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Recensions d’ouvrages

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Ouvrage : Hubert Cahuzac, Guy Lochard (dir.), L’Ovale dans la lucarne. Le rugby à la radio et à la télévision (Éditions De Boeck/INA, 2007). Recension par Patrick Clastres.

Pour penser la complexité des relations que le rugby entretient avec les médias, il fallait bien réunir une équipe de XV chercheurs. Point d’historiens ici, mais des linguistes et des sémiologues, des sociologues et des anthropologues, des spécialistes des sciences du sport ou de l’information et de la communication. C’est donc essentiellement le temps présent du rugby qui est interrogé, cette décennie bornée, en amont, par la fin de l’amateurisme en 1995 et l’intrusion de Canal+ dans les vestiaires en 1997, en aval, par l’organisation de la Coupe du monde de rugby à Paris en 2007. On y lira le poids des mots dans le « Midol » (Midi olympique), le choc des photos introspectives du magazine Rugby Attitude ou érotisées du calendrier des joueurs divinisés du Stade Français (depuis 2001), la dimension communautaire de Sud Radio, désormais à l’interface de la télévision et de l’Internet, et de l’émission « Rencontres à XV » diffusée sur France 2, la mutation de la langue technique et sociale du rugby en un langage médiatique compréhensible des néophytes (sans guère d’anglicismes mais avec l’irruption sempiternelle d’expressions imagées), le passage entre les années 1980 et 2000 d’un vocabulaire militaire et territorial à un lexique relevant de l’entreprise, du marché et du travail. Sur ce dernier point, on aimerait disposer d’une chronologie fine : est-ce lié à la révolution professionnelle de l’année 1995 ou bien est-ce l’un des multiples reflets de la conversion de la société française à l’économie de marché lors du deuxième septennat de François Mitterrand ?

Certains auteurs s’autorisent une plongée dans des temps plus anciens. Joris Vincent montre comment la Fédération (FFR) a toujours contrôlé le contenu éducatif et moral des images du rugby depuis les chronophotographies des années 1890 jusqu’à la télévision des années 1970. Dans un autre article, trop bref, il évoque la figure de Edmond Dehorter, « Le Parleur inconnu », qui n’hésite pas, au cours de ces folles années 1920, à grimper dans un ballon captif pour contourner l’interdiction qui lui est faite d’entrer dans le stade au motif que ses reportages feraient diminuer les entrées payantes. Rythmées par quatre retransmissions de matchs internationaux (1961, 1968, 1973, 1983), les années Couderc sont, elles aussi, explorées sous l’angle, cette fois, de la contrainte vécue par un journaliste tout autant chauvin que passionné. Signalons, en outre, la double filmographie, internationale et française, qui clôt l’ouvrage. Une chronologie l’accompagne qui permet de prendre la mesure de la précocité des liens entre rugby et médias audiovisuels (13 mai 1923 pour le premier reportage radio, saison 1952-1953 pour les premiers directs télévisés).

Peut-être est-il temps d’évoquer l’article liminaire qui dévoile, fort à propos, l’essence même du rugby. Des sports de balle et de ballon, le rugby est celui qui présente la plus forte promiscuité corporelle depuis les « oreilles en choux fleur jusqu’aux parties génitales ». Sans tomber dans le piège d’un déterminisme excessif, Sébastien Darbon veut ainsi prendre la mesure de la singularité culturelle de ce « sport de combat », laquelle ne sera jamais totalement dévoilée par les caméras de télévision : solidarité et sacrifice au cours du jeu et dans la société réelle, dissolution du « beau » et du « laid », transgression de l’ordre social lors des troisièmes mi-temps. Le rugby s’offre ainsi comme un observatoire idéal pour qui veut saisir l’impact de la modernité fin-de-siècle (mondialisation du recrutement des joueurs, spectacularisation du jeu, innovations télévisuelles et nouveaux médias) sur une contre-société masculine profondément ritualisée par le corps à corps, la troisième mi-temps, et le discours sans fin autour des matchs.

Patrick Clastres

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 11, hiver 2008-2009, p. 261-262.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Hubert-Cahuzac-Guy-Lochard.html