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Ouvrage : Fabrice Montebello, Le cinéma en France depuis les origines (Armand Colin, 2005). Recension par Yannick Dehée.

Si le cinéma a souvent la portion congrue dans les manuels d’histoire des médias, c’est que son étude est confinée dans deux ghettos : une histoire de l’art cinématographique d’un côté, une poignée d’historiens de l’autre, souvent obligés de justifier le « sérieux » de leur objet « cinéma et histoire » en traitant de préférence les périodes de guerre. Du coup, on manquait jusqu’ici d’une synthèse exploitable par les uns et les autres sur le « système cinématographique » : production, exploitation, réception (à l’exception du petit précis de Jean-Pierre Jeancolas, Histoire du cinéma français, paru dans la collection « 128 » chez Nathan – récemment transférée chez Colin par les jeux de « meccano » de l’édition). C’est l’honneur de la collection « Fac cinéma » dirigée par Michel Marie chez le même éditeur que de refuser cette dichotomie. Depuis plusieurs années, celle-ci fait appel à l’ensemble des sciences humaines, de l’esthétique à l’économie, des lettres à l’histoire.

Voici un « manuel » qui devrait être utile à tous. Montebello traite le cinéma en historien, comme un art, certes, mais d’abord comme un fait culturel, inscrit dans un cadre institutionnel, et aussi comme une industrie avec ses spécificités, et encore comme un ensemble de pratiques sociales inscrites dans leur époque. Des années 1930 à nos jours, il dresse des perspectives lisibles, donne des chiffres, y compris pour la période d’avant-guerre où l’on croit en manquer, et corrige nombre d’idées reçues paresseusement recopiées ça et là.

Ainsi, l’auteur rejette vigoureusement l’idée d’un déclin du cinéma dans les années 1960, refusant de s’en tenir aux seuls chiffres d’entrées en salles. Il met en avant l’idée d’une « nouvelle expertise » des spectateurs qui connaissent et consomment plus de films, désormais répartis sur plusieurs médias, et expriment de nouvelles exigences envers les salles : il s’agit désormais de « voir plus rapidement les nouveaux films de qualité dans de bonnes conditions – quitte à les voir moins fréquemment et à plus fort coût – plutôt que de voir régulièrement des « vieux films » dans des espaces vétustes et inadaptés à l’exigence de confort caractéristique de la modernité des années 1960. » Prenant acte de la diffusion croissante de films à la télévision, puis en vidéo, les exploitants doivent de plus en plus faire de la sortie en salles un événement dont la valeur et le prix élevé sont justifiés par le confort de l’établissement et la qualité de la projection.

Autre singularité, Montebello ne traite pas « le cinéma français », mais « le cinéma en France ». Ce qui permet de reconstituer la cinéphilie (ou plutôt « les cinéphilies ») des Français dans leur globalité, sans séparation artificielle entre influences française, américaine, italienne, etc. L’auteur traite la consommation des grands films populaires, des films d’auteur, mais encore des films « de genre » tels que karaté, porno, etc.

L’ensemble des médiateurs du cinéma, qu’il s’agisse des différentes chapelles de la critique ou de la presse populaire des magazines télé, est ainsi couvert. L’auteur est convaincant lorsqu’il s’appuie sur ces supports pour affirmer une progression constante de la culture cinématographique des Français.

C’est donc bien la consommation de films dans sa globalité et sa diversité qui est ici abordée. Même sur la période la plus récente, Montebello n’a pas peur de tenter la synthèse et la mise en perspective à partir de sources devenues surabondantes.

La tâche est immense, la documentation aussi abondante qu’incomplète et bien sûr, pareille entreprise ne va pas sans raccourcis audacieux, partis pris assumés, voire erreurs de vocabulaire (ainsi lorsqu’on confond par anglicisme recettes d’un film et bénéfices, p. 140) et même d’assez nombreuses coquilles.

Cependant le mérite de ce livre est énorme car il défriche un champ considérable, synthétise des sources parfois difficiles d’accès, propose de nouvelles méthodes et analyses et s’attelle à la consommation des films, souvent ignorée au profit d’analyses de contenu plus faciles à mettre en œuvre. L’auteur met ainsi à profit ses propres travaux sur la cinéphilie en milieu ouvrier pour nourrir l’ouvrage d’exemples précis et vivants. Il est souhaitable que cette synthèse suscite discussions, précisions, compléments (en particulier sur la période du muet) ; il est probable qu’elle connaîtra bien d’autres éditions.

Yannick Dehée

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 5, automne 2005, p. 230-231.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Fabrice-Montebello-Le.html

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