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Ouvrage : David M. Lubin, Shooting Kennedy, JFK and the culture of images, University of California Press, 2003. Recension par Michael Palmer.

La page de couverture du Monde 2 du 29 février 2004 est axée sur « JFK », sur fond du drapeau des États-Unis. Le lecteur pense tout de suite à J. F. Kennedy pour s’apercevoir ensuite qu’au centre de la photo (floue) figure J. F. Kerry, le candidat démocrate probable à la présidence. Prégnance de « JFK » comme référent universel. Dans Shooting Kennedy, D.M. Lubin cadre sur la mémoire collective états-unienne, sur le mythe plus encore, que sur le legs politique du Président. Le postulat de l’auteur, c’est que les images de l’odyssée JFK puisent en grande partie leur force de leur aptitude à faire ressurgir d’autres images, marqueurs surtout de la culture populaire des États-Unis et parfois de l’héritage de l’art occidental. Lubin scrute l’histoire de l’art, et plus précisément celle des icons – ce culte moderne des symboles de tous ordres, éphémère qui confusément perdure. Ils servent d’entrée à la réflexion sur la civilisation de l’image. Jouant sur les deux sens de « shoot » — « tirer sur… » et « filmer » — l’auteur, dans un ouvrage largement illustré, pointe ces artefacts culturels qui façonneraient aujourd’hui encore, une certaine Amérique.

Kennedy est présenté comme « le président McLuhanien » par excellence, même s’il est peu probable qu’il ait lu un seul mot du gourou canadien des médias (p. 135). Marshall McLuhan, faut-il le rappeler, attribua la victoire de JFK sur Richard Nixon lors des débats télévisés de 1960 à son comportement décontracté ; son image importait plus que son message. Ces simulacres d’explication, en phase avec l’esprit du temps, et tant repris par la suite, y compris en France – voir l’État spectacle de R.G. Schwartzenberg (1977), expliquant le succès de Jean Lecanuet, « jeune » candidat présidentiel en France en 1965, par son sourire et ses dents blanches – résonnent surtout parce que « JFK » est présenté comme le président en mouvement ; mouvement des avions, des bateaux, de la télévision bien sûr, et jusqu’à ces images heurtées, saccadées, prises par un vidéaste-amateur (Abraham Zapruder), des 26 secondes de l’attente, de l’arrivée et des coups de feu tirés sur la voiture présidentielle – kinesis devenu chaos, char de triomphe devenu catafalque, à Dallas, le 22 novembre 1963.

De ce côté-ci de l’Atlantique, l’historien des médias est doublement, triplement interrogé par l’ouvrage de Lubin. Il n’existe pas d’instantanés en France, semble-t-il, d’affaires pourtant fortement médiatisées, tels les coups de feu tirés sur la voiture du général de Gaulle (le 22 août 1962), au Petit Clamart ; pas non plus de séquences filmées en direct, et pour cause, de l’enlèvement de Mehdi Ben Barka près du Drugstore, boulevard Saint-Germain, le 29 octobre 1965. Or, aussi galvaudée que soit la formule « la civilisation de l’image », force est de constater qu’aux États-Unis, ces 26 secondes à Dallas, filmées en direct par Zapruder, parachèvent une présidence saturée par l’image, à un point qui n’a rien en commun avec la médiatisation des présidents états-uniens précédents, Eisenhower ou Truman ; on se rappellera que dans les années 1930 et 1940, « FDR(oosevelt) » était, tout comme le général de Gaulle, un maître de la radio et de la conférence de presse.

Du reste, c’est même la présence média (on dirait presque le « débraillé »…) lors du brouhaha et du précipité des circonstances – les coups de feu tirés par Lee Harvey Oswald, le 22 novembre 1963, ou celui de Jack Ruby qui abattit Oswald, le 24, en présence d’innombrables journalistes au siège de la police – qui détonnent. Nous ne sommes aucunement dans le contexte des photo opportunities et prises de vues calibrées parce qu’autorisées, de bien des présidents et politiques de nos jours. On relève également qu’en 1962, c’est la presse écrite, le magazine illustré Life – et non les télévisions – qui parvint à acquérir et à se garder les images les plus dramatiques. Lubin ne l’évoque pas ; d’autres sources indiquent les vifs débats dans les rédactions de la télévision : fallait-il ou non acheter, ensuite diffuser, « les neufs secondes » de celluloïd, où l’on voyait s’effondrer JFK ?

