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Ouvrage : Claire Blandin, Le Figaro. Deux siècles d’histoire (Armand Colin, 2007). Recension par Pierre Albert.

En quelques mois, trois livres viennent d’illustrer le passé du plus ancien quotidien français, un des rares à avoir survécu à l’épuration de la Libération. Meurtre au Figaro, (Larousse, septembre 2007, 256p.), de l’historien Jean-Yves Le Naour est le récit détaillé et bien documenté de l’assassinat, le 16 mars 1914, de Gaston Calmette par Madame Caillaux ; il expose en particulier les tenants et aboutissants de la campagne de dénigrement systématique menée par le journal contre l’homme fort du parti radical. Le Roman du Figaro, 1826-2006, (Plon, octobre 2006, 230p.) est une chronique alerte et bien racontée : Bertrand de Saint Vincent évoque les grandes plumes de son journal et dit comment elles ont présenté la société de leur temps.

Le Figaro, deux siècles d’histoire est une monographie de presse plus classique qui, au travers des épisodes et acteurs, sait aussi prendre en compte l’entreprise éditrice. Claire Blandin avait déjà retenu l’attention de ses confrères universitaires avec sa thèse sur Le Figaro littéraire de 1946 à 1971 et le colloque sur l’histoire du Figaro en septembre 2006 a révélé ses compétences érudites et ses qualités d’organisatrice. Son récit en dix chapitres chronologiques jalonnent les 180 années d’une existence marquée par bien des avatars. Le lecteur est sensible à la clarté du récit qui met bien en valeur les périodes de prospérité, les crises et les dépressions.

Plutôt que les animateurs des premières apparitions du titre, le vrai fondateur du Figaro fut Hippolyte de Villemessant qui le relança en 1854 et en fit jusqu’à sa mort en 1879 un des plus grands succès du journalisme parisien : sa réussite tenait à ce qu’il offrait à ses lecteurs un contenu vivant, sans cesse renouvelé par une pléiade de chroniqueurs fort bien payés mais vite renvoyés quand leur talent paraissait s’essouffler. Le Figaro donnait à ses lecteurs bourgeois et en particulier en province, l’illusion de participer à « la vie parisienne ». Par là, Villemesant avait redécouvert une des lois du journalisme : offrir aux lecteurs une vision d’un monde correspondant au mode de vie d’une classe supérieure à la leur et une activité se déroulant hors de la banalité de leur propre existence.

Devenu quotidien en 1866, il doit payer le timbre en 1867 et peut donc parler de politique. Les héritiers de Villemessant, Magnard, de Rodays, Perivier, surent prolonger son apogée - 80 000 à 100 000 exemplaires – jusqu’à la décennie 1890 en innovant dans le reportage, l’interview, les grandes enquêtes, les chroniques littéraires et artistiques. Progressivement tout en restant orienté à droite, Le Figaro se ralliait à la République. L’affaire Dreyfus marquera le début d’une régression : l’engagement dreyfusard de Rodays, Cornely et Zola déplut à ses lecteurs. Le Figaro avait sans trop de mal surmonté les tentatives de L’Evénement dans les années 1970, du Voltaire et du Gaulois dans la décennie suivante puis de Paris-Journal et du Gil Blas, de contester sa suprématie en adoptant ses formules et son style. Après 1895, L’Echo de Paris réussit à le dépasser ( ?) et Le Figaro perdit de son prestige : Calmette, gendre de Prestat, le principal actionnaire de la société éditrice, réussit à sauver l’essentiel. Au sortir de la grande guerre, repris par François Coty, le journal ne fut plus qu’un médiocre organe de propagande.

Après 1934, Pierre Brisson sut lui redonner progressivement force et vigueur et le sabordant en novembre 1942 et lui permet de reparaître en août 1944. Claire Blandin restitue avec hauteur et précision comment Le Figaro, débarrassé de la connivence des anciens journaux de droite « enfouis dans le fossé de nos désastres nationaux » conquit, à droite, une audience qu’il n’avait jamais connue, celle du journal de référence de la droite modérée. L’habileté avec laquelle Brisson mena sa barque en éliminant les prétentions de Mme Cotnareanu et en créant la société fermière est habilement présenté. Le récit des crises, après le décès du directeur en 1964 sous Jean Prouvost jusqu’en 1975, puis de Robert Hersant jusqu’en 2003 et enfin de Serge Dassault en 2003 est bien mené : l’auteure a su heureusement surmonter la confuse complexité des épisodes et dégager le rôle joué par Raymond Aron, François Mauriac, Jean d’Ormesson et bien d’autres collaborateurs ou dirigeants.

Au total donc, un livre solide et de la bonne ouvrage. Reste que le cadre relativement étroit de l’ouvrage l’amène à occulter bien des péripéties pourtant révélatrices. Ainsi la crise qui, en 1901, opposa Périvier à Calmette : elle fut pourtant l’occasion d’exposer pour la première fois les arguments qui devaient, soixante-quinze ans plus tard, servir à la société des rédacteurs conte le « papivore » Hersant. De même les ardentes campagnes du Figaro contre le parti communiste sous la IVe République sont passées sous silence : ses polémiques avec L’Humanité et les autres publications cryptocommunistes furent souvent de grands moments de journalisme. L’autre regret tient en fait à la nature même de l’ouvrage. Toute monographie tend à masquer l’originalité de son sujet : celle-ci ne peut se révéler que par comparaison avec ses concurrents et ses adversaires. On ne peut expliquer le succès du Figaro depuis la Libération par la seule analyse du talent de sa rédaction et l’efficacité de sa gestion. Sa réussite dans le « concert de la presse » sous la IVe et Ve République ne peut s’apprécier sans évoquer au moins ses rivalités avec L’Aurore et autres Paris-Presse à droite et au centre (à gauche ?) avec Le Monde.

Pierre Albert

Recension publiée dans Le Temps des médias, n° 10, printemps 2008, p. 248-250.

Citer cet article : http://www.histoiredesmedias.com/Ouvrage-Claire-Blandin-Le-Figaro.html

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