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Ouvrage : Dwayne R. Winseck, R.M. Pike, Communication and Empire. Media, markets and globalization, 1860-1930 (Duke University Press, 2007). Recension par Michael Palmer.

Ouvrage important et ouvrage à thèse dû à deux enseignants-chercheurs canadiens, Communication and Empire fera date. Les auteurs allient les approches d’historiens, de sociologues et de politologues pour revisiter, à l’heure des discours sur la globalisation, le rôle au xixe et au début du xxe siècle des réseaux mondiaux de télécommunications à l’époque dite des empires d’Etats-nations européens et de l’émergence des États-Unis sur la scène internationale. On peut ne pas souscrire à toutes leurs thèses et certaines lacunes sont à relever ; il n’empêche : l’ouvrage mérite bien sa place dans une collection « American encounters/global interactions », qui interroge l’histoire de l’émergence des États-Unis comme hyper-puissance dans les domaines autres que la diplomatie proprement dite.

Bien des études portant sur la genèse du « système mondial des médias » (sic) ont pour point de départ l’interaction avec les empires coloniaux européens : le Royaume-Uni aurait tissé sa « toile » télégraphique pendant qu’elle établissait formellement et autrement son empire colonial, mi-fin xixe siècle. Les auteurs ne souscrivent pas à cette vision . Ils soulignent – avec raison – le développement des demandes et des marchés de l’information financière et économique, innervés notamment par le flux des capitaux dont la City de Londres de l’époque victorienne était le fer de lance : le capital attire le capital, les réseaux télégraphiques - les câbles transocéaniques notamment - servaient d’aimants et de vecteurs au processus. L’importance souvent accordée aux empires « informels » - l’Amérique latine pour le Royaume-Uni, par exemple – atteste bien du primat du flux des capitaux sur celui des seuls intérêts strictement politiques et diplomatiques. Si d’aventure tout est lié, on note au départ que Communication and Empire prend comme date-symbole la pose des câbles reliant Londres et les États-Unis (1866) et non le câble sous-marin reliant Londres à Paris, et donc au « continent » européen (1852) ; en effet, les enjeux des câbles intra-européens sont un des absents de cet ouvrage. Si les innovations techniques, concernant les réseaux de télécommunication, seront souvent du côté des États-Unis, il n’en reste pas moins vrai que les places financières européennes - la City en tête - restent le carrefour majeur jusque vers 1900.

Saluons l’ambition et l’apport de cet ouvrage : les multinationales de la communication – de la « première génération », années 1830-80, serait-on tenté de dire – se développaient et souvent coopéraient entre elles sans s’inquiéter par trop des intérêts géopolitiques des gouvernements des pays où ces sociétés avaient leur siège. Un nombre plutôt limité de « grands acteurs » émergeaient aux États-Unis comme en France et en Grande-Bretagne. Malgré la forte concurrence initiale pour s’établir sur certains marchés naissants de l’information par voie électrique, très rapidement « monopole, duopole ou oligopole » se créèrent en ce qui concerne la pose et l’exploitation du réseau télégraphique, que ce soit dans chaque État-nation (France exceptée : l’État s’en empara rapidement, impératif sécuritaire oblige), pour les équipements et les flux desservant l’« international » - et enfin l’exploitation du réseau télégraphique trans-océanique le plus attractif - Atlantique du nord : États-Unis/ Royaume-Uni/Europe. De même, un nombre limité d’acteurs dominèrent les réseaux et les flux desservant l’international ; aux États-Unis, il y eut à terme « une alliance objective » entre la Western Union et Associated Press ; en France, Havas acquit une position dominante sur les marchés de l’information et de la publicité.

Les auteurs relèvent comment la première grande société française destinée à poser et à exploiter une liaison télégraphique entre Brest et la cote nord-est des États-Unis eut pour principaux bailleurs de fonds les capitalistes européens le banquier francfortois Erlanger [jadis employé, devenu rival, des Rothschild et P.J. Reuter, également d’origine israélite et allemande, qui dès les années 1830 exploitait les marchés des nouvelles (financières, surtout) à travers l’Europe : cette société, la société du câble trans-atlantique française, fut enregistrée à Londres (1868).