Lubin consacre deux de ses neuf chapitres au film de Zapruder – à la fois vidéo de famille et long métrage Hollywoodien en miniature, document politique et produit à forte valeur ajoutée. De cet événement-séquence tourné par Zapruder qui attendait dans la foule, depuis l’arrivée de JFK à Dallas, jusqu’à la confusion de l’immédiat après-assassinat, Lubin part pour livrer un concentré d’images – celle du couple des jeunes mariés Kennedy jusqu’aux obsèques du Président ; il les met en parallèle avec d’autres images fortes de la culture média des États-Unis. Celles-ci sont parfois ancrées dans la culture cinématographique du pays (des plans-séquences de Marilyn Monroe, de Cary Grant, etc.), parfois venues des œuvres d’artistes des États-Unis. Lubin identifie des renvois à de grandes œuvres de la peinture et de la sculpture de l’Europe et de l’Antiquité. Les croisements qu’il opère passent parfois par le rappel d’images fortes des années 1960, telle la victime dans la pièce « Marat-Sade » de Peter Weiss qui renvoie à l’une des toiles de David représentant de la mort de Marat. Lubin livre des exégèses de l’historien de l’art populaire ; ainsi, sont mises en vis-à-vis une photo de Jackie Kennedy et de la toute jeune Caroline, prise par le photographe Mark Shaw, et la toile Madonna della sedia de Raphaël (1514) à Florence – renvoi « conscient ou inconscient » du photographe, lit-on. Plus convaincante, la juxtaposition à la Une du Photoplay de novembre 1963, qui oppose JFK et Jackie, « l’amour et le bon goût » (« Taste ») à Richard Burton et Elizabeth Taylor, « Passion et Gâchis » (« Waste »).

De même, Lubin revisite des extraits de textes nord-américains des années 1960, où des historiens ou analystes en vue commentent la « civilisation de l’image et du mouvement ». Ainsi, l’ouvrage de Daniel Boorstin (1915-2004) – traduction en français intitulée L’Image, UGE 10 /18, Paris, 1971 – a comme sous-titre en américain : « a guide to pseudo-events in America » (1961). The Image serait, en effet, une critique contemporaine des plus vigoureuse sur le système de valeurs de l’ère du temps qu’exemplifiait Kennedy et que « conceptualisait » McLuhan. Le dessinateur industriel Raymond Loewy, qui conçut le style de « Air Force One », cet avion présidentiel qu’affectionnait Kennedy, serait tout comme Kennedy lui-même, partisan de « la globalisation » de l’époque, alors que Boorstin, lui, redoutait que le rétrécissement de la planète ne réduise l’espace laissé à l’autonomie de l’individu.

Bref, cet ouvrage est une plongée dans ce début des années 1960 où apparurent à la fois des spécificités iconiques états-uniennes et des grilles d’interprétation souvent empruntées à la vieille Europe. La culture états-unienne où les pratiques politiques et médiatiques audio-visuelles allaient de pair, s’inscrivait dans une co-habitation ou co-habitus depuis longtemps en place, et dont Nixon lui-même sut tirer partie ; ne s’était-il pas défendu, le 23 septembre 1952, face à l’accusation de corruption lancée par certains journaux, en apparaissant à la télévision – tout de suite, note Lubin, après la diffusion d’un épisode du très populaire « situation comedy » I Love Lucy – pour dire : « non seulement je suis honnête, mais le cadeau que j’ai reçu d’un supporteur, ce chien « Checkers » que mes enfants adorent, quoi qu’on en dise, notre famille compte le garder… ». Succès garanti.

Michael Palmer

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 3, automne 2004, p. 243-246.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-David-M-Lubin-Shooting.html

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