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Ouvrage : Eric Van Essche (dir.), Le Sens de l’indécence. La question de la censure des images à l’âge contemporain (La Lettre volée, 2005). Recension par Laurent Martin.

Les 19 et 20 novembre 2004, l’Institut supérieur pour l’étude du langage plastique (ISELP) réunissait des chercheurs et des artistes pour une réflexion collective sur le thème de la censure des images à l’époque contemporaine. Ce sont les actes de cette rencontre qui viennent d’être publiés par les éditions de la Lettre volée sous une forme élégante et soignée mais dépourvue, hélas ! d’images, ce qui est quand même un peu frustrant. Tous les contributeurs appartiennent à l’espace francophone (l’ISELP est elle-même une institution de la Belgique wallonne). En dépit de cette relative uniformité des origines culturelles des auteurs, une réelle diversité des points de vue est assurée par la présence de représentants de diverses disciplines et spécialités : philosophes (Éliane Burnet, Danielle Leenaerts), spécialistes d’esthétique (Éric Vandecasteele, Joël Gilles), historiens de l’art (Ralph Dekoninck, Éric van Essche), avocate (Agnèse Tricoire), responsable d’institution culturelle (Enrico Lunghi). On regrettera l’absence d’artistes, si ce n’est sous la forme d’une intervention in situ (de Marie-France et Patricia Martin) dont le récit figure à la fin du recueil.

La grande majorité des textes porte sur l’image d’art, à l’exception de la contribution de D. Leenaerts qui s’intéresse à la censure des images photographiques durant la Première Guerre mondiale, plus précisément à leur redécouverte et publication par le magazine Vu en 1933. La publication de ces photographies (notamment celles des fusillés pour l’exemple) relevait d’un projet éditorial et journalistique mais aussi politique, le journal s’engageant dans le combat pacifiste des années 1930.

La perspective historique est également présente dans l’article de R. Dekoninck qui analyse la censure des arts de l’iconoclasme protestant à la crise de l’art contemporain. Histoire de longue durée que cette méfiance des pouvoirs politique et religieux à l’égard de l’image, accusée d’abuser les sens, de subvertir l’ordre du monde ou de détourner des vérités éternelles. La Réforme, héritière des antiques condamnations du platonisme et de la loi mosaïque s’attaqua à l’idolâtrie réelle ou supposée de la piété populaire ; en détruisant les images, elle prétendit revenir à la pureté de l’Église primitive. Outre la perte irrémédiable de nombreuses pièces d’art sacré, cet accès de fièvre iconoclaste entraîna deux mouvements en retour : d’une part, avec la Contre-Réforme, la surveillance accrue de l’Église catholique sur les images d’art, d’autre part la constitution de collections d’amateurs accueillant celles de l’art réprouvé et les réinterprétant selon des critères purement formels.

La sécularisation de l’art et les conséquences de cette évolution sur les formes censoriales constituent le centre des interrogations croisées de la plupart des contributions. L’autonomisation et l’absolutisation de l’art, devenu le sacré de nos sociétés sécularisées, entraînèrent de nouveaux comportements iconoclastes, internes au champ (voir Marcel Duchamp) ou externes (voir les actes individuels de vandalisme). La tendance à s’affranchir de toute limite alla de pair avec la recherche publicitaire du scandale. L’art doit-il, par nature, échapper à toute censure ? Sans doute, si l’on entend par là la réduction au silence sous le poids des préjugés de tous ordres. Peut-il pour autant échapper à toute critique ? Ce serait le condamner à l’insignifiance et à l’irresponsabilité, répondent le plus souvent les auteurs du recueil. Un délicat équilibre, instable par définition, est à trouver entre l’interdit et la liberté ; la réflexion collective que ce recueil rassemble peut y aider.

Laurent Martin

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 7, hiver 2006-2007, p. 263-264.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Eric-Van-Essche-dir-Le.html

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