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Ouvrage : Denis Maréchal, Geneviève Tabouis, Les dernières nouvelles de demain (1892-1985) (Nouveau Monde éditions, 2003). Recension par Hélène Eck.

La biographie que Denis Maréchal consacre à Geneviève Tabouis, pionnière du journalisme au féminin sous la III République, retrace les étapes d’une carrière quasi ininterrompue, toute entière consacrée à l’analyse de l’actualité diplomatique internationale, de ses débuts de pigiste en 1924 aux dernières chroniques prononcées au micro de RTL en 1980, avec l’émission hebdomadaire Les dernières nouvelles de demain qui fournit le sous-titre de l’ouvrage. Denis Maréchal, tout en suivant le fil d’un plan chronologique, s’est attaché à éclairer les ressorts de la longévité et de l’originalité professionnelles de Geneviève Tabouis. Il a rassemblé de nombreuses sources, dont des documents émanant des archives du FBI et de la préfecture de Police de Paris. La surveillance policière des journalistes se révèle, une fois encore, un atout précieux pour les historiens des médias.

La famille de Geneviève Tabouis n’a pas autorisé l’accès à ses archives privées, qui auraient sans doute permis de mieux cerner le caractère et les sentiments de cette femme étonnante. Mais l’on voit bien les traits essentiels : fine d’aspect, de santé délicate, calme en apparence, elle est dotée en fait d’une grande ténacité et d’une belle vigueur. Portée par sa passion de l’information, habile à collecter des renseignements, audacieuse si nécessaire, elle « dévore le temps » comme l’écrit son amie Louise Weiss.

Cette passion est pour partie un héritage familial : nièce des frères Cambon, Geneviève Tabouis a été élevée dans un milieu qui lui a permis de côtoyer précocement les dirigeants de la III République et ceux des pays étrangers. Familière de cet univers, elle sut, tout naturellement, exploiter un riche carnet d’adresses et entretenir un réseau qui lui permit, en retour, de construire son propre système de renseignements, mêlant informations et mondanités, confidences politiques et liens d’amitié (elle demeura très proche d’Edouard Herriot jusqu’à sa mort). En dépit d’un tel atout, elle dut attendre 1933 pour obtenir une chronique dans L’Œuvre et s’imposer dans les cercles fermés et masculins de la politique étrangère.

Denis Maréchal décrit bien les composantes du style de Geneviève Tabouis : l’actualité internationale se présente comme une histoire vécue, sous forme d’un récit, parfois même proche du feuilleton, avec la description des « coulisses » et des personnages en situation. La diplomatie devient ainsi un univers moins inaccessible au commun des lecteurs.

Certains de ses articles eurent un grand retentissement et lui forgèrent une réputation de « Cassandre ». Cependant la véracité et l’intérêt de ses informations forment un curieux mélange. Geneviève Tabouis a pu livrer au journal d’authentiques « scoops » et des analyses pertinentes, notamment lors des crises de 1938, mais aussi un lot important de fausses rumeurs, d’approximations et de prédictions sans lendemain, quand son imagination devançait l’événement ou tenait lieu de commentaire argumenté. L’auteur écorne également la légende de la « Pythie », en montrant que certains renseignements « sensationnels » étaient tout simplement des « fuites » bien organisées, preuve que les politiques savaient manipuler les médias en cas de besoin. Enfin, il confirme que Geneviève Tabouis fut, comme nombre de ses confrères de ce temps, rémunérée par des deniers étrangers, soviétiques en l’occurrence. En revanche, son antigermanisme et ses positions antimunichoises lui attirèrent les foudres des dirigeants et de la presse nazis. En juin 1940, plusieurs politiques, dont Herriot, l’incitèrent à partir au plus tôt tant il paraissait évident qu’elle courrait un danger en restant en France.

Exilée durant cinq ans aux États-Unis, elle connut un retour très difficile. L’Occupation et la Libération avaient bouleversé son univers et ses réseaux mais, surtout, la presse nouvelle n’avait pas besoin d’elle. Elle obtint une chronique à Radio Luxembourg qui ne lui serait peut-être pas échue sans l’appui de son époux, Robert Tabouis, administrateur de la société. Elle parvint à la conserver, imperturbable, jusqu’à l’âge de quatre-vingt-huit ans.

Figure renommée de l’avant-guerre, Geneviève Tabouis pouvait-elle demeurer après guerre une voix qui compte ? Le dernier chapitre de l’ouvrage montre qu’il n’en fut rien. Sa perception des nouvelles donnes internationales demeurait forgée par l’histoire qu’elle avait vécue. Ses propres positions politiques paraissent bien contradictoires. Elle était incontestablement dans « la sphère d’influence des Soviétiques » au point d’attirer la vigilance du FBI sur ses déplacements aux USA mais sans que l’on en sache davantage. Antigaulliste durant son exil, elle paraît s’être accommodée du retour du Général au pouvoir mais c’est un point que l’auteur aurait sans doute pu davantage développer. On regrette aussi que Denis Maréchal n’ait pas, plus systématiquement, replacé la carrière singulière de Geneviève Tabouis dans l’évolution du monde journalistique des années 1930 aux années 1960, et comparé son parcours à celui d’autres plumes, célèbres ou moins célèbres. Il nous semble que l’intérêt de son apport à l’histoire des relations entre diplomatie et journalisme en eût été accru.

Hélène Eck

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 2, printemps 2004, p. 262-264.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Denis-Marechal-Genevieve.html

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