Concentration et cartellisation allèrent rapidement de pair ; les ententes entre les grands acteurs précités favorisaient leurs intérêts aux dépens des nouveaux venus, et parfois retardaient l’apport potentiel d’une technologie nouvelle susceptible de nuire à un ascendant fondé sur la technologie, dont les investissements conséquents n’étaient pas encore amortis. Par ailleurs, les auteurs démontrent comment des tarifs télégraphiques élevés, en matière de transmission des nouvelles internationales pouvaient convenir à certains égards non seulement à la société télégraphique concessionnaire, mais aussi à ses principaux clients (tel Reuters et la Lloyds, pour la Eastern Associated Company) : en effet, un « réformateur » observe en 1913 : « le marchand important préfère payer un tarif élevé pour que le marchand plus modeste ne puisse y avoir accès ».

Force majeure de ce travail : l’analyse des stratégies et des politiques des grandes sociétés états-uniennes, vers l’Amérique latine et vers l’Asie, la Chine notamment. De petits opérateurs européens se positionnaient parfois en amont : le gouvernement danois aidait ainsi la Great Northern Telegraphic company. Le croisement des intérêts et des conflits de la géo-finance, de la géopolitique et de (ce que nous appelons) la géo-média et la géo-communication, est ici analysé avec maestria… Les recherches effectuées dans des archives d’acteurs publics et privés (sources imprimées plutôt que manuscrites), au Royaume-Uni, aux États-Unis, au Canada et auprès de diverses sources qui renseignent sur les stratégies déployées en Australie, en Nouvelle Zélande et dans d’autres possessions britanniques de par le monde, irriguent l’argument. Les auteurs, il faut le dire, dépouillent surtout les documents officiels qui attestent de la politique des « câblo-opérateurs », de « télécommunicants », depuis la télégraphie jusqu’à la radio (ondes courtes). Ils font ressortir la pertinence des grilles d’analyse de David Harvey- The New Imperialism, 2003 et d’Alfred Chandler, Scale and Scope, 1990 pour leur propre vision géo-communicationnelle. On notera que parmi les auteurs français qui alimentent leur réflexion il y a place pour Pascal Griset, Armand Mattelart et Rhoda Desbordes, mais non pas pour les travaux de Catherine Bertho-Lavenir. Les travaux de la britannique Jill Hills contradictrice malgré elle – The struggle for control of global communications, 2002 – servent parfois de repoussoir ; les auteurs de Communication and Empire ont souvent raison.

Ils se donnent trois objectifs : examiner la genèse du « système global des media », années 1860-1910 ; prendre place dans le débat qui veut que les phénomènes de la globalisation et de la révolution de l’information n’aient rien de nouveau et puisent leurs racines dans la période qu’ils traitent ; pointer comment les phénomènes liés à l’internationalisation débordent la seule analyse des rapports entre la communication et l’ère des empires. Sous-thème, en quelque sorte : l’internationalisme (les mouvements internationalistes) se serait effondré dans les années 1930-1940, tout comme il serait illusoire de souligner – comme le fait l’historien anglo-américain Niall Ferguson – les bienfaits des empires coloniaux. Le sursaut, ou sur-valorisation du discours impérialiste, en matière de communication comme dans d’autres domaines, serait survenu, dans les années 1930, au moment même ou les empires coloniaux étaient en déclin.

C’est surtout grâce à l’analyse de la complexité des facteurs et des stratégies des acteurs de la communication liés au flux du capitalisme mondial que ce livre emporte la conviction. L’attention apportée aux questions de la propriété intellectuelle et des nouvelles, aux tarifs du trafic télégraphique, aux enjeux débattus dans des instances du prédécesseur de l’actuelle Union internationale des télécommunications, des actions des « réformateurs » qui questionnaient les accords ou dispositifs mis en place vers le milieu du xixe siècle, autorise la réussite de Commununication et Empire réussit dans son ambition d’embrasser une vision nord-américaine de la « (télé-) communication »-monde. « From the Gilded Era to the Progressive age » : le titre même de l’amorce du second chapitre reflète bien cette vision américano-centrée : l’Amérique latine et l’Asie y figurent plus largement que l’Europe. Force est de reconnaître pour autant, que c’est surtout depuis une université nord-américaine qu’une entreprise de cette ampleur, emmenée par seulement deux chercheurs, travaillant surtout à partir de sources imprimées, pouvait se réaliser.

Michael Palmer

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 10, printemps 2008, p. 239-241.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Dwayne-R-Winseck-R-M-Pike.html

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