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Ouvrage : Françoise Denoyelle, La photographie d’actualité et de propagande sous le régime de Vichy (CNRS-Editions, 2003). Recension par Christian Delporte.

La photographie peut être une arme de propagande. De nos jours, l’affirmation relève de l’évidence. Mais tel n’était pas le cas dans la France des années sombres. À vrai dire, de Daladier à Pétain, la continuité l’emporte de façon troublante. La photographie, au mieux ignorée, au pire méprisée par les élites gouvernantes, n’entre pas dans le dispositif de mobilisation de masse construit par la République de la « drôle de guerre » ou le régime de Vichy. Pourtant — et c’est là tout le paradoxe mis en lumière par Françoise Denoyelle —, les circonstances de la collaboration poussent l’État français à en développer l’usage à des fins de propagande. Pourquoi ? Parce que dans l’entourage proche du Maréchal, à commencer par le docteur Ménétrel, on comprend tout l’intérêt à contrôler et à diffuser une certaine image du « sauveur » dans la population. Le culte de Pétain passe par la photographie reproduite dans la presse, les livres, les brochures, les calendriers, affichée dans la rue, présentée dans de vastes ou modestes expositions, accrochée sur les murs des écoles ou des foyers. C’est également Ménétrel qui favorise la création du Service central photographique, fin 1941, censé « orienter, coordonner et contrôler la production et la diffusion » de la photographie dans la presse et l’édition. La direction en est confiée à Georges Reynal, l’un des onze super-censeurs au ministère de l’Information. L’ambition de Reynal s’inscrit parfaitement dans le projet d’encadrement de l’opinion, porté par Paul Marion, responsable de l’Information à Vichy : faire de la photographie une arme de propagande étatique. Mais il se heurte à la résistance des agences, jalouses de leur indépendance, et surtout à celle de Laval, revenu aux affaires en avril 1942, pour qui rien ne vaut les bonnes vieilles recettes d’une censure tatillonne. Bref, sans moyens, sans soutiens, le SCP surveille plus qu’il n’oriente, même s’il alimente les journaux de zone libre en reportages à la gloire du Maréchal ; des reportages pauvres et répétitifs, médiocres techniquement, à l’instar de toute la production photographique de l’époque. Les visas de censure, le conformisme ambiant, les facteurs matériels ne sont pas seuls en cause. Les grands créateurs de l’entre-deux-guerres ont dû abandonner les journaux, l’élite de l’école de Paris étant même poussée à l’émigration. Quant aux agences, essentiellement installées à Paris et abreuvées par les clichés allemands, elles répugnent à développer une antenne de l’autre côté de la ligne de démarcation.

Malgré tout, durant quatre ans, la photographie d’actualité a fidèlement servi les desseins de la collaboration. À la Libération cette évidence échappe pourtant aux épurateurs qui, exclusivement préoccupés par l’écrit, négligent le rôle de l’image dans l’œuvre de conditionnement de l’opinion. Mieux : directeurs d’agences et photographes, de zone Sud mais aussi de zone Nord, tirent parti de cette ignorance pour minimiser leurs responsabilités. Les clichés, somme toute, n’auraient été que de simples documents d’accompagnement des articles. Il en résulte, nous dit Françoise Denoyelle, que l’occupation se distingue comme une parenthèse dans l’histoire de la photographie d’actualité. C’est vrai si l’on en juge par la qualité de la production et la notoriété de leurs auteurs, vite oubliés. Il reste que, parmi les idéologues de Vichy, la tentation totalitaire, bien réelle, passait par une domestication de l’image, de toutes les images, et singulièrement de la photographie.

Christian Delporte

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 2, printemps 2004, p. 254-255.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Francoise-Denoyelle-La.html

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