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Ouvrage : David Paul Nickles, Under the wire. How the telegraph changed diplomacy (Harvard historical Studies, 2003). Recension par Michael Palmer.

Ouvrage ventilé en trois parties — contrôle, vélocité, médium — Under the wire analyse les conséquences sur la conduite des relations internationales dues à cette accélération des transmissions que permit le télégraphe électrique ; la focale ici retenue porte sur les rapports des États-Unis avec diverses puissances européennes, au cours de ce xixe siècle qui, vu depuis Washington, commence avec la guerre anglo-américaine de 1812 et s’achève avec la guerre européenne (que les États-Unis aident à terminer) de 1914-1918.

Le télégraphe électrique n’existait pas en 1830, si ce n’est dans les expériences de chercheurs tels l’Allemand Gauss ; or, en 1910, le trafic télégraphique de l’Allemagne, de la France, de la Grande-Bretagne et des États-Unis dépassait un quart de milliard de dépêches par an. Le thème principal de l’ouvrage de D.P. Nickles porte donc sur l’impact de la télégraphie sur la conduite des relations internationales et sur les rapports entre les chancelleries et leurs divers représentants à l’étranger. Partant de l’hypothèse souvent avancée que le télégraphe réduit la marge de manœuvre des « diplomates lointains », le « Centre » pouvant mieux contrôler « la Périphérie », l’auteur accentue les « bémols » qu’il convient d’y apporter ; et ce, à la lumière de « crises » et de temps forts choisis au début, au milieu et à la fin de la période considérée.

Les origines du conflit de 1812 sont examinées afin d’explorer la manière de conduire les négociations diplomatiques avant l’apparition du télégraphe. L’analyse de l’affaire du litige anglo-américain à propos du bateau Trent, en 1861, éclaire les considérations alors en cours sur l’influence qu’aurait eu le télégraphe pour résoudre cette crise anglo-américaine, s’il avait été employé : tentée dès 1858, l’entrée en service définitive du premier câble trans-Atlantique n’eut lieu qu’en 1866 (« l’achèvement de la plus grande œuvre de l’homme civilisé », écrivit un contemporain ; « mauvais présage pour le despotisme », affirma un autre). Mais l’auteur souligne l’ambiguïté préconisant le « tout-télégraphique » à l’époque, comme d’autres ensuite se révèleront des enthousiastes du « tout-numérique ». En effet, l’essentiel des études de cas que présente D. P. Nickles permet à la fois de pointer les avis souvent contradictoires des politiques et des diplomates sur les avantages et les inconvénients du recours au télégraphe dans la solution des situations de crise, mais aussi d’éclairer ces analyses par certaines des thèses développées depuis les années 1980 sur le prétendu « effet CNN ».

On l’aura compris : l’auteur semble plutôt favorable aux arguments qui déconseillent toute précipitation. Il lui arrive de trouver un écho dans les débats des années 1850-60 sur le télégraphe, dans les mises en garde formulées depuis le président George H. Bush (1988-92) ou par le Premier ministre britannique, Tony Blair. Ce dernier souligna dans les années 1990 le danger d’avoir à réagir dans l’urgence à toute crise que CNN faisait figurer à la Une de l’agenda international de l’information. Revisitant « l’effet CNN », Nickles souligne que la nouveauté réside moins dans la rapidité ou « l’instantanéité » de la couverture de l’info… « lointaine », que dans l’impact visuel de cette couverture. Il argumente autrement : même à des époques où les transmissions se faisaient plutôt lentement, il arrivait que l’opinion publique incitât le gouvernement à intervenir à l’étranger ; par ailleurs, même en ces temps de décalage entre l’événement « T » (une bataille par exemple) et le moment (T+1) où la nouvelle parvient à l’un des pays belligérants, il y avait la possibilité qu’un article de journal, rédigé sous le choc mais bien après l’événement, produise un effet tel, que « l’opinion publique » pousse à la guerre. En somme, Nickles prend souvent le contre-pied des idées reçues en la matière. Un exemple en témoigne. On sait la prégnance des anecdotes portant sur les conditions dans lesquelles les États-Unis ouvrirent les hostilités contre l’Espagne, pour le contrôle de Cuba en 1898 : le discours belliqueux des journaux new-yorkais à sensation, eux-mêmes engagés dans une vive concurrence, aurait poussé le président McKinley à déclarer la guerre ; l’un des dirigeants de ces journaux, W.R. Hearst, télégraphia à un journaliste sur place, qui lui disait « R.A.S. » : « vous me fournissez les photos ; moi, je vous fournirai la guerre ». Nickles rappelle combien les historiens ont du mal à tordre le cou à ce mythe.

Le lecteur français de l’ouvrage relèvera la place faite aux remarques d’Albert Sorel ; la sortie de crise vers 1840 (à propos du différend franco-britannique concernant des îles dans le Pacifique), et le déclenchement de la guerre de 1870 contre la Prusse, illustrent cette précipitation que peuvent engendrer les liaisons télégraphiques. On pourrait opposer « le temps de réflexion » qui était possible en 1840, lorsque le gouvernement, même harcelé par la presse, pouvait plus aisément « laisser le temps au temps », à ce « précipité des événements » enclenchés par les commentaires suscités par les termes mêmes de « la dépêche d’Ems ». L’ouvrage de Nickles – c’est l’une de ses forces – place de telles « affaires » dans le contexte des rapports, de la culture, des « manières de faire » des chancelleries. À « la nuit qui porte conseil », on peut rétorquer « agissez maintenant ».

Qu’il soit permis ici de s’étonner de la non-prise en compte des observations de Friedrich Ratzel (1844-1904), le géographe allemand tenu pour l’un des premiers « géopoliticiens », qui relevait l’importance du trafic télégraphique transocéanique. Le livre de Nickles est essentiellement « atlantiste », si l’on peut dire. Or les États-Unis, ainsi que la Grande-Bretagne, développèrent au cours de la deuxième moitié du xixe siècle, leurs échanges télégraphiques avec l’Amérique latine, le Japon, l’Inde et l’Australasie (tout comme la France avec l’Indochine et l’Afrique ; Fachoda (1898) illustrait le tour de passe-passe télégraphique qu’il y eut entre l’Angleterre et la France) : les empires formels et informels s’irriguaient grâce au canal qu’était le télégraphe électrique…

Michael Palmer

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 3, automne 2004, p. 242-243.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-David-Paul-Nickles-Under.html

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