qui jouent les médiateurs car ils ne se rallient pas à la grève. De nombreuses interactions existent entre les catégories, mais des études distinctes sont présentées ici ; elles étaient nécessaires pour comprendre les différentes dimensions du mouvement. Formant une véritable mosaïque, ces catégories socio-professionnelles sont aussi dispersées géographiquement. Le ministre de l’Information, Yves Guéna ne négocie avec l’Intersyndicale que du 11 au 16 juin, après dix jours d’épreuve de force. La semaine du 17 au 23 juin est la « semaine des dupes » : le travail reprend alors que « l’état de grève » est maintenu. L’intersyndicale a permis de dépasser les clivages et les oppositions d’intérêt au sein de l’ORTF. Le climat « d’illusion lyrique » de Mai 68 a favorisé cette union, venue également de la montée des mécontentements catégoriels, qui ont conduit ensuite à la réforme de l’ORTF.

Au sein de l’ORTF, les journalistes sont perçus comme des privilégiés. Leur engagement dans la grève étonne donc ; ils le paient par de lourdes sanctions en août suivant. Suspects de complaisance envers le pouvoir et peu syndiqués, les journalistes de télévision tardent à se mettre en grève (leur mouvement débute le 25 mai), mais ils ne reprennent le travail que le 13 juillet. La grève des journalistes apparaît comme le symbole de la réaction contre la mainmise gouvernementale sur l’information. Les journalistes de radio quant à eux avaient suivi dès les débuts les résolutions de l’intersyndicale. L’attitude des journalistes régionaux a dépendu quant à elle du contexte local. Le rôle des journalistes est donc emblématique, même s’ils ne sont jamais moteurs dans la grève. Au moment des sanctions, ce seront les boucs émissaires.

Parmi les cadres de l’ORTF, on compte 250 statutaires et des collaborateurs non permanents. Une forte solidarité de corps existe entre ces ingénieurs, pour la plupart issus de Telecom. Ils viennent de vivre un grand succès technologique avec la retransmission des Jeux Olympiques de Grenoble. L’Union des Cadres de l’ORTF soutient les revendications de l’intersyndicale sans prendre part à la grève et joue un rôle de médiation.

La crise de mai-juillet 1968 marque profondément le personnel de la radio-télévision d’Etat, même si elle est occultée de la mémoire collective. La grève apparaît rétrospectivement (surtout en 1974) comme une réussite, puisqu’elle demande un pouvoir accru au sein d’un service public unifié. La dynamique unitaire est mise en avant par les syndicalistes, même si les journalistes paient le prix fort et que les techniciens voient arriver les réformes de structure. De nouveaux rapports apparaissent entre les catégories socio-professionnels, des solidarités, mais aussi des rancœurs (les journalistes par exemple se sont sentis lâchés).

Le 31 mai 1968, Yves Guéna remplace Georges Gorse au ministère de l’Information ; c’est l’événement qui marque la rupture, dans le contexte du redressement spectaculaire des gaullistes. C’est le début de l’épreuve de force avec l’intersyndicale et des changements à la direction de l’Office. Plusieurs pouvoirs interviennent : la Direction de l’ORTF (mais elle est écartée par les grévistes en mai), le ministère de l’Information, le cabinet du Premier Ministre et l’Elysée. Pendant ce temps, le ministre de l’Intérieur et la préfecture de police ont le souci de la sauvegarde des installations. Un chapitre de l’ouvrage étudie également les « forces extérieures » et envisage la question de la réception de la grève (par l’opinion, les partis politiques, l’université, les syndicats). La grève de l’ORTF a été très active et a produit de nombreux projets. Le travail de réflexion des personnels « artistiques » a en particulier été fructueux. L’ouvrage étudie les projets généraux de réforme structurelle mis en avant par l’intersyndicale puis les propositions catégorielles (celles des journalistes, des réalisateurs, des cadres…). On trouve de nombreuses convergences entre les textes produits et les conclusions du rapport Diligent, ce qui montre la profondeur du malaise de l’ORTF). Les idées du mouvement font ensuite leur chemin dans différents partis politiques et on en trouve des échos jusque dans l’institution de la Haute Autorité en mai 1982.

Claire Blandin

Recension publiée dans Le Temps des médias n° 13, Hiver 2009-2010, p. 234-237.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Jean-Pierre-Filiu-Mai-68-a.html

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