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Ouvrage : Isabelle Veyrat-Masson, Télévision et histoire, la confusion des genres. Docudramas, docufictions et fictions du réel (INA, De Boeck, 2008). Recension par Sébastien Denis.

L’auteur, qui s’était déjà intéressée en détail aux représentations de l’histoire à la télévision française dans son ouvrage Quand la télévision explore le temps (2000), entend réfléchir dans ce court et dense ouvrage sur la « confusion des genres » à l’œuvre dans nombre de documentaires mettant en scène l’histoire à la télévision. Isabelle Veyrat-Masson prenant volontairement en compte non pas seulement les œuvres françaises mais la totalité des programmes diffusés en France, le corpus est large et l’auteur tente de démêler l’écheveau complexe liant non seulement télévision et histoire, mais bien plus encore fiction et documentaire. C’est en effet l’originalité de cet ouvrage, qui vient après une abondante et passionnante littérature anglophone sur le sujet (Derek Paget, Alan Rosenthal ou Richard Kilborn par exemple) et après l’ouvrage de François Niney (L’épreuve du réel à l’écran), que de proposer une lecture transversale des relations tumultueuses entre fiction et documentaire en prenant l’histoire comme fil conducteur. Quoi de moins historique a priori que ces documentaires utilisant des reconstitutions souvent fantaisistes, ou ces autres utilisant des images de synthèse à la « réalité » pour le moins douteuse ? Et à l’autre bout du spectre des possibilités de documentaire historique, la parole du témoin est-elle réellement plus « fiable » que ne l’est la reconstitution ?

Les questionnements, on le voit, sont vastes, et même si l’historienne ne veut pas donner de « réponse », son positionnement ne manquera pas de susciter l’intérêt, voire la polémique. Selon elle, la fiction aurait en effet un net avantage sur le « réel » (toujours supposé) du documentaire de terrain et d’entretiens : « La fiction possède, elle, l’immense avantage par rapport au documentaire (et à ses composantes) de ne pas cacher son jeu. Même si son jeu est celui de la vérité. Elle montre ce qu’elle est : une création et une récréation ». S’il ne s’agit évidemment pas d’histoire à proprement parler, ce serait selon elle une manière finalement efficace d’apporter l’histoire auprès du public le plus large. Du fait de ce positionnement peu orthodoxe, Isabelle Veyrat-Masson jette un éclairage nouveau sur des productions souvent relayées dans les médias pour leurs seules prouesses techniques spectaculaires (L’odyssée de l’espèce, Pharaons, Gladiateurs, etc.) ou pour leur usage d’acteurs de cinéma incarnant des figures contestées de l’histoire récente (Landru, Villemin, etc.) Au total, le docudrama apparaîtrait selon l’auteur comme une parade à la crise globale du documentaire télévisé, historique ou non, par sa capacité à s’adapter à des publics très larges, ce qui est évidemment sujet à polémique mais a au moins le mérite de lancer le débat. Face à la mise en crise des images d’archives par les historiens et par les cinéastes (sur un mode réflexif avec Hôtel du Parc ou Opération Lune ; et sur un mode commercial avec D Day ou Un complot contre Hitler), face au désir de fiction (voire de téléréalité) du public, ces nouveaux genres nécessitent des modalités d’écriture, de production, de diffusion, de réception et d’analyse inédites.

L’importance extrême de la fiction dans l’ouvrage amène d’ailleurs légitimement l’auteur à s’aventurer sur le terrain du cinéma, notamment pour une première partie sur les « ancêtres » du docudrama, de Georges Méliès à Peter Watkins, partie assez décevante en regard du reste du texte tandis qu’ailleurs des rappels de films importants manquent (par exemple Jurassic Park pour expliciter en grande partie le développement du docudrama préhistorique). Mais la critique est minime, car le cœur de l’ouvrage se dessine autour des questions du droit, des archives, des témoins, des scandales, du cynisme des chaînes françaises entraînant une course à la dramatisation de l’histoire récente voire « immédiate ». « Histoire » est du reste un grand mot pour justifier des fictions télévisées à moyen ou gros budget n’adaptant que de loin des événements réels – ce qui revient, d’une autre manière, à montrer du « cinéma » à la télévision. Inventant le terme de « genres chimères » pour tous ces dérivés incertains du documentaire historique, Isabelle Veyrat-Masson croise, de la même manière que ces films, différentes disciplines dans une même recherche. C’est ce qui en fait l’originalité, le brouillage des domaines étant entendu ici comme une source positive pour l’élaboration de nouveaux objets de recherche, et pour leur traitement scientifique.

Sébastien Denis

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 12, printemps-été 2009, p. 251-252.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Isabelle-Veyrat-Masson.html

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