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Ouvrage : Jean-Michel Valantin, Hollywood, le Pentagone et Washington ; les trois acteurs d’une stratégie globale (Autrement, 2003). Recension par Yannick Dehée.

Cet essai très en phase avec l’actualité, et comme tel bien accueilli par la presse à sa sortie, explore une intuition commune à de nombreux cinéphiles amateurs de films d’action : la prégnance, des années 1950 à nos jours, des thèmes guerrier et sécuritaire dans le cinéma populaire hollywoodien ne serait pas sans lien avec la vision du monde peu nuancée du peuple américain. Selon l’auteur, le système stratégique et le système cinématographique américains se livrent à un dialogue permanent, qui aboutit à la création d’un genre à part, le cinéma de « sécurité nationale ». Celui-ci, qui a pour objet le rapport à la menace, est constamment influencé par les conceptions stratégiques du moment et, en retour, contribue à façonner l’opinion publique.

L’auteur, Jean-Michel Valantin, est bien placé pour en parler puisqu’il est chercheur en études stratégiques. Il nous rappelle à propos la convocation par F. Roosevelt de grands cinéastes à la Maison Blanche en 1942, pour les inciter à contribuer par leurs films à la mobilisation des esprits ; plus près de nous l’usage que fit Ronald Reagan de la référence à Star Wars pour appuyer son programme de bouclier anti-missiles ; enfin nous apprenons qu’une réunion eut lieu le 11 novembre 2001 entre Karl Rove, conseiller de George W. Bush et Jack Valenti, président de la Motion Pictures Association of America, afin d’inciter Hollywood à la prudence et au patriotisme de rigueur après le 11 septembre. Entre ces trois dates, le rapport a évolué : Washington et Hollywood traitent désormais de puissance à puissance. Washington puise dans la culture cinématographique ses références guerrières tout autant qu’Hollywood s’inspire de l’actualité stratégique.

L’auteur embrasse un corpus de quelque 130 films sur les trente dernières années et développe de façon convaincante l’omniprésence des thèmes retenus au premier rang des intrigues hollywoodiennes : ennemis extérieurs, menaces technologiques, terrorisme, risques de dictature militaire, etc. Sa culture stratégique lui permet de pointer les influences ou coïncidences entre débats stratégiques et intrigues cinématographiques qui auraient sans doute échappé à l’historien du cinéma.

Malheureusement, sa connaissance d’Hollywood reste, elle, bien superficielle et, si Valantin a bien noté que coexistent des positions politiques divergentes — entre exaltation de l’autorité et méfiance vis-à-vis du pouvoir, il ne pousse pas plus loin l’analyse. Le rôle spécifique d’une poignée de producteurs, réalisateurs et acteurs-vedettes essentiels pour son corpus n’est jamais abordé[2] [2] À l’exception de l’incontournable Tom Clancy, décrit... suite. Par exemple, l’auteur ne voit pas que des succès centraux de son corpus (tels que Top Gun, The Rock, Armaggedon, Pearl Harbor, etc.) sont produits par un même homme, Jerry Bruckheimer (d’abord associé à Don Simpson, puis en solo), auquel il serait peut-être utile de s’intéresser.

Plus dommage encore, quelques imprécisions ou erreurs factuelles parsèment ses analyses : ainsi les James Bond ne sont pas devenus des supports publicitaires depuis 1995, mais dès les premiers épisodes ; Rupert Murdoch n’est ni fondateur ni président de CNN ; Ben Haffleck s’orthographie en réalité Ben Affleck, etc. Certains jugements sur des réalisateurs laissent songeurs (comme celui qui met en parallèle l’itinéraire du sulfureux Paul Verhoeven avec celui de… Henry Kissinger, au prétexte qu’ils sont tous deux émigrés d’origine européenne !).

Un autre problème de l’ouvrage est qu’il met sur le même plan des films ayant rencontré un grand succès avec d’autres, idéologiquement très chargés mais plus marginaux (comme L’aube rouge de John Milius). L’auteur évite de se poser la question de la réception, pourtant essentielle dans son sujet. Il présuppose que « l’audience et l’impact international de cette cinématographie » « déterminent […] l’image que les Américains et le reste du monde se font de l’Amérique », sans jamais en apporter un début de preuve. Surtout, il ne voit pas que la puissance de diffusion des images hollywoodiennes à l’échelle mondiale n’est pas un gage de réception uniforme (comme l’avaient montré en leur temps les recherches de Elihu Katz et Tamar Liebes sur les interprétations de la série Dallas dans diverses cultures).

C’est ainsi que La somme de toutes les peurs, fraîchement accueilli en Europe, est qualifié de « grand succès de l’été 2002 », « du fait de ses qualités cinématographiques propres » (non explicitées).

L’analyse des contenus s’en tient essentiellement aux intrigues des films et il faut attendre le dernier chapitre (9) pour lire quelques analyses de séquences, exercice qui aurait renforcé le reste de l’ouvrage.

Tel quel, cet essai est utile et convaincant en ce qu’il recense un corpus cohérent et met à jour des thèmes et obsessions sécuritaires récurrents dans la culture de masse américaine. Leur analyse en profondeur et celle de leur impact restent cependant à écrire : si la grille de lecture stratégique proposée ici est incontournable, elle est difficile à mettre en œuvre seule.

Yannick Dehée

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 2, printemps 2004, p. 266-268.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Jean-Michel-Valantin.html

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