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Ouvrage : David Chanteranne, Isabelle Veyrat-Masson, Napoléon à l’écran (Nouveau Monde éditions, Fondation Napoléon, 2003). Recension par Marc Ferro.

Alors qu’on disposait d’un bon livre sur la Révolution française à l’écran — celui de Sylvie Dallet, il manquait une étude globale sur Napoléon recouvrant à la fois le cinéma et la télévision. Voilà qui est fait avec l’analyse de David Chanteranne et Isabelle Veyrat-Masson. La juxtaposition s’impose aujourd’hui car elle permet, sur un siècle entier, de mieux percevoir l’évolution du regard porté sur le Consul et sur l’Empereur : soit 700 films environ pour le cinéma, 250 productions télévisuelles sur 800 occurrences repérées ces derniers cinquante ans, le premier film audiovisuel datant des années 1950. Au milieu de ces multiples réalisations, les deux auteurs ont eu raison de sélectionner les œuvres les plus marquantes ou les plus connues et qui portent essentiellement sur l’Empereur. La plupart préfèrent ne l’aborder que de profil, au travers de films sur Madame sans gêne, le Colonel Chabert, Maria Walewska. Au cinéma, David Chanteranne retient naturellement Abel Gance, avec Napoléon et Austerlitz ; Sacha Guitry et sa petite histoire derrière la grande, qui réussit à rendre spirituels tous les poncifs ; Bondartchouk, académique et démesuré, mais qui ne plaisante pas avec la vérité historique quand il s’agit de reconstituer des batailles.

À la télévision, Isabelle Veyrat-Masson retient nécessairement La Caméra explore le temps de Decaux, Lorenzi et Castelot, une équipe aux opinions politiques contrastées et qui permet d’approcher politiquement les grands épisodes de l’histoire napoléonienne ; à retenir également le Procès Napoléon, seule émission vraiment critique, où juristes, historiens débattent de l’œuvre, avec défense et accusation. À part Napoléon et l’Europe, série politiquement variée selon l’orientation des différents auteurs, on observe à la lire, que la plupart des émissions évitent d’aborder de front les problèmes politiques et l’enjeu que pose l’irruption de Napoléon sur la scène européenne. La dérive frôle l’abus dans les dernières productions, notamment la plus récente, où sous prétexte de présenter l’aspect « humain » du personnage, de distraire aussi, pour plaire au public, on a fait alterner batailles sanglantes et scènes de boudoir, en faisant de Napoléon un homme ordinaire. Comme si, s’agissant d’Hitler, en présentant le Fürher avec Eva Braun et jouant avec ses chiens, on affectait de croire que cela permet de comprendre la nature du nazisme.

Dans la plupart des films, on ne sait pas pourquoi Napoléon fait la guerre — ce qui est facile et permet d’avoir le public avec soi.

À Las Casas, Napoléon disait : « ma vraie gloire n’était pas d’avoir gagné des batailles : ce qui vivra, c’est mon Code Civil » (au vrai il le fit appliquer plus qu’il ne l’écrivit). Or, dans toute cette production filmique, qu’on ne s’attende pas à ce que soit abordée, en l’approuvant ou la critiquant, l’œuvre civile et politique de Bonaparte : elle ne prête ni à de belles images — elle n’est pas cinématographique —, ni à des phrases de choc. Tout comme dans le journal télévisé, quand il n’y a pas d’images, il n’y a pas d’information, dans la fiction les batailles et les scènes d’alcôve se prêtent mieux à la caméra des réalisateurs qu’une réflexion sur la nature du pouvoir. La capacité des artistes à analyser les phénomènes historiques a quelquefois des limites qu’ils définissent comme leur liberté, leur créativité…

Se départir de toute analyse de caractère politique ne signifie pas qu’on se prive de manifester ses opinions. Isabelle Veyrat-Masson remarque avec force que « le choix de l’interprète est déjà une interprétation » : dans l’Otage de l’Europe, le choix de Roland Blanche, habitué à des rôles odieux, n’est pas destiné à rendre sympathique Napoléon à Sainte-Hélène. Mais il y a évidemment plus, et l’exemple de Madame Sans gêne le montre bien : à travers le siècle, dans cette pièce due à Sardou, on passe d’un respect amusé de la blanchisseuse pour le jeune Bonaparte, dans les réalisations de la première moitié du siècle, à une contestation farouche du tyran dans la réalisation de Philippe de Broca et Molinaro en 2000.

Le Napoléon à l’écran de David Chanteranne et Isabelle Veyrat-Masson montre bien la figure que les cinéastes veulent donner à Napoléon pour plaire, pour faire du public ou de l’audience. Et cette figure a évolué.

Dans les quelques chefs-d’œuvre qu’on a mentionnés, Napoléon est admiré ou critiqué mais dans une adéquation relative avec les analyses des grands auteurs : de Chateaubriand à Victor Hugo ou Tolstoï, des meilleurs historiens de Napoléon également : G. Lefebvre, J. Tulard, auxquels maintenant il faudrait joindre Annie Jourdan, Thierry Lentz et Nathalie Petiteau.

Mais depuis, et malgré eux, le héros romantique, porteur des idées révolutionnaires et cruel tyran des nations vaincues, a peu à peu été transformé par le cinéma et la télévision en un personnage du théâtre des boulevards ou en un monstre sans états d’âme. Comment ces films pourraient-ils faire comprendre la ferveur dont Napoléon a été l’objet, et pas seulement aux armées ou dans les chaumières ; comment comprendre qu’au seul nom de Bonaparte, Louis Napoléon ait été le premier président élu du suffrage universel en 1848 ?

Ce parcours exprime, à sa façon, l’évolution du sentiment public en France. Pendant les deux premiers tiers du siècle, républicains et monarchistes condamnent l’homme qui a mis fin au complot royaliste, le 13 Vendémiaire, et plus tard aux espérances jacobines. Ces trois dernières décennies, quand s’effondre le mirage communiste à l’Est et s’effrite l’idée républicaine, il ne reste de l’héritage napoléonien que les fastes, l’amour, les guerres. L’opinion a tellement bien oublié ou rejeté ses idéaux de gauche, que dans le dernier film sur Napoléon d’Yves Simoneau (2003) on le stigmatise pour le coup d’État du 18 brumaire mais en croyant qu’il s’est opéré contre les royalistes — d’où l’opprobre — alors qu’il avait eu lieu, au vrai…, contre les Jacobins.

Le lapsus de l’ignorance s’explique puisque l’opinion a glissé de gauche à droite : pour autant que Napoléon serait un criminel de guerre, il ne peut, contre toute vérité, avoir monté le coup d’État du 18 Brumaire… que contre la droite…

Marc Ferro

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 2, printemps 2004, p. 264-266.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-David-Chanteranne-Isabelle.html

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