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Ouvrage : Jean-Pierre Bertin-Maghit, Les Documenteurs des Années Noires (Nouveau Monde éditions, 2004). Recension par André Akoun.

Le livre qui nous est offert est d’une rare qualité. D’abord par son érudition. Il n’est pas une production cinématographique relevant du champ de son étude (documentaire et actualités) qui ait échappé à l’analyse. Ensuite par la façon dont est appréhendé un matériau cinématographique qui montre que l’auteur double ses qualités d’historien de celles de sociologue. Dans cette production des « années noires » il voit un phénomène social qui permet de saisir la France d’alors, toute entière et dans la complexité de ses contradictions. Ainsi du rapport entre la France occupée, directement sous commandement allemand, et la zone dite libre, qui relevait de l’autorité du Maréchal Pétain. Alors que cette dernière veut affirmer sa relative autonomie, ce qui se traduit par une production documentaire centrée sur le travail, la famille, l’enracinement dans une terre sacralisée et la fidélité à ses ancêtres, Paris sera, lui, un écho fidèle des thèmes de la propagande nazie (guerre, racisme, etc.). Ainsi, on peut distinguer l’entreprise d’une propagande allemande de fait et cette autre propagande qui a pour but de servir le régime de Vichy et qui exploite essentiellement des thèmes de la vie sociale. Reste, de ce fait, tout un jeu de différences.

Etudiant 178 documentaires restaurés par les Archives françaises du film, l’auteur nous propose une sociologie de la propagande d’une grande finesse, et qu’appuie le véritable démontage des techniques, images à l’appui. Dans le même temps, nous est montrée la différence entre propagande pro-allemande, et propagande vichyssoise. Indirectement, nous est défini la distance entre le secteur des documentaires de Vichy et leurs auteurs, ceux de la pure propagande pro-allemande, dont les auteurs ne venaient pas du milieu cinématographique ; enfin les longs métrages qui ne furent que très marginalement des films inscrits dans un combat idéologique militant et dont certains s’inscrivent à l’honneur de l’histoire du cinéma. On sait combien les pouvoirs totalitaires ont l’ambition de coloniser les esprits, d’éradiquer le « vieil homme » pour engendrer « l’homme nouveau ». On sait aussi combien ce « viol des foules » n’est pas si simple qu’on le croit, ni ne se réduit à des moyens techniques et politiques sans que soit pris en considération une société refoulée, occultée et qui se maintient hors du discours des rédempteurs.

Mais, précisément, ce que la production documentaire étudiée montre, c’est que nous ne sommes pas, à Vichy, devant un totalitarisme pur et dur, altier et arrogant comme en Allemagne, en Italie ou en URSS, mais d’une sorte de totalitarisme croupion, un totalitarisme mou, recroquevillé et, qui, loin d’être conquérant, rumine tout un passé mystifié. Les thèmes sont, de façon prioritaire (27 films sur 62) ceux du retour à la terre (Car la terre ne ment pas) : éloge de la région, éloge de la nature à respecter et à préserver, éloge du monde paysan. Puis ce sont ceux du travail qui engendre la grande chaîne de la solidarité de tous les vrais enfants de la France, travail de l’artisan qui contemple son œuvre et y reconnaît sa propre valeur (ainsi, éloge, dans les écoles, du travail manuel qui prépare au métier futur).

Comme le dit le commentaire « off » d’un documentaire « Pas de terrassier, point d’ouvrages d’art ; sans le couvreur, point d’abris pour la famille ; sans le bûcheron point de meubles pour garnir le foyer cadre de la famille… ». Et, plus loin, « Les ouvriers débarrassés des mauvais chefs inspirés par l’étranger, les patrons pratiquant une véritable politique sociale, exempts de paternalisme et d’amère pensée, œuvrent en commun sous l’égide du chef à résoudre les problèmes du travail et à faire une France au sein de laquelle les Français réapprennent la fraternité ».

Enfin, éloge d’une jeunesse saine, sportive, aimant le grand air et toujours une chanson aux lèvres, une jeunesse pour qui il y a les chantiers de jeunesse, les associations sportives, le scoutisme. Ce qu’il y a de commun à tous ces films, c’est que chacune des activités est inscrite comme moyen de promouvoir la communauté et l’ordre nouveau. Et l’endoctrinement est plus dans le lyrisme de thèmes comme la famille, la vie saine, la fraternité, le retour à une terre qui fait retrouver folklores régionaux et petits métiers traditionnels oubliés que dans des mots d’ordre mobilisateurs. Il s’agit de Fraternité française et non pas de mobilisation guerrière. Se mettre à l’écart du monde et se retrouver entre soi. Par quoi on voit que le pétainisme vit encore, non pas tant politiquement que dans les fascinations pour des passés mythifiés, et des temps où aurait existé une authenticité perdue.

Ces quelques notes de lecture ratent l’essentiel : il s’agit de cinéma et de ce fait, nous avons un exposé rigoureux, explicite, de tous les documentaires de l’époque et, pour les plus significatifs d’entre eux, séquence par séquence, plan par plan. Et ajoutons l’originalité d’un DVD vidéo de 2 heures offert avec l’ouvrage, qui présente une sélection de ces documentaires de l’époque et qui donne à voir et à entendre.

André Akoun

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 3, automne 2004, p. 239-240.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Jean-Pierre-Bertin-Maghit.html

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