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Ouvrage : Jean-Marie Charon, Arnaud Mercier (dir.), Armes de destruction massive. Informations de guerre en Irak, 1991-2003 (CNRS Communication, 2004). recension par Isabelle Veyrat-Masson.

Ce livre a une double ambition : faire une comparaison entre deux événements ayant eu lieu dans des conditions très semblables à 12 ans d’intervalle, et conduire une analyse à chaud des conditions de l’information d’une guerre à peine terminée, la guerre d’Irak de 2003. Le premier objectif paraît très judicieux et malgré quelques redites, inévitables dans les ouvrages collectifs, celui-ci parvient très bien à montrer les principales évolutions dans les techniques de communication entre les deux conflits. Il semblait plus difficile en revanche, d’analyser avec si peu de recul le dernier conflit irakien. La gageure est réussie. L’ouvrage réunit avec bonheur des auteurs que l’on retrouve rarement dans les mêmes ouvrages : des chercheurs français, des journalistes et des analystes étrangers. Les points de vue se complètent et apportent de nombreux éléments d’information. Avec ce livre on est véritablement devant un objet qui se construit, chaque intervention apportant une pierre à l’édifice. Ses coordinateurs (Charon, Mercier) commencent par faire la synthèse des enjeux médiatiques des guerres. Ils rappellent que la mobilisation exceptionnelle des médias en temps de guerre est soutenue par une opinion qui montre une forte attente d’information. La comparaison avec d’autres situations est parlante comme le rappel de la situation du Petit Parisien qui voit ses ventes passer de plus d’un million d’exemplaires avant la guerre à 2 300 000 exemplaires en 1917 (record absolu le 12 novembre 1918 avec 3 031 312 exemplaires vendus). Le lecteur sait pourtant que l’information qu’il reçoit alors est incomplète et biaisée comme ne l’ignorent pas les téléspectateurs de 1991 et 2003. Peu importe que les recettes publicitaires baissent pour des raisons venant à la fois de l’annonceur et du bouleversement des programmes, peu importe s’ils travaillent sous haute surveillance, les médias se font tous une obligation de répondre à cette attente. La brève comparaison historique entre les diverses technologies ayant permis le récit de l’événement est parlante. Si l’on voit que les informations qui parviennent ne sont pas de même nature (au-delà des questions du temps mis par les nouvelles pour parvenir aux lecteurs) on peut se demander dans quelle mesure les contemporains des deux guerres du Golfe ont été véritablement mieux informés que les lecteurs de la presse du xixe siècle. Car si les moyens de communication se sont améliorés, les modes de contrôle aussi. C’est à ce jeu du chat et de la souris politico-médiatique, à propos des deux guerres d’Irak que les différents textes de ce livre sont consacrés.

Le plan de l’ouvrage s’articule autour de cinq points. La première partie cherche à resituer les enjeux comparés des deux guerres du point de vue tant stratégique (Battistella), politique (Charon) que médiatique (Bourdon, Arquembourg). La deuxième et la troisième partie cherchent à rendre compte de la manière dont les événements ont été traités. Comment les journalistes ont-ils travaillé ? De la collaboration « exemplaire ou presque » de la presse américaine avec le gouvernement qu’analyse Lance Bennet (mais aussi d’Alençon, Sinz, Chantraine) aux « war blogs » (Le Cam) qui paraissent être l’élément le plus nouveau de cette information en temps de guerre, plusieurs articles analysent le travail des journalistes embedded (Bureau) et le climat de fort patriotisme qui régnait alors aux États Unis. À l’extérieur de l’Empire en revanche, les points de vue sont plus éclatés : en France (Véray, Riutort, David) évidemment, mais également en Grande-Bretagne (Palmer), au Canada (Demers), dans les pays arabes à travers Al-Jazira (Lamloum), l’ONU (Soriano) et en Belgique (Lits), d’autres voix se font entendre. Plus libres pour autant ?

La moitié du livre s’interroge sur la situation de l’information dans les pays engagés en Irak en 2003 (États-Unis, Grande-Bretagne) : « misère de l’information », pressions gouvernementales, difficultés d’informer honnêtement dans un climat patriotique farouche. Il semble que tous les moyens soient mis en œuvre après le 11 septembre pour conditionner un pays entier (Mathien). La guerre est la seule réponse à l’outrage absolu. La mort légitime doit répondre aux morts illégitimes. On ne manquera pas de remarquer cependant que les auteurs (Mercier, Frau-Meg) s’appuient sur des travaux américains pour décrire les diverses manipulations de l’opinion. C’est aussi de l’intérieur de l’Empire que naissent la contestation et la dénonciation. Cela n’empêche pas un très grand nombre d’Américains d’être dupes de fausses nouvelles et de mensonges comme le montrent les sondages analysés ici. Mais des sondages encore plus récents ne révèlent-ils pas à quel point les opinions sont volatiles ?

Ce qui semble particulièrement réussi dans cet ouvrage, c’est le ton adopté par l’ensemble de ces interventions. Généreusement descriptif souvent, ce qui est tout à fait nécessaire pour traiter d’événements aussi récents et nappés de mystère (sinon de mensonges et de rumeurs) le livre apporte des analyses qui tout en étant critiques n’optent jamais pour le ton de la dénonciation.

Cet ouvrage a également le grand mérite d’apporter une ouverture très riche à travers des traductions (Aldridge, Greenberg, Cunningham), les articles français évoquant les travaux américains (nombreux sur ce sujet) et également une importante bibliographie anglophone.

Isabelle Veyrat-Masson

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 4, printemps 2005, p. 276-277.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Jean-Marie-Charon-Arnaud.html

